Chavez

, par  Bouquet (Michel) , popularité : 6%

Présentation

Nous pouvons saluer ici le premier leader non violent issu du sous‑prolétariat agricole, en l’occurrence cela n’est pas une fleur de rhétorique. En effet, nous pouvons remarquer que ceux qui devinrent des leaders de mouvements non violents étaient et sont tous issus de moyenne et haute bourgeoisie : un Gandhi, fils et petit‑fils de premier ministre, avocat lui-même ; Martin Luther King, pasteur, fils de pasteur ; Helder Camara, archevêque ; Lanza del Vasto, noble sicilien. Leur origine même aura une importance énorme dans le choix des luttes qu’ils mèneront. Tous commenceront à s’attaquer aux problèmes sociaux, en demandant le respect des règles de la démocratie bourgeoise : indépendance nationale, racisme, respect du travailleur, objection de conscience, et non en s’attaquant au problème de l’exploitation de l’homme par l’homme. Seul Chavez, du fait même de son origine, posera en fait le problème en termes de lutte de classes, même s’il ne s’exprime pas de cette façon. Organiser la lutte d’ouvriers sous-prolétarisés contre les patrons de l’agri‑business, qu’est‑ce sinon de la lutte de classe contre classe ?

Petite biographie

Chavez est né en 1927 dans le sud de l’Arizona (USA), près de Yorma. Ses parents exploitent une minuscule ferme de 20 hectares sur des terrains désertiques. Comme beaucoup de petites gens, ils seront ruinés lors de la grande dépression des années 30. Il suffit de relire « les Raisins de la colère » pour se rendre compte de ce que fut le sort de ces populations entières, jetées sur les routes dans l’espoir d’un gagne‑pain hypothétique : comme beaucoup, la famille Chavez émigre en Californie en quête de récolte à faire. L’hiver de 1937 se passera sous la tente. Voici ce qu’en dit le frère de César : « C’était une toute petite tente, 2 m sur 3 m. C’est tout ce que nous avions. Toute la famille y vivait. Il plut beaucoup cet hiver‑là. Nous allions à l’école pieds nus. Nous n’avions pas de chaussures. » Le père fera des récoltes de prunes, haricots, asperges, betteraves et raisins. En 1941, la famille Chavez se fixe à Delano. C’est alors que les fils, César et son frère, vont se heurter à la discrimination raciale qui touche aussi les Mexicains, « les greasers » (graisseux). Ils feront partie des gangs Pa­chucos. En tout, César Chavez a passé sept années à l’école. Tout cela a fait que César Cha­vez sera amené à s’engager plus à fond dans le combat social. En 1952, il entre au CSO (Community Service Or­ganisation de Saul Alinsky). Il y fera un travail social et de l’alphabétisation. Il pourra avoir une vue d’ensemble de la situation des travailleurs mexi­cains saisonniers. Dix ans plus tard, voyant que cela ne dé­bouche pas et voulant s’atta­quer aux choses concrètes, il fonde un syndicat agricole.

Le raisin

« Ceci est le commencement d’un mouvement social dans les faits et non dans les proclamations. Nous cherchons à obtenir nos droits naturels d’êtres humains. Parce que nous avons souffert (et nous n’avons pas peur de souffrir) pour survivre, nous sommes prêts à tout abandonner, même nos vies, dans notre combat pour la justice sociale. Nous n’emploierons pas la violence parce que tel est notre destin ; nous nous unirons. Nous avons appris le sens de l’unité. La force du pauvre est dans l’union. Nous savons que la pauvreté du travailleur mexicain ou philippin en Californie est la même que celle de l’ouvrier agricole dans tout le pays, du Nègre ou du pauvre Blanc, du Porto‑Ricain, du Japonais ou de l’Arabe… C’est pourquoi nous devons nous serrer les coudes et nous concerter. Nous devons utiliser la seule force que nous ayons, la force du nombre. Les propriétaires de ranches sont peu, nous sommes nombreux ; unis, nous tiendrons… »

« Nous ne voulons pas du paternalisme des “ranchers”. Nous ne voulons pas des “contractors”. Nous ne voulons pas de la charité au prix de la dignité. Nous voulons l’égalité avec tous les travailleurs de ce pays. Nous vaincrons. »

Ainsi commence la « Proclamation de Delano » et ainsi commence le mouvement qui a dépassé de loin toutes les prévisions de succès.

L’UFWOC (Comité d’organisation des ouvriers agricoles) a organisé avec succès un groupe d’Américains qui avait auparavant défié toute tentative des « organisateurs » et qui était qualifié d’« inorganisable ». Il a soutenu un programme continu de grèves et de boycottage pendant trois ans et demi. Aucune grève agricole n’a duré si longtemps dans ce pays. Le Comité a fini par être reconnu par une dizaine de gros planteurs, premier succès de quelque importance pour les ouvriers agricoles depuis trente ans. Mais ce qui est peut‑être le plus important, c’est qu’il a su gagner le soutien national de pratiquement tous les milieux. C’est plus qu’une grève, c’est un mouvement.

John Braxton (Peace News, 16 janvier 1970)

Les ouvriers

L’« Agribusiness » est la plus grosse industrie de Californie avec un chiffre d’affaires d’environ 4 milliards de dollars par an. En 1964, 7 % des fermes emploient 75 % des travailleurs et 6 % des planteurs possèdent 75 % des terres. Des subsides fédéraux sont versés aux grosses sociétés pour freiner la production. Les plantations n’échappent pas au système des trusts et les propriétaires ont en même temps la haute main sur les moyens de distribution. Ainsi, Boswell, premier planteur de raisin dans l’Arizona et de coton en Californie, est en plus directeur de la chaîne de supermarchés Safeway qui compte plus de 2200 magasins d’alimentation ; Magowan, Chandler sont d’autres magnats aux multiples ramifications allant des plantations à la presse en passant par les supermarchés.

L’agriculture est la seule industrie qui ne soit pas régie par un marché libre de l’emploi répondant à la loi de l’offre et de la demande ; elle repose sur l’exploitation de groupes déshérités ou étrangers que le gouvernement laisse entrer illégalement pour donner aux planteurs une main‑d’œuvre docile et peu encline à se syndiquer ou à s’organiser d’une autre manière, prête, d’autre part, à accepter de bas salaires. D’où les profits énormes des planteurs et la situation de misère incroyable pour les travailleurs. Selon Chavez, la mortalité infantile chez les travailleurs immigrants est 125 fois plus forte que dans le reste du pays. Les probabilités de pneumonie ou de tuberculose sont au moins doubles. La moyenne de vie de l’Américain est de 70 ans, celle de l’immigrant est de 49 ans. 84 % gagnent moins que l’équivalent du SMIG, le salaire moyen se situant au‑dessous de la moitié. La scolarisation varie d’un à quatre ans, et les enfants travaillent en dépit de la loi. Il n’y a pas de stabilité d’emploi, la moyenne étant de 185 jours de travail par an. Pas de Sécurité sociale, pas de retraite, pas de congés payés.

La grève

César Chavez a travaillé pendant dix ans au CSO (Service communautaire) ; il y a assimilé les principes d’Alinsky concernant les deux fonctions d’une organisation :
— Résoudre par l’action directe les divers problèmes de la communauté la plus déshéritée.
— Inciter la population locale à vaincre l’impuissance psychologique et l’apathie qui les empêchent de participer à la lutte économique.

À partir de cette expérience, Chavez développe l’idée d’un « syndicat social », quelque chose de mieux qu’un syndicat de type industriel, trop limité dans son approche des problèmes, se concentrant surtout sur les problèmes de salaires et de conditions de travail.

C’est parce qu’il pense que le mouvement doit être construit de l’intérieur que Chavez se rend à Delano en 1962. Il y travaille à l’organisation de la NFWA (Association nationale des travailleurs agricoles) parallèlement à l’UFWOC (Comité d’organisation des ouvriers agricoles), affilié à l’AFL‑CIO (la confédération syndicale américaine la plus représentative) qui organise de courtes grèves pour des augmentations de salaires.

Le point de vue de Chavez est qu’« on ne peut faire la grève et s’organiser en même temps » et que la grève sera brisée si l’organisation n’existe pas.

En mai 1965, sur un problème de logement (la vétusté des baraques préfabriquées, sans eau ni électricité, et en protestation contre une augmentation de loyer), une grève du loyer est déclenchée ainsi qu’une marche de 10 km jusqu’au bureau du logement. Un procès est gagné à ce sujet et de petites revendications sont obtenues dans une compagnie. Ces succès partiels ne modifient pas l’opinion de Chavez quant à la stratégie de la lutte. Cependant, une grève étant déclenchée par l’UFWOC, la NFWA se joint au mot d’ordre après un meeting. Aussitôt, Chavez se rend à Stanford et à Ber­keley pour y prendre contact avec les militants du CORE et du SNCC, étudiants ayant l’habitude des mouvements durs et anciens militants des campagnes pour les droits civiques. Le soutien de l’Église est aussi sollicité, et Chavez prend explicitement position pour la non‑violence : « Une goutte de sang vaut plus que tous les contrats de travail ; nous utiliserons les grèves et le boycottage mais nous attendrons aussi longtemps qu’il faudra pour obtenir des conventions de travail sans violence. »

Tout de suite des piquets de grève sont mis en place pour attendre dès l’aube les « jaunes » (souvent des Mexicains que les patrons ont fait venir et qui ne sont pas au courant de la situation), leur expliquer ce qui se passe et leur demander de repartir. La campagne d’explication a lieu également par avion à l’aide de haut-parleurs. De leur côté, les patrons ne restent pas inactifs et tentent de créer des syndicats maisons. Des pressions sont faites auprès des autorités pour empêcher les grévistes de communiquer avec les autres travailleurs. Les piquets de plus de cinq personnes sont interdits. Des bruits de moteurs servent à couvrir leurs voix, des poussières suffocantes, voire des insecticides toxiques sont déversés sur les rassemblements de grévistes.

L’élargissement du conflit a lieu d’abord par diffusion de tracts dans les villes où les patrons recrutent les jaunes, dans un rayon de 50 km, puis par l’organisation de la campagne de soutien et de boycottage.

Le boycottage

Il concerne tous les produits du trust propriétaire et pas seulement les raisins. Treize villes sont d’abord choisies comme « centres de boycottage » avec chacune une équipe d’une quinzaine de gars de moins de vingt‑cinq ans envoyés là‑bas sans soutien financier et au contraire chargés, outre leur rôle d’information, de collecter du fric. Le point culminant de cette campagne est atteint à Pâques 66 par une marche de 500 km jusqu’à Sacramento. Cette marche popularise le mouvement, détruit l’image de marque du trust Schenley et développe le soutien à la grève. Après un semblant de capitulation de Schenley, la lutte s’amplifie en se concentrant sur le boycottage du raisin. Dans 34 villes et 13.000 points de vente on cesse la vente des raisins Guimarra. À Boston, on promène des cageots de raisin par la ville avant d’aller les jeter dans le port. À New York, le syndicat des transports diffuse 50 millions de tracts appelant à soutenir le boycottage. Des piquets en voitures suivent les camions qui transportent les raisins et distribuent des tracts expliquant la provenance desdits raisins. À San Francisco, les dockers refusent de charger les raisins. Dans les magasins qui refusent le boycottage, on organise des « shop‑in », les chariots de self‑service sont remplis puis abandonnés, des ballons pleins de confettis sont lâchés vers les plafonds avec l’inscription : « N’achetez pas de raisin jaune », des sketches parodiques sont improvisés.

En février 1969, les dockers britanniques, finlandais, suédois et norvégiens s’associent au boycottage, les bateaux chargés de raisin doivent passer par Hambourg et les cageots acheminés par avion. Le délai occasionné par ces opérations est mis à profit par la coopérative des consommateurs suédois pour se rallier au boycottage.

Cependant la lutte sur place prend un tour juridique : les planteurs essayant de vendre leurs raisins sous de faux labels et le gouverneur Reagan mettant la main‑d’œuvre des pénitenciers au service des employeurs, des procès sont intentés par la fédération syndicale et gagnés. Des actions sont menées aussi auprès des caisses d’assurances pour que les grévistes cessent d’être couverts. Le sénateur Murphy demande la mise hors la loi de la grève pendant les récoltes. Cela n’étant pas efficace, les patrons tentent eux aussi l’action directe en boycottant les magasins qui boycottent le raisin, sans compter les nombreux actes de provocation tendant à faire sortir les grévistes de leur non‑violence et à discréditer le mouvement. Les entorses à la non‑violence sont pourtant assez rares, bien que des partisans de la violence se soient manifestés. En 1968, Chavez entreprit une grève de la faim qui dura vingt‑cinq jours, en partie pour convaincre les partisans de la violence.

Réflexions

En construisant son syndicat, Chavez voulait montrer aux travailleurs que des victoires sociales et économiques pouvaient être remportées en travaillant en tant que groupe plutôt que par des individus laissant le groupe trouver des solutions. Les planteurs ne s’y sont pas trompés qui disaient : « Ce qu’il veut, ce n’est pas un syndicat, c’est la révolution sociale. »

Dans la théorie comme dans la pratique, Chavez s’inscrit dans la ligne de Gandhi et de Luther King, en particulier lors des deux moments clés du mouvement : la marche de Sacramento et la grève de la faim. On retrouve aussi le souci constant de toujours être prêt à la négociation et de n’avoir recours à aucun moyen de lutte sans s’assurer une préparation suffisante : « Ne pas perdre le sens de la valeur humaine tout en révélant le pouvoir des masses organisées. » Autre similitude, une approche non idéologique de la politique, ce qui exclut tout a priori et a permis d’avoir le soutien le plus large des milieux les plus divers, de la classe ouvrière aux étudiants en passant par la petite bourgeoisie et certaines personnalités politiques, comme Robert Kennedy, et s’étendant même à une solidarité internationale. Chavez a su « greffer » un conflit local sur un mouvement potentiel de soutien resté muet depuis les campagnes pour les droits civiques des Noirs en utilisant les mêmes méthodes non violentes. Son action démontre que celles‑ci conservent toujours leur impact lorsqu’elles sont fondées sur une organisation solide et adaptée et qu’un facteur de « dramatisation » peut être exploité.

Un point important, ce sont les leçons qui ont déjà été tirées du mouvement de Delano dans d’autres secteurs économiques et géographiques, par exemple en Floride et au Texas où l’on s’est souvenu de l’atout formidable que l’on avait à sa disposition quand on pouvait établir le lien entre l’objet d’un conflit et une grosse boîte avec un nom connu facile à boycotter. On a retenu également l’avantage d’une organisation communautaire.

À noter aussi la clairvoyance de Chavez et d’Alinsky et leur sens des responsabilités à long terme. Sentant le caractère précaire de tout succès social en faveur d’une catégorie vouée à la disparition quasi totale amenée par une mécanisation de plus en plus poussée, ils ont décidé de préparer les ouvriers agricoles mexicains à la vie urbaine, et dès maintenant les membres de l’UFWOC reçoivent une formation mécanique les préparant aux emplois de mécaniciens, irrigateurs, etc., qui seuls seront offerts demain. Ces travailleurs, ayant une formation technique, pourront choisir leur emploi et seront facilement reconvertibles dans l’industrie traditionnelle sans être voués à la condition de manœuvre interchangeable.

Michel Bouquet
D’après les articles de John Braxton [1] parus dans Peace News.

[1À noter que John Braxton vient d’être condamné à deux ans et demi de prison pour refus de service militaire. Il avait fait partie de l’équipage quaker du « Phoenix » qui était allé distribuer des médicaments au Nord et au Sud‑Vietnam.