Les limites historiques du marxisme

, par  Bookchin (Murray) , popularité : 3%
C’est une idée totalement absurde que de penser qu’un homme, qui a réalisé ses travaux théoriques majeurs entre 1840 et 1880, ait pu « prévoir » la dialectique complète du capitalisme. Si nous pouvons toujours apprendre beaucoup des analyses de Marx, nous pouvons apprendre encore plus à partir des erreurs que devaient commettre inévitablement des hommes dont la pensée était limitée par une ère de pénurie matérielle et une technologie qui exigeait à peine l’emploi de l’électricité. Nous pouvons apprendre combien notre propre époque est différente de celles de toute l’histoire passée, combien les potentialités auxquelles nous sommes confrontés sont qualitativement neuves, et combien uniques sont les problèmes, les analyses et la praxis auxquels nous aurons à faire face si nous voulons faire une révolution — et non un autre avortement historique.

Il ne s’agit pas de savoir si le marxisme est une « méthode » qui doit être réappliquée à une nouvelle situation, où s’il faut élaborer un « néo-marxisme » pour surmonter les limitations du « marxisme classique ». C’est une mystification pure et simple que d’essayer de sauver le label marxiste en donnant la prépondérance à la méthode sur le système, ou en ajoutant « néo » à un mot sacré, si toutes les conclusions pratiques du système contredisent platement ces efforts [1]. C’est pourtant ce qui préoccupe les exégètes marxistes à l’heure actuelle. Les marxistes s’appuient sur le fait que le système fournit une interprétation remarquable du passé, pour ignorer volontairement qu’il se fourvoie totalement lorsqu’il s’occupe du présent et de l’avenir. Ils citent la cohérence que le matérialisme historique et l’analyse de classe ont donné à l’interprétation de l’histoire, les analyses économiques que « le Capital » a fournies à propos du développement du capitalisme industriel, l’intérêt des analyses de Marx sur les premières révolutions, et les conclusions tactiques qu’il en a tirées ; ils citent tout cela sans jamais une seule fois reconnaître que des problèmes qualitativement neufs sont apparus, qui n’existaient même pas à son époque. Est-il concevable que les problèmes et les méthodes historiques de l’analyse de classe, basés entièrement sur une inévitable pénurie, puissent être transplantés à une époque d’abondance potentielle et même de superfluité matérielle submergeante ? Est-il concevable qu’une analyse économique, centrée essentiellement sur un système de « libre concurrence » du capitalisme industriel puisse être transférée à un système planifié de capitalisme, dans lequel l’État et les monopoles s’allient pour manipuler la vie économique ? Est-il concevable qu’un arsenal tactique et stratégique, formulé à une époque où l’acier et le charbon constituaient les bases de la technologie industrielle, soit appliqué à une époque basée sur des sources d’énergie radicalement nouvelles, sur l’électronique, sur la cybernétique ?

Un corpus théorique, qui était libérateur il y a un siècle, est devenu de nos jours une camisole de force. On nous demande de nous concentrer sur la classe ouvrière comme « agent » révolutionnaire à une époque où le capitalisme produit visiblement des révolutionnaires virtuellement dans toutes les couches de la société, et particulièrement parmi la jeunesse.

On nous demande d’élaborer nos méthodes tactiques en fonction d’une « crise économique chronique » à venir, malgré le fait qu’aucune crise semblable n’a eu lieu depuis trente ans [2]. On nous demande d’accepter une « dictature du prolétariat » — une « longue période de transition » dont la fonction n’est pas simplement de supprimer les contre-révolutionnaires, mais surtout de développer une technologie d’abondance — alors que cette technologie existe déjà. On nous demande d’orienter nos « stratégies » et nos « tactiques » en fonction de la pauvreté et de la misère matérielle, à une époque où les sentiments révolutionnaires sont engendrés par la banalité de la vie dans des conditions d’abondance matérielle. On nous demande d’établir des partis politiques, des organisations centralisées, des hiérarchies et des élites « révolutionnaires », et un nouvel État, à une époque où les institutions politiques en tant que telles sont sur leur déclin, et où la centralisation, la hiérarchie, l’élitisme et l’État sont remis en question à une échelle jamais atteinte auparavant dans l’histoire de la société de propriété privée.

On nous demande, en bref, de revenir au passé, de rapetisser au lieu de grandir, de faire entrer de force la réalité palpitante d’aujourd’hui, avec ses espoirs et ses promesses, dans le moule débilitant des préconceptions d’une époque dépassée. On nous demande de nous appuyer sur des principes qui ont été transcendés, non seulement théoriquement, mais par le développement même de la société. L’Histoire n’est pas restée immobile depuis que Marx, Engels, Lénine et Trotsky sont morts ; elle n’a pas non plus suivi la direction simpliste qui avait été prévue par des penseurs — aussi brillants qu’ils fussent — dont l’esprit était enraciné dans le dix-neuvième siècle ou les premières années du vingtième. Nous avons vu le capitalisme réaliser lui-même de nombreuses tâches qui étaient imparties au socialisme (le développement d’une technologie d’abondance) ; nous l’avons vu « nationaliser » des propriétés, fondre l’économie et l’État là où cela était nécessaire. Nous avons vu la classe ouvrière neutralisée en tant qu’« agent du changement révolutionnaire », malgré une lutte, constante, dans un cadre bourgeois pour des salaires plus élevés, des horaires plus courts et des bénéfices « sociaux ». [3]

La lutte des classes dans le sens classique n’a pas disparu ; elle a subi un sort bien plus morbide en étant cooptée dans le capitalisme. La lutte révolutionnaire dans les pays capitalistes avancés s’est déplacée vers un terrain historiquement nouveau : une lutte entre une génération jeune qui n’a pas connu de crise économique chronique et la culture, les valeurs et les institutions d’une génération plus vieille et conservatrice dont les perspectives de vie ont été formées par la pénurie, la culpabilité, la renonciation, l’éthique du travail et la poursuite de la sécurité matérielle. Nos ennemis ne sont pas seulement la haute bourgeoisie, et l’appareil d’État, mais aussi tout un courant qui trouve son soutien chez les libéraux, les sociaux-démocrates, les putes des media corrompus, les partis « révolutionnaires » du passé, et aussi pénible que cela puisse paraître aux acolytes du marxisme, les ouvriers dominés par la hiérarchie de l’usine, par la routine industrielle et par l’éthique du travail. Les divisions recoupent aujourd’hui toutes les classes traditionnelles. Elles soulèvent un éventail de problèmes qu’aucun marxiste, s’appuyant sur des analogies avec les sociétés de pénurie, ne pouvait prévoir.

[1Le marxisme est surtout une théorie de la praxis, ou plutôt, en remettant les mots dans un ordre correct, une praxis de la théorie. C’est là la véritable signification de la transformation, par Marx, de la dialectique du plan subjectif (auquel les jeunes hégéliens voulaient borner la perspective d’Hegel), au plan objectif, de la critique philosophique à l’action sociale. Si la théorie et la praxis sont séparées, le marxisme n’est pas tué : il se suicide. C’est sa caractéristique la plus noble et la plus admirable. Les tentatives des crétins qui suivent le sillage de Marx pour garder vivant le système grâce à une mosaïque de corrections, d’exégèses et surtout d’érudition à la Maurice Dobb et à la George Novack, constituent des insultes dégradantes à la mémoire de Marx et une pollution infecte de toute son œuvre. Voir dans « l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme ».

[2Les marxistes ne parlent plus beaucoup aujourd’hui ouvertement de « crise (économique) chronique du capitalisme » — bien que ce concept soit le point central des théories économiques du marxisme vulgaire.

[3Ces « miettes », dit Lénine, permettant provisoirement de corrompre une frange du prolétariat : l’ « aristocratie ouvrière ».

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