Pour une conception dialectique de la non-violence

, par  Kay (Colette), Morel (Dominique) , popularité : 3%
Traiter de la non‑violence est toujours délicat car le terme « non-violence » traîne avec lui une histoire. Les figures de proue de la non‑violence sont pour beaucoup (et même parmi les initiés) : Gandhi, Martin Luther King, Thoreau, etc. La non‑violence a une tradition christiano‑gandhienne derrière elle ; tradition qui, à mes yeux, réduit sa portée et sa valeur. La non‑violence du Christ : « Tendre la joue gauche pour équilibrer la baffe de la droite et éviter le torticolis », d’accord, mais remède de grand‑mère ; il existe des onguents plus adaptés. Quant à la non‑violence de Gandhi, elle est aussi très imbibée de pensée maso‑chrétienne. Mon but n’est pas du tout de ridiculiser et de sous‑estimer ces deux conceptions, mais au contraire de les dépasser.

C’est en ce sens que j’ai choisi comme titre : « Pour une conception dialectique de la non‑violence ». Pour sortir celle‑ci de l’ornière, il m’a semblé intéressant de la situer sur le plan de la dialectique de l’histoire. Il faut, je crois, pour justifier la copule « Anarchisme et non‑violence », avant tout nous placer sur un terrain théorique commun à tous les groupes liberto‑révolutionnaires. Sans pour autant faire une analyse approfondie de l’origine du mouvement, je pense que l’on peut le définir comme une volonté « de changer le monde au lieu de l’interpréter » (Marx, « Thèse XI sur Feuerbach »). Dégageons-nous du mythe et du complexe religieux et en même temps d’une idéologie non violente qui, comme telle, « est inconsciente de ses propres présuppositions et de ses idéaux, et risque aussi de proposer une politique qui se voulant universelle avec une sincérité subjective totale, ne vise que le bien d’un groupe particulier ».

C’est au hasard de la lecture de « l’Érotisme » de Georges Bataille (Édition 10/18, p. 61) que je suis tombé sur le nom d’Eric Weil. Curiosité aidant et esprit phosphorant, je me suis donc lancé dans la lecture des principaux ouvrages de Weil (Vrin éditeur) : « Philosophie politique » (P), « Philosophie morale » (M), « Logique de la philosophie » (L), « Hegel et l’Etat » (H).

Déjà Bataille formule une pensée dans laquelle la notion de violence est présente (« l’Erotisme », chap. II, p. 45). Mais Weil, lui, a été beaucoup plus loin et a repris la philosophie de Hegel et surtout a intégré la pensée de Marx : le résultat est une philosophie de l’histoire du passage de la violence à la non‑violence.

Je ne ferai pas un résumé ni une présentation de la pensée de Weil, cela serait trop long et on ne peut simplifier sans danger de défor­mation une pensée rationnelle et systématique. Au risque de déplaire, je préfère citer largement les passages qui me semblent intéressants (à chaque fois, je m’efforcerai de donner les références le plus exacte­ment possible), et au lieu de les commenter, il me semble souhaitable que chacun puisse réagir et interpréter librement. Toutefois, je grou­perai (pour plus de clarté) arbitrairement certaines citations sous la même rubrique.

Je me propose ensuite de dégager mes propres impressions de lecture et de tenter d’élaborer une brève « Pratique de la non‑violence ».

Weil pose le problème de l’évolution dialectique du monde en passage de l’animalité brute et violente à l’état de non‑violence de l’homme raisonnable et libre. Quand Weil parle de Raison, son concept est très proche de celui de Hegel dans sa philosophie de l’histoire.

Le monde et la violence

« Le monde contient de la violence, il n’est jamais sans violence, jamais à l’abri de la violence, il peut sombrer dans l’absurde de la violence ; mais il n’est pas fait de violence pure. Il est fait de vio­lence informée, éduquée, rendue raisonnable à certain degré. » (P. p. 18).

Violence, travail, société

De prime abord, le problème de la violence ne se pose pas à « l’indi­vidu qui lutte avec la violence brute et brutale d’un maître et d’une nature non transformée par le travail : il n’y a pas pour lui de pro­blème de la violence, il y a violence et il n’a qu’à se défendre » (L. Introduction, ch. I).

Dans son livre « Philosophie morale », l’auteur soulève la question du Mal ; pour lui « la violence constitue le mal pour l’homme et pour les hommes ». Le mal est ainsi l’état d’animalité première, état brutal, latent et non seulement imputable à la préhistoire et aux peuples pri­mitifs. L’individu doit de lui‑même et par lui‑même sortir de cette « animalité », domaine des sentiments, des désirs et instincts contra­dictoires, pour découvrir le monde de la Raison. Le moyen d’échapper à la violence est le travail. En ce sens, Weil est très proche de Marx et reprend à son compte la très importante dialectique « du maître et de l’esclave ». Cette lutte contre la violence ne peut pas être uniquement individuelle. Partant de l’a priori que « toute société est une communauté de travail », Weil précise que :

« Dans le monde moderne, la nature extérieure, la nature abstraction faite de l’homme, est ainsi la violence première, et toute autre conception de la violence (passions, tentations naturelles, violence de l’homme contre l’homme…) se fonde sur elle. La lutte contre la violence première n’est donc pas lutte de l’individu. L’individu se sait incapable de lutter contre la nature, à plus forte raison d’entreprendre la lutte avec elle : la lutte est celle du groupe organisé et c’est cette organisation qu’est la société. » (P. 20). À partir de ce premier soula­gement en face de la violence première, l’individu pourra se libérer progressivement de la violence seconde, c’est‑à‑dire celle des relations interhumaines. Pour Weil, « l’homme est vraiment à l’abri de la vio­lence aussi longtemps que sa communauté est sûre de survivre, pro­tégée des dangers extérieurs par son organisation politique, des dan­gers intérieurs par sa constitution. » (L. Introduction, B, I).

Remarque :

On peut déjà noter l’orientation que prend Weil. C’est ici que je ne suis plus son raisonnement, car il suffit de lire « Philosophie poli­tique » pour remarquer la place importante de l’État dans sa théorie, et celle de l’individu dans ce même État, « l’individu n’est rien sans l’État, ou, pour être plus précis, sans l’État, il n’est qu’un animal ou une machine : mais la fin de l’État est l’individu libre et satisfait dans la Raison » (P. 41). « La société idéale, dit Weil, est la société du marché industriel où toute valeur repose sur le travail et s’exprime, exactement mesuré en argent. » Cette conception, éclairée par cette autre phrase : « Vouloir posséder davantage, c’est vouloir contribuer au progrès » dénote chez l’auteur un idéalisme tant philosophique que moral.

Donc méfiance à l’égard d’une phraséologie ou inquiétude plus profonde ?

Le travail est le moyen pour l’esclave de s’affranchir, de remplacer le maître. L’effort laborieux devient le moteur de l’évolution du monde : c’est le dynamisme de la dialectique. C’est par lui que l’homme rentre dans l’Histoire et se particularise dans la chaîne du temps.

Violence et histoire

Non-violence : sens de l’histoire

Le grand mérite de Weil, à mes yeux, est d’avoir formulé de façon originale la dialectique de l’Histoire. Pour lui, la violence est la cause de l’Histoire et la lutte contre cette violence devient le sens de l’Histoire. Pour éviter les erreurs en voulant résumer sa démonstration, je préfère largement citer le paragraphe 40 de « Philosophie politique » et laisser tout commentaire en suspens.

« La violence a été et est encore la cause motrice de l’Histoire, et néanmoins, la conscience politique cherche le progrès vers l’élimina­tion de la violence, élimination qui est sa cause finale : le conscient ne sort pas du conscient mais de son contraire, et la volonté de paix naît de la guerre et de la lutte. »

« La non‑violence, dans l’Histoire et par l’Histoire est devenue le but de l’Histoire et est conçue comme son but, mais rien ne garantit que ce but puisse être atteint sans l’emploi de la violence : il est, au contraire, probable qu’il ne serait jamais atteint si jamais la possibi­lité de la violence était oubliée, ou qu’à certains moments elle peut être noble et juste. On n’évitera de tels moments qu’en y pensant toujours. La violence en elle‑même est la négation de tout sens, l’ab­surde à l’état pur ; mais on tombera dans les conflits extérieurs et intérieurs les plus violents (et les plus évitables) si l’on se convainc qu’il suffit de parler de non‑violence et de bonne vie dans la société ; on sombrera dans la plus nue si l’on prive l’existence humaine de tout sens en la limitant à ce que la société peut lui offrir de moyens sans fin. »

« Le progrès vers la non‑violence définit pour la politique le sens de l’Histoire. »

« Sans doute, il n’existe aucune contradiction historique absolue entre violence et non‑violence : Dans la mesure (grande par comparaison au passé) où la non‑violence existe dans le monde d’aujourd’hui, elle provient de la violence et elle en reste le but. Mais la violence est aveugle et négative, elle crée une non‑violence également aveugle et négative, bien que négation à la seconde puissance. Ni la violence ni la non‑violence ne fournissent ce sens selon lequel les hommes vivent, s’orientent et se satisfont, et qui n’est présent que dans les morales historiques, ces morales que la violence nie toutes ensembles comme obstacles à la collaboration paisible et rationnelle. »

Non‑violence et action

« L’opposition guerre‑paix (violence — non‑violence) ne constitue pas un sujet pour débats moraux plus ou moins intelligents, mais un pro­blème pour l’action. Il ne s’agit pas seulement de réaliser un monde dans lequel la morale historique puisse coexister avec la violence : la difficulté est vieille, et depuis toujours la morale informe la violence à l’intérieur de toute société, de toute communauté, de tout État ; il s’agit dorénavant de réaliser un monde où la morale puisse vivre avec la non‑violence, un monde dans lequel la non‑violence ne soit pas sim­ple absence de sens, de ce sens que la violence cherchait dans l’his­toire sans savoir ce qu’elle cherchait, qu’elle a créé et qu’elle continue de chercher par des moyens violents. La tâche est de construire un monde dans lequel la non‑violence soit réelle sans être suppression et du non‑sens de la violence et de tout sens positif de la vie des hommes. »

« La violence, pour nécessaire que semble son emploi dans l’immédiat, pousse les citoyens vers des actes, des habitudes contraires à la ratio­nalité, et qu’ils reçoivent ainsi une sorte de contre‑éducation dange­reuse, même en cas de victoire, pour la bonne marche des affaires de la société. »

Ambiguïté de la non‑violence

Je crois qu’est soulevée dans ces quelques phrases toute la probléma­tique de la non‑violence et que l’on peut affirmer qu’elle n’est pas une solution de défroqué ou d’apprenti‑laveur de bénitiers. Formuler une théorie de la non‑violence me semble encore bien prématuré et est‑ce souhaitable ? Bien souvent le dogmatisme tue.

Pour autant, Weil souligne l’ambiguïté de la non‑violence, ambiguïté amèrement ressentie dans l’action non violente, à savoir : « Qu’il n’existe aucun argument qu’on puisse opposer efficacement, c’est‑à-­dire de manière à le convaincre, à qui accepte de mourir pour ses convictions : Celui qui est convaincu qu’il ne peut faire son salut et vivre heureux qu’en brûlant son enfant devant sa divinité ; celui qui voit le seul sens possible de l’existence dans le déchaînement de la violence et dans l’exercice souverain de l’arbitraire ; celui pour qui l’assouvissement de son désir de puissance est la seule réponse à la question morale ; à eux tout le discours n’a rien à opposer en matière d’arguments, ils refusent la discussion, l’argument, la non‑violence, et en face d’eux, le discours et ceux qui y adhèrent se trouvent eux‑mêmes ramenés à la violence et à ses moyens afin de défendre ce qui, de ce point de vue, constitue un choix tout aussi arbitraire, à savoir le discours cohérent et la cohésion sociale. » (M. p. 21).

Non‑violence et discours

Dans ce dernier fragment, Weil parle du discours comme moyen de lutte de la non‑violence. C’est en effet pour lui le discours (au sens philosophique du mot) qui lui semble l’arme la plus efficace (Socrate et son discours opposaient la non‑violence rationnelle à la violence), car « là où l’emploi de la violence est exclu les hommes règlent leur vie en commun par le moyen du langage formellement un ; ils dis­cutent » (L. 5, 2, 3). Ce qui fait une communauté “c’est le Parler”. La violence reprend son antique empire dès que les hommes ne peuvent plus s’entendre au moyen de la discussion et de la reconnais­sance du principe commun. » (M. 11).

Pratique de la non-violence

La non‑violence n’est pas une attitude primaire, elle nécessite, au départ, une prise de conscience et un minimum de réflexion. Au ré­flexe de la brute doit se substituer l’attitude cohérente de l’homme raisonnable. La non‑violence requiert un certain niveau de maturité ; le non‑violent n’est pas la brebis du troupeau mais il en est au contraire la bête noire. Un trait caractéristique et un point essentiel de la non‑violence est que l’on ne peut forcer personne à être non vio­lent sans risque de contradiction. La non‑violence est d’abord acte individuel, prise de conscience personnelle. Toute pression est exclue, c’est une garantie pour l’action. Weil souligne à juste titre que « la possibilité de la non‑violence à l’intérieur d’un groupe humain repose sur l’honnêteté ».

La non‑violence prend très vite, en l’approfondissant, les dimensions d’une véritable éthique. Être non violent, c’est vivre jusque dans les moindres détails des rapports humains exempts d’instincts, de senti­mentalité trop subjective… Il ne faut pas croire que le fait de se dire non violent suffise : « Le but pensé n’est pas le but atteint » (M. 12) ; il faut sans arrêt se contraindre à l’auto‑analyse.

La non‑violence ne se réduit pas à s’opposer passivement à la guerre, à la bombe atomique, ni à militer pour l’écologie. Le végétarisme n’est pas non plus la panoplie du parfait non‑violent. La non‑violence est double : travail sur soi‑même et action sur les structures sociales, politiques et culturelles. La difficulté d’une telle attitude vient du conditionnement général dans lequel les non‑violents et les groupes non violents vivent.

La non‑violence ne peut être vécue à l’état pur, un certain degré de compromission est évident. A moins de choisir la voie individuelle du mendiant ou du moine hindou itiné­rant, vivant de racines, d’air et d’eau.

Y a‑t‑il une attitude non violente type ?

Comment vivre de façon non violente ?

Ici surgit le problème‑clé des moyens et de la fin. La non‑violence est à la fois le moyen et le but. La fin justifie les moyens dit‑on ? Des méthodes non violentes peuvent très bien être employées pour des fins violentes ; comme on utilise des armes violentes pour une cause qui est la fin de la violence. La non‑violence, arme, certes, mais aussi guide. Un rapport constant entre « moyens » et « fin » (rapport que l’on peut qualifier de dialectique) doit exister sinon on retombe dans l’ornière de la violence.

Agir de façon non violente n’est pas se retirer du conflit mais éviter le « délire » et « l’enivrement » du « feu de l’action ». Le combat non violent n’est pas la prise d’assaut à l’arme blanche des bastions du capitalisme et de l’autoritarisme. La non‑violence n’est pas non plus un style de lutte kamikaze, mais, avant tout, un appel à la réflexion et à la raison. Elle est une halte dans l’escalade de l’aveuglement collectif et aussi dans celle de la raideur et de l’exclusivisme des passions instinctives ; c’est une interrogation. Elle ne fait pas appel, non plus, aux bas instincts : « Fonce, si t’as des couilles », « avoir des tripes » dans une manif… et foncer ? Résultat : la haine passionnelle remplace le pourquoi de la manif (ou de la grève). La non‑violence fait appel à ce qu’il y a de plus profond dans l’homme (et aussi ce qui est souvent, hélas, le plus caché), c’est‑à‑dire : l’Être.

Sans entrer dans une longue tirade sur l’Être (on peut se reporter à Heidegger et à la pensée hindoue et bouddhiste), je pense que Weil a raison de placer son débat à ce niveau —qui n’a absolument rien à voir avec quelque misérable divinité à quatre sous dans le tronc percé de la charité. « La non‑violence est l’Un, elle est l’universel, elle est ce qui englobe et sublime. » (L. C., I). La non‑violence est la Raison vécue, la liberté réalisée, le domaine du bonheur de soi que le bonheur des autres confirme.

La non‑violence n’est pas l’arme absolue. Ce qu’il y a de révolutionnaire dans la non‑violence, c’est qu’elle reconsidère de A jusqu’à Z tous les rapports humains et économiques. Il ne faut pas attendre de la non‑violence une révolution spectaculaire, bien au contraire, elle ne peut être qu’un très long effort dialectique. Même une révolution réussie n’échappera pas au paradoxe des générations futures qui ne l’auront pas vécue (cf. Kierkegaard, « les Miettes philosophiques »). Chaque individu, chaque génération doit nécessairement refaire le chemin de la Raison et passer de l’animalité violente à l’état de non-violence acquise : c’est là l’éternité de l’Histoire. A l’idéal d’une société future figée se substitue un autre plus réaliste, encore plus ancré dans l’humain, celui d’une liberté sans cesse en mouvement, se recréant par et pour elle. Ainsi nous éviterons les théories trop mûries et la décrépitude d’une pensée — même révolutionnaire — en lui permettant l’incessante autocréativité.

La non‑violence au même titre que l’Être, l’Un, se manifeste dans les Multiples. Elle peut être vécue de bien des façons. Nul ne peut se targuer de posséder l’exclusive de la non‑violence. Chaque expérience, chaque groupe, chaque individu représente une tentative d’approche de la non‑violence ; le Multiple ne peut se poser comme l’Un sans exclure les autres et lui‑même. Un partisan de la non‑violence en communauté rurale ne peut dire que seule sa formule soit bonne ; le militant non violent au sein de sa cellule de travail serait en droit de revendiquer l’authenticité de sa voie. Le monde est grand, complexe, vouloir le simplifier serait le déformer et lui imposer un arbitraire de simplicité, donc de cesser d’être ce que je prétends être (c’est‑à-dire non violent).

Les lecteurs d’ANV ne doivent pas attendre de la revue, la recette de la non‑violence. Nous n’avons pas de credo, si ce n’est celui de ne pas céder à la facilité. La revue doit se faire le reflet de toutes les tentatives et de toutes les expériences (le terrain est vierge, sans limites) de non‑violence. Depuis l’éducation de nos propres enfants en passant par l’objection de conscience, la vie militante dans les syndicats, les cercles d’études, etc. Chaque voie permet d’approfondir l’immense richesse de la non‑violence. Pour ma part, je considère que les grandes mutations se font en profondeur et je souscris à l’opinion de Weil quand il dit que « les grands changements se produisent quand les individus doués de sensibilité morale et de sagesse pratique rendent visibles à ceux avec lesquels ils sont en contact, les racines jusqu’alors cachées de leur désespoir » (M. 22).

Avec ces quelques idées préconçues (et toutes a priori ou presque) sur l’action non violente, je pense que le milieu de vie quotidienne est le lieu tout désigné pour vivre en harmonie avec ces conceptions. La violence inconsciente imprègne si profondément les rapports humains que le simple fait de vouloir le démontrer et lutter contre est déjà un objectif prétentieux et téméraire. Je ne peux formuler de façon précise mes quelques expériences, mais je pense qu’il serait très intéressant, pour progresser encore plus, de bien analyser la « violence », et en connaissance de cause d’élaborer plus sainement et plus rationnellement une conception de la non‑violence. Et ainsi se défaire de notre petit côté étriqué et mal à l’aise dans la confrontation avec les autres groupes « violents ». Confrontation dans laquelle nous (ou plutôt je) avons du mal à exprimer clairement et avec des arguments de poids notre problématique. Notre arme dans ce genre de débats n’est pas tant, peut‑être, de convaincre au moyen d’une théorie élaborée, mais d’interroger le « pourquoi » et le « parce que » des échecs successifs (ou des fractions de victoire) du mouvement révolutionnaire. Je m’aperçois, au fur et à mesure que je couvre des feuilles, que vouloir résoudre le problème « violence — non‑violence » en quelques pages est une gageure. Seule, une longue approche des multiples aspects du problème peut combler et satisfaire notre interrogation.

Dominique Morel


Commentaire

Le premier paragraphe est inutile. Je préférerais commencer par : « Pour sortir la non‑violence de l’ornière, il m’a semblé intéressant… »

Il traduit une certaine gêne, un certain complexe. Dominique Morel se défend d’avance. Malgré ce qu’il dit, il ridiculise la tradition christiano‑gandhienne, de peur d’être mis dans le même sac et d’être ridiculisé lui-même. C’est une attitude que l’on retrouve très souvent et je ne suis pas sûre que ce soit tout à fait non violent… C’est une sorte de mécanisme de défense contre un manque de confiance en soi. Un style de passe (comme on dit un « mot de passe ») que l’on espère magique et qui, par‑là, nous fera prendre au sérieux, qui nous fera être « du bon côté » . Mais je pense que si ce qu’on dit est vraiment valable, intéressant, on n’a pas besoin d’un tel « style de passe ».

Les citations de Weil sont vraiment intéressantes. Pour la présentation, c’est très critiquable mais ça a au moins un très grand avantage : celui de donner envie de lire tous les livres en question par soi‑même. C’est vraiment de l’information, pas de l’information prédigérée. Cela me semble vraiment intéressant car il est évident qu’un acte violent est toujours la manifestation d’un échec de la part de l’homme. Si l’histoire a un sens, je souhaite que ce soit vers une adéquation de la conduite de l’homme à ses valeurs — changeantes, mais c’est ici précisément qu’intervient la philosophie de l’histoire — et non pas vers un enlisement dans ses échecs.

En ce qui concerne la philosophie proprement dite, on peut effectivement concevoir une philosophie de l’histoire qui retrouverait les moments dialectiques des conflits entre la violence et la non‑violence, tous deux se cachant sous des appellations multiples au cours des siècles, tous deux étant finalement les moyens d’une même fin, jusqu’à ce que cette fin absorbe et en même temps abolisse définitivement l’opposition des deux, les termes de « violence » et de « non‑violence » ayant alors perdu leur sens au profit du seul mot « histoire » et étant absorbés par le règne de la Raison, lui‑même identique à celui de la liberté.

On pourrait, en faisant cette « phénoménologie » combiner les apports de Marx et de Hegel et faire un travail que l’on a coutume, à présent, d’appeler « scientifique ».

Eric Weil a songé à cela ; s’il a vraiment accompli ce travail, c’est un auteur aussi fondamental que Marx. J’ai envie de lire Eric Weil.

Pratique de la non-violence

Je suis d’accord, mais je pense que cela n’a aucun rapport avec Eric Weil. Ça pourrait faire l’objet d’un autre article tout à fait séparé mais, du coup, ce serait banal. À moins que la relation avec Eric Weil soit ici très précisément expliquée, c’est‑à‑dire que tout soit changé, Dominique Morel rend ses idées banales et les diminue.

L’« Être » : On pourrait se passer du terme qui fait grandiloquent. Éric Weil a dû s’expliquer, la citation qui suit le fait supposer. Au fond, ce qu’il y a c’est que c’est mal présenté à partir de « la non‑violence fait appel… » jusqu’à « … le bonheur des autres confirme ». Je pense qu’il aurait mieux valu commencer par la fin de ce passage et finir par son début. L’« Être » devait être mieux avalé.

Après, ça fait un peu « la morale de l’histoire ». Ce n’est pourtant pas que ce soit simpliste. C’est que c’est mal présenté. Ce n’est pas mis en valeur, encore une fois, et le lecteur peut ne pas faire la relation avec Éric Weil et donc voir cela d’une façon simpliste, ne pas comprendre et penser que c’est banal.

Il ne faut pas croire que je vise de haut Dominique : en ce qui me concerne, je cafouille plutôt… Alors, bravo pour Dominique Morel qui a fait là un travail d’information essentiel !

Colette Kay

* * * * *

(Suite)

Absolument d’accord quant aux remarques au sujet d’une « certaine gêne » et d’un « certain complexe » ; car parler de non‑violence entre potes et potesses d’ANV, c’est simple. On est presque tous d’accord sur le fond (bien souvent informulé) de notre non‑violence. Mais parler de non‑violence avec des étrangers à cette problématique (soit des militants « gauchistes » soit des personnes qui ne se posent pas la question) implique pour eux une assimilation, presque toujours purement et simplement, au mouvement gandhien et chrétien.

C’est justement pour rejeter et éliminer cette assimilation que la pensée de Weil me semble importante. Bien évidemment, on peut se passer de lui comme de bien d’autres ; mais ce que j’ai essayé de montrer, c’est qu’à partir d’une pensée hégélo‑marxiste (origine du mouvement révolutionnaire) on peut aboutir à une problématique telle que la nôtre. Problématique qui s’insère donc dans celle plus vaste des luttes révolutionnaires et non dans celle d’une vie pseudo‑religieuse. Peut‑être y a‑t‑il aussi, en effet, naïveté et maladresse dans ma plume ; de toute façon, je n’ai pas la prétention de vouloir formuler une pensée systématique, tout juste celle de m’exprimer.

Je suis ravi que mon procédé de citations soit compris, car la tentation est grande de paraphraser et de « faire semblant », d’être « penseur » en empruntant aux autres leurs cogitations. Mon seul but : faire connaître, non pas tant la pensée de Weil en son entier, mais une partie qui me semble toute nouvelle dans l’ensemble de la philosophie post‑hégélo‑marxienne.

Je dois dire que Weil m’a déçu — comme tous les penseurs à systèmes dialectiques (Marx y compris) — car il reste enfermé dans son système et tourne en rond. Une autre sorte de Sisyphe. La logique étant reine, le mécanisme dialectique bien huilé est sans fin (telle la vis). Sa vision du monde (et celles de ses confrères) devient statique et nie toute truculence à la vie.

Quant à savoir les rapports entre Weil et la seconde partie du texte ?

Tout bêtement, je me permets d’y faire ce que je ne fais pas dans la première, consacrée à Weil : c’est‑à‑dire mettre mon grain de sel.

En outre, j’ai la fâcheuse réputation d’avoir fait des « études » : un bref séjour de trois mois en fac de philosophie… qui m’a guéri à tout jamais du verbiage et de la pensée creuse universitaire. L’argument : « Ouais, mais il a son bac ! », la belle affaire, je suis du millésime 68 (le meilleur), et en parfait autodidacte, j’ai déserté le lycée en cours de première. J’ai aussi le complexe de l’« initié » et du « savant » ; mais parler de négativité, de dialectique, de sens et de non‑sens, de morale, de raison à tour de bras a pour effet de bloquer les ceusses qui n’ont pas eu le triste privilège de s’être égarés dans le labyrinthe du Savoir. Alors, j’ai tenté de mettre mes idées en vocabulaire usuel. Je crois d’ailleurs que c’est le plus important. À quoi bon parler de non‑violence avec les potes de travail si c’est pour les voir se fermer. J’ai déjà beaucoup de mal avec ma tignasse et ma barbe (fleurie), à ne pas paraître « étudiant » et à montrer que je sais me servir de mes dix doigts.

L’« Être »… j’ai hésité. Je sais que ma démarche, dans le texte, est beaucoup trop rapide et demande des développements. Mais je tiens à le garder et j’espère pouvoir m’en justifier un de ces jours…

Dominique Morel