Bulletins intérieurs (fragments)

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Depuis assez longtemps la réflexion collective au sein du « groupe » est stoppée bien que des évolutions individuelles se soient opérées. Pour y remédier, les démarches successives ont été de mettre en cause l’absence ou l’inadéquation des méthodes de travail, ce qui est resté assez inefficace.

Sans vouloir sous-estimer l’importance de l’absence de travail individuel et collectif, il nous semble que le fond théorique doit être aussi mis en cause dans cette « crise ».

Si non-violence et anarchisme sont les deux pôles qui ont correspondu à notre recherche et à notre évolution pendant longtemps, le groupe est maintenant arrivé à un blocage : chacun poursuivant sa réflexion et sa recherche indépendamment de l’ensemble, et l’on peut se demander ce qui nous rassemble encore et quels sont nos points d’accord.

« Anarchistes non violents, nous avions essayé de sortir la non-violence de sa gangue religieuse, de lui donner une dimension radicale en l’associant à ce qui nous paraissait être sa suite logique au niveau économique et social, à savoir l’anarchisme. Nous pensons avoir avancé dans ce sens. On peut dire qu’il existe aujourd’hui un courant anarchiste non violent d’ailleurs indépendant de nous. Ce qui n’existait pas il y a encore quatre ans. Maintenant se pose à nous le problème de l’anarchisme, non pas en tant qu’idéologie, ce qu’il est si peu, mais en tant que moyen de compréhension de la réalité sociale, ce que d’aucuns appellent le mouvement réel du prolétariat et des organes autonomes qu’il se donne dans sa lutte contre le capital. Organes dont les plus connus sont appelés conseils ouvriers. »

Si ce paragraphe de l’introduction du numéro 30 est une marque de l’évolution de quelques-uns d’entre-nous, c’est une mystification de le présenter comme un cheminement théorique logique du « groupe ». Loin d’avoir donné à la non-violence une dimension radicale et bien que nous ayons effectivement progressé et approfondi, nous n’avons pas suffisamment pu la dégager de sa gangue « pacifiste », et tacitement nous restons sur un statu quo insatisfaisant. Quant à l’anarchisme, nous nous sommes surtout contentés d’un accord pour en accepter les principes et les thèmes généraux sans trop engager le débat sur les différences existant entre nous. Cette attitude apparaissait nécessaire pour sauvegarder l’unité dans la pluralité, mais se faisait au détriment de la cohérence.

Autant l’anarchisme que la non-violence nous semblent devenus maintenant des a priori éthiques et théoriques aliénants pour notre recherche et notre analyse qui devraient être plus ouvertes et plus globales si nous ne nous sentions pas obligés d’une façon ou d’une autre d’y faire constamment référence. Ceci sans qu’il soit question de faire table rase de notre acquis au sein d’ANV ni de celui des divers mouvements révolutionnaires.

La conséquence la plus directe et la plus spectaculaire de notre évolution est la remise en cause du titre de la revue. (Nous n’en proposons pas d’autre, le choix d’un nouveau label ne dépendant pas uniquement de nous.)

L’essentiel cependant est actuellement la clarification de nos diverses évolutions (à tous) et démarches théoriques, au-delà des différences de vocabulaire et des inhibitions respectives.

Nous sommes conscients de remettre en cause certaines options fondamentales d’ANV et donc bien entendu son « image de marque ». Alors pourquoi envisager une continuation sur d’autres bases plutôt que le sabordage ? De par les liens affinitaires, affectifs et l’acquis commun qui nous unissent, le « groupe » possède un potentiel de cohésion non négligeable, de plus, certaines évolutions parallèles sinon similaires de plusieurs d’entre nous nous encouragent à poursuivre ensemble.

Persuadés que ce débat est plus fonction de la volonté et de l’intérêt que chacun porte au « groupe », que de modalités pratiques, nous ne proposons aucun plan précis.

Lone Sloane, Yearl de Mars
(août 1972)


Qu’il y ait un autre bilan possible, c’est ce que les BI montrent, et voilà. Que la revue continue, je le crois bon. Que les étiquettes gênent dans le titre ? moi pas, mais enfin, pour moi, on peut bien le changer si le contenu tient le coup.

Qu’elles gênent si on s’y réfère toujours, oui, mais moins si leur sens général nous paraît acceptable à titre de référence, d’indication, etc.

Mais je suis plus marginale que « du groupe », et je parle peut-être trop vite.

Calamity Jane
(23 août1972)


Il y a deux problèmes : d’abord celui du groupe (évolution et texte de Sloane et Yearl), puis celui du fond, l’anarchisme et la non-violence, que je me contenterai d’entamer à la fin de ce texte.

Le groupe

Il est intéressant de noter que Sloane et Yearl, tout en récusant le cheminement logique que d’après eux j’attribuais au groupe, l’obligent à s’y affronter par la nécessité historique. Je m’explique : il me semblait logique d’être amené après un essai de radicalisation de la non-violence (ils me reprochent de ne pas y avoir réussi) à poser le problème dans sa totalité. Pour eux, introduisant le facteur temps (évolution, pendant longtemps), ils font d’une suite logique pour quelques-uns une nécessité pour tous. Ils ne croient pas qu’il soit possible de passer pour tous à un stade de réflexion globale sans qu’il y ait eu rupture. Un processus logique leur parait inadéquat.

Compter sur des réactions affectives pour entamer le débat est en soi une gageure, d’autant plus si l’on veut que de ce débat sorte une possibilité de renouveau.

Peut-être est-ce la solution pour sortir de l’impasse où nous sommes, soit ; pourtant l’on peut s’interroger sur cette façon de faire. On pourrait opposer la voie logique, évolutionniste, réformiste quoi ! à celle de nos réveilleurs, accélératrice, ruptrice, révolutionnaire pour tout dire. Mais c’est une voie ô combien autoritaire, qui n’admet pas que d’autres ne soient point arrivés là où ils en sont, et les urge de les rejoindre sous peine de…

D’autre part, ils avancent comme raison la cohésion du groupe sans réellement se demander sur quoi elle est fondée. C’est là que toute la naïveté de leur tentative apparaît. En effet, ce qui nous a rassemblés au départ est une pratique et une réflexion sur cette pratique. Une pratique où chacun avait pu voir l’autre à l’œuvre. C’est sur cette pratique, cet affrontement direct à la répression de la confiance mutuelle qui donc en découlait, c’est de tout cela que naissait la cohésion du groupe. Plus en fait que la cohésion, sa cohérence même. En effet, il y avait lien entre la pratique et la théorie ; cela permettait d’éloigner les causeurs. Quel groupe peut se vanter d’être passé par le même type de crible que nous ?

C’est ce ciment que Sloane et Yearl remettent en question, qu’ils veulent ranger au rayon des accessoires usés. Mais enfin, qu’est-ce qui le remplacera ce ciment ? comment garder ensemble des gens en leur enlevant tout liant ?

Vouloir faire une omelette sans casser d’œufs est illusoire ; si le groupe prend une autre direction, il lui faudra se séparer de certains de ses composants actuels, s’il ne le fait pas aussi d’ailleurs. Acceptons l’hypothèse qu’ANV change et devienne un groupe de liaison-réflexion quelconque. S’attachant aux problèmes d’une façon globale, il n’y aura plus liaison entre théorie et pratique ; de fil en aiguille, nous deviendrons un groupe de purs théoriciens détachés de toute forme de lutte et recherchant la pureté révolutionnaire de l’écrit.

Nous deviendrons la proie d’intellectuels en mal de leaderisme, de petits étudiants agités, ou alors nous mettrons sur pied des examens compliqués et inquisiteurs.

En fait, c’est déjà ce qui se passe, au moins en tout petit, en devenir. Car la cohésion, notre cohésion tant vantée n’est qu’un mythe, un réflexe, pour tout dire, elle est éventée.

La suite logique de la situation du groupe est sa dissolution, à plus ou moins brève échéance, un ou deux ans. Alors la possibilité qui nous est offerte par Sloane et Yearl doit être saisie comme telle, à savoir la dernière chance, pour qu’une partie d’entre nous continue à faire quelque chose de neuf.

Mais le titre ? Je n’en parlerai pas. Attacher d’une façon où d’une autre une importance à une étiquette, qu’est-ce d’autre que du fétichisme ? Pourtant, il serait faux de croire qu’alors les inhibitions tomberaient, qu’il n’y aurait plus de problèmes. Tout est à faire, tout reste à faire.

Ce que signifie pour moi l’anarchisme

Il est certain que sous ce vocable on peut absolument tout mettre, et certains ne s’en privent pas, mais on peut dire la même chose du marxisme ; cela, au fond, parce que le problème est pris sous l’angle de l’adhésion à une idéologie et qu’à partir de ce moment-là sectarisme et dénonciations sont à l’ordre du jour. De même en posant le problème sous l’angle de telle ou telle tendance du mouvement ouvrier. Si les anars ne sont pas très jojos, les marxistes sont la plupart du temps parfaitement odieux.

Une fois ceci admis, il est clair que se mettre de cette façon en dehors du problème n’est pas très réaliste dans la mesure où on est toujours plus ou moins influencé par tel ou tel courant. Pour ma part, il est évident que ma recherche individuelle, ma compréhension du monde et de son évolution me sont facilitées par l’utilisation du marxisme. Il faut tout de suite s’empresser de définir ce que j’entends par là. Le marxisme auquel je fais et ferai référence est celui qui est utilisé par le courant communiste de conseils et d’ultra-gauche en général. Il est de même évident que les seules publications intéressantes sont d’origine ultra-gauche. Pourquoi alors que je fais l’apologie d’un certain marxisme, l’étiquette anarchiste me paraît-elle aussi importante ? Pour deux raisons essentielles, la première est la filiation à un mouvement qui me semble hautement sympathique (historiquement), la deuxième par un réflexe individualiste vis-à-vis d’une analyse fondamentalement massiste où l’individu est broyé par les nécessités historiques ; il me semble important, envers et contre tous, de maintenir l’affirmation de l’individualité.

Ce que signifie pour moi la non-violence

Il faut reconnaître que dans différents endroits l’emploi de méthodes non violentes a permis la prise de conscience globale de l’exploitation à laquelle étaient soumises certaines populations. L’action non violente a joué le rôle de la révolution bourgeoise de libération nationale. En ce sens, il est évident que cette prise de conscience ne pouvait se faire que sur des bases ethniques ou religieuses (USA, Irlande, Inde). Sauf pour l’Inde, ces évolutions se sont faites d’une manière rapide et sans affrontements armés et de ce fait, arrivant au bout de leur développement, elles étaient forcées de dépérir pour laisser la place à la problématique du socialisme en tant que révolution.

Voilà pour le rôle historique de la non-violence en tant que mouvement de masse.

En tant qu’option individuelle, il en est autre chose. Le passage à travers le mouvement non violent classique est en soi une sensibilisation aux problèmes que pose l’usage de la violence. Dépassant la morale du « tu ne tueras point », on arrive par une autre voie au problème du militarisme révolutionnaire.

Je reconnais sans aucun doute que la violence spontanée (début mai 68) peut avoir un rôle mobilisateur. En détruisant le mur elle permit le dialogue à une échelle encore jamais atteinte ; la systématisation de la violence du début se retourna contre ceux-là mêmes qui l’employaient et empêcha le dialogue de continuer. La violence spontanée n’est récupérable que du fait de son succès car elle devient alors système et est à la portée de tout appareil un tant soit peu radicalisé qui, dès qu’il en aura pris la tête, le stoppera à son profit.

La répugnance qui existe dans nos milieux vis-à-vis de tout service d’ordre dans lequel on voit un embryon militaire est contrebalancée par la croyance en une structure violente certes, mais en même temps éminemment révolutionnaire, donc inapte à la déviation et aussi insensible à la tentation de l’exercice du pouvoir après avoir démontré que l’on avait pu vaincre pour la révolution.

Conclusion : Je préfère un courant non violent révolutionnaire fort dans un ensemble qui ne s’en réclame pas plutôt qu’une revue seule et débile.

Capitaine Haddock
(début septembre 1972


Première réaction : c’est une réédition de la crise de 69 [1] ; Yearl et Sloane projettent sur et à travers le groupe leurs propres problèmes en exigeant du groupe qu’il privilégie leurs préoccupations…

L’humeur passée, il y a une dimension beaucoup moins égocentrique et exprimée d’une manière moins exigeante et plus sympathique dans ce texte que dans la crise antérieure.

Il me semble certain que le groupe piétine depuis plus de deux ans et qu’il ne doit sa survie qu’aux relations affinitaires qui se sont créées entre les individus et à la maintenance de la revue grâce à la volonté de quelques-uns.

L’anarchisme et la non-violence ne me semblent pas des a priori aliénants dans ma propre réflexion, mais ils me paraissent très bloquants lorsqu’ils deviennent comme c’est le cas une étiquette et donc une image de marque dans mes relations avec l’extérieur, tant du point de vue individuel que de l’entité du groupe.

Changer le titre de la revue, à quoi bon ? et pourquoi pas ? Cela peut certes contribuer à changer notre image de marque, mais est-ce important si nous ne changeons pas nous-mêmes et si nous continuons à piétiner ?

Mais soyons sérieux, ce n’est pas là l’essentiel. Je crois que l’on peut accepter de piétiner un certain temps de façon à acquérir un deuxième souffle, mais pour ma part je commence à trouver ce temps un peu long. Je me suis abstenu de le dénoncer dans l’incapacité où je suis de promouvoir un renouveau.

À ce niveau, Yearl et Sloane nous laissent un peu sur notre faim ; j’aurais aimé qu’ils nous proposent un texte de base ou d’autres données fondamentales à discuter plutôt qu’un nouveau titre à la revue.

Je souscris sans restrictions au désir de clarification de nos différentes évolutions tel que l’expriment Yearl et Sloane, mais pour ce faire il faut une méthode d’approche et de travail et là nous butons de nouveau devant des obstacles bien connus et rien n’est proposé.

Pour être logique, à ce stade de ces quelques réflexions il me faudrait proposer un moyen de faire avancer les choses, mais je me sens complètement stérile, les dernières rencontres de travail n’ont fait que concrétiser notre stagnation, à quoi bon en proposer d’autres s’il n’y a pas un travail préalable par écrit entre nous.

Peut-être que le texte de Yearl et Sloane sera le détonateur qui nous sortira de notre somnolence apparente. Je dis apparente car il me semble que séparément les individus évoluent, mais que nous ne trouvons pas le moyen de synthétiser tout cela et d’en dégager une cohérence pour le groupe.

Corto Maltese
(5 septembre 1972 )


Qu’il y ait un blocage collectif du groupe n’est sûrement pas faux. Ne serait-il pas plus juste de dire que, dans ce cadre donné actuellement, un certain nombre de copains n’arrivent pas ou plus à s’exprimer ? et le phénomène a toujours été ressenti plus ou moins fortement : il suffit de citer ceux qui ont lâché prise. Y a-t-il autre chose ? Je ne vois pas dans le texte de Yearl et Sloane de remise en cause fondamentale. Je constate à l’évidence qu’il a toujours été et qu’il est de plus en plus difficile de travailler collectivement ; je constate qu’au sein du groupe l’individu qui ne s’exprime plus, qui ne produit plus ou trop peu se sent sur la touche, sa présence est mise en cause même si l’affection des autres lui prouve le contraire.

Je ne vois pas ce qui pourrait modifier tout ça rapidement et je ne me leurre pas sur un futur amélioré par un quelconque renouveau fondamental ou un changement de titre. Le salut, je le vois dans la prise en charge individuelle, la participation effective de chacun. Cependant, si je ne modifie pas mon comportement, si je n’adapte pas ma vision à ce qui bouge, je démontre mon immobilisme.

Personnellement, je ne me sens bloqué ni au niveau du groupe ni à mon niveau individuel et suis prêt à écouter, à tenter de nouvelles expériences de travail, d’organisation, à changer de titre, etc., prêt à toute ouverture, d’autant mieux que je pense avoir été celui qui en a le plus proposé, mais que les initiatives viennent des autres parce que moi, je ne vois pas comment résoudre la crise, les méthodes déjà proposées n’ayant pas réussi ; je n’y vois plus clair, je suis au bout de mon rouleau et n’ai plus envie de chercher.

« Anarchisme et Non-Violence » peut continuer comme avant, aussi bien, aussi mal, en se séparant de ceux qui sont en porte-à-faux et par la collaboration de nouveaux venus. Le départ de certains copains a toujours été vécu comme un échec. Yearl et Sloane sont les premiers à poser le problème d’une façon sympa, même s’ils sont maladroits et pas assez explicites. Pourtant j’apprécie leur initiative. Je l’appuie totalement.

Mais il faut qu’ils se mouillent un peu plus ! Leur initiative implique une prise en charge, nécessite qu’ils assument leur rôle de « locomotives ». Mais il serait con qu’ils restent seuls en avant. Ça m’étonnerait qu’ils aient envie d’être isolés aux commandes ; je pense qu’ils sollicitent notre participation à tous.

« Anarchisme et Non-Violence » comme titre ça m’allait. Les deux pôles de recherche restent valables pour moi ; ce sont en quelque sorte deux a priori éthiques, oui ! ou plutôt deux hypothèses de travail qui n’ont nullement été épuisées en trente numéros. Je ne partage par le triomphalisme de certains : s’il y a une réussite ANV, elle est due à quelques idées et à beaucoup de travail. Je suis estomaqué par la prétendue stérilité d’autres copains : je dis qu’il y a de la paresse, un manque d’imagination, un manque de temps… Mais je ne suis pas dans la peau des autres !

Je croyais que tout était possible dans le cadre ANV. Il semble que non, on peut s’y sentir à l’étroit. Alors, en avant ! faisons sauter le cadre, il y en a deux qui ont peut-être trouvé la voie pour avancer…

Dans le nouveau… dans la nouvelle… structure, sous le nouveau titre, je souhaite rester moi-même. Il s’agit moins pour moi de prendre une direction nouvelle que de débloquer la situation pour que les autres puissent continuer. Il s’agit de modifier, de fond en comble peut-être, la « maison » pour que tous puissent y vivre, mais attention, nous n’y habitons pas au même niveau, nous n’y avons pas la même prise de conscience. Ce que je revendique pour moi et pour chacun c’est d’y vivre à son rythme propre…

Mais où veulent en venir Yearl et Sloane ?

J’avance qu’ils tentent de sortir au clair quelque chose de confus au niveau du groupe et déjà implicite au stade actuel pour quelques-uns ; nous sommes à la recherche d’une méthode d’analyse des phénomènes sociaux et cette méthode il semble bien qu’il faille l’appeler marxiste. Encore faudra-t-il bien se comprendre, s’expliquer, approfondir, nuancer. Je ne pense pas qu’il y ait d’a priori absolu contre ce projet dans le groupe si on ne met pas de côté le correctif nécessaire : le sens de la liberté, la valeur en soi de la liberté.

Mais je m’avance… qu’en est-il réellement de tout ça ? Je pense à tous ceux qui ne diront rien, n’écriront rien… Bôf !

Averell Dalton
(15 septembre 1972 )


Les extraits de lettres me confirment :

1. qu’un certain nombre de faits et de choses m’échappent parce que vous parlez entre gens qui se connaissent, ont une expérience et une histoire en commun ;

2. que nous sommes tous assez différents et que je ne pourrais semble-t-il m’identifier à ceux qui s’expriment, ce qui est, sans doute, plutôt réjouissant.

Il me semble aussi que pas grand-chose ne sortira d’un débat polémique (style bien connu de beaucoup d’entre nous et que nous souhaitons voir tomber à plat, au fond). La théorie sans pratique me semble pis que vaine, certes. La diversité et la distance font probablement que la pratique semble parfois loin dans la revue, et ne donne pas le minimum de vie et de réflexion commune nécessaire. Il me semble que se voir en congé et quatre à cinq fois par an, ou se voir tous les jours, c’est généralement… pas assez. Une revue de « recherches », non. Il faut d’abord qu’on vive.

La théorie de Haddock sur la non-violence me surprend. Elle ne me semble pas d’ailleurs très cohérente. Pour moi, ce que, bien ou mal, on nomme non-violence, ou cherche ainsi, est dans la logique même de l’anarchisme et vice versa. Que ça vienne de la bourgeoisie, comme tant d’autres choses par elle récupérées mais senties par ou à travers elle ou malgré mais à son propos, ne veut rien dire quant à l’intérêt, la valeur de cette attitude.

Que la violence militaire révolutionnaire soit ou vaincue ou kidnappée ou les deux et n’ait guère logiquement d’autre issue, je le pense et crois le voir de temps en temps. À part, bien sûr, échappée, faille, illogisme toujours, heureusement ! possible.

L’anarchisme m’importe beaucoup, parce que je n’ai jamais trouvé jusqu’ici, sous forme cohérente, ferme, chaude, un milieu de réflexion, l’action aussi ouvert, pour qui « ni Dieu ni maître » et une fraternité incontestable aillent si bien ensemble.

Autrement dit, le titre de la revue ne me titille pas. Il y a toujours des gens pour nous enfermer et nous dire ce que nous devrions être (mais nous savons que nous ne le sommes pas). Autrement dit, ANV c’est effectivement deux pôles, mais non dans le sens de pôles contraires. J’aimerais que vous précisiez ce que vous appelez marxisme. Je pense qu’aucune analyse de ce genre-là ne peut se situer logiquement par rapport à ces deux pôles qui supposent, à la base et au fond, la création comme dynamique. Création de rapports humains sur tous les plans, sans que le plan dit « matériel » par les matérialistes et les idéalistes soit si déterminant qu’on le dit. Création de mode d’amour, comme de production.

Calamity Jane
(3 octobre 1972)


Il est donc évident que nous sommes quelques-uns à reconnaître un « malaise profond du groupe » (je ne sais si certains pensent le contraire). Il est tout aussi évident que je ne pose pas notre texte comme la base infaillible et providentielle pour résoudre la « crise », ni ne veut prophétiser de chute, de déchéance, de dissolution, etc. (ni même mon désintérêt total) si nous ne sommes pas suivis.

Sloane et moi, nous sommes retrouvés, de par notre évolution, de plus en plus marginaux et cela même en dehors du mauvais fonctionnement (auquel pas plus que d’autres nous ne sommes étrangers), mais il est vrai avec de grosses contradictions dues à nos responsabilités dans le groupe et la revue. Cette marginalité n’est pas tout à fait récente, et je pensais que l’évolution d’autres copains aidant nous arriverions à une clarification nécessaire sans forcément mettre les pieds dans le plat aussi brutalement. (J’avais déjà demandé brièvement et sans insister la remise en cause du titre ANV au camping de 1970.) Et peut-être aurions-nous attendu encore sans une discussion un peu âpre à Paris avec Haddock et Averell.

Ce n’est pas une prise de position tout ou rien, sinon nous aurions pu partir en claquant la porte ou sans la claquer, et même sans texte. Notre initiative est donc une tentative pour sortir de la marginalité camouflée et ne plus nous trouver en porte-à-faux par rapport à la base théorique sous-entendue qu’impliquait ANV, qui s’est modifiée et/ou que nous voulons modifier. Mais ceci dit, je ne tiens pas à rédiger une « plate-forme théorique » sans discussion préalable (de tous) qu’on n’aurait plus qu’à accepter ou à rejeter.

En ce qui concerne le titre, par réaction immédiate, je suis mal à l’aise dès que je me trouve placé comme anarchiste et/ou non-violent ; et ce n’est pas possible de se forcer à faire comme si (bien que ça me soit arrivé). En conséquence, à terme, je n’accepte plus cette « couverture », Mais il est bien évident que nous n’avons à tromper personne sur notre cheminement (origine) et que si nous employons un autre titre il faudra y mettre une référence à ANV.

Non-violence

Notre démarche a été par trop de chercher des exemples, des illustrations d’actions non violentes dans le passé et le présent d’en faire une analyse (positive) tout en y relevant certains échecs (mais peu finalement) d’une part, et d’autre part d’avoir tendance à proposer ou à chercher des voies, des actions non violentes à certaines revendications et mouvements sociaux : qu’aurait-on fait en tant que non-violent… ?

De cette façon, nous avons limité notre champ d’analyse au pacifisme et à certains mouvements de libération d’opprimés (ethnique ou coloniale) et nous avons buté contre les mouvements de revendication économique, par exemple, bien qu’y ayant trouvé certaines formes non violentes (cf. les grèves de la faim). Ceci était peut-être une nécessité dans la démarche du groupe pendant toute une période, qui me semble révolue (je ne veux aucunement faire de reproche au passé). Nous devrions faire l’analyse de façon plus globale des divers mouvements de la réalité qui nous entoure et de tous leurs composants (économiques, sociaux, culturels, idéologiques…) sans nous laisser diriger par l’optique non violente (point de salut hors de la non-violence).

Anarchisme

Si on peut trouver éminemment sympathique le mouvement anarchiste (avec des nuances), il faut reconnaître que nous en avons peu parlé dans le groupe et surtout fort peu fait l’analyse, puisque cette reconnaissance de filiation semblait aller de soi pour tous, bien que nous nous tenions à l’écart des divers groupes et de leurs divergences (sans parler de leurs querelles).

Quel est l’état actuel du mouvement anarchiste ? Nous sentons-nous partie prenante de ce mouvement ? Pour ma part, sans en rejeter les apports (notamment sur les rapports de l’individu et de l’organisation sociale), ce serait un rétrécissement de notre « base théorique » d’analyse.

Si mes références actuelles vont plus au communisme de conseils et à l’ultra-gauche marxiste qu’aux théoriciens anars, je ne tiens pas à remplacer une étiquette par une autre soulevant les mêmes objections. Nous devons puiser les éléments de notre réflexion et de notre action à toutes les sources nécessaires.

Pour la suite de ce débat, nous attendons une prise de position minimale de chacun et poursuivons la confrontation par écrit (et par discussion en petits groupes selon les occasions). Il est évident qu’après un certain mûrissement, une assemblée générale de tous les copains s’imposera, à la suite de laquelle nous pourrions envisager de nous expliquer devant nos lecteurs (peut-être le numéro 1 d’une nouvelle revue ?).

Pour notre travail futur, je pense que nous avons déjà des éléments : « Ecoute camarade », et le texte sur la grève [2]. Il nous reste à rechercher un processus cohérent de réflexion et de discussion (par thèmes ?) non seulement en vue d’une publication mais également en vue de notre élaboration théorique et pratique en tant que groupe.

Yearl de Mars
(fin octobre 1972 )


Le présent texte est constitué de deux volets : tout d’abord des éléments de réponse aux premières réactions de copains, qui porteront tout particulièrement sur la structure du groupe et son contenu ; en second lieu, j’ai voulu avancer une critique sommaire des options fondamentales du groupe et tenter de définir ma position actuelle.

Le titre

Je veux éliminer ce point avant tous les autres parce que c’est celui qui a été le moins bien compris. Oui, pour Yearl et pour moi le titre est un carcan, mais nous n’avons pas pour autant le sentiment d’adopter une attitude fétichiste. Qu’on le veuille ou non, le titre est un moyen de communication tout comme la revue dans son ensemble (contenu, présentation) ; il est notre carte de visite collective et, par moments, individuelle. Ne me reconnaissant plus dans ce label, j’ai le choix entre deux attitudes : taire mon appartenance ou me démarquer continuellement des positions du groupe. Ni l’une ni l’autre de ces attitudes ne me convient.

Ceci dit, ne prenons pas la partie pour le tout ; la formulation de notre pétard était peut-être maladroite, mais nous ne pouvions pas nous borner à demander la suppression de l’étiquette sans réexaminer au moins notre situation à tous deux dans le groupe, et si nous n’avons pas choisi de partir c’est aussi, comme le dit fort justement Averell, parce que nous voulons tenter « de sortir au clair quelque chose de confus au niveau du groupe et déjà implicite au stade actuel pour quelques-uns… »

Ce que nous sommes…

Aussi bien Haddock que Corto ou Averell sont d’accord avec nous sur le diagnostic de « blocage collectif » et je ne vois pas comment on eût pu être en désaccord sur ce point ; s’il en était besoin, les dernière rencontres confirmeraient notre opinion. Là où nous divergeons, c’est dans l’analyse de ce blocage. Nous (Yearl et moi) n’y voyons plus essentiellement un malaise ayant pour origine l’absence ou l’inadéquation des méthodes de travail, mais aussi une limitation due aux « hypothèses de travail » originelles, l’anarchisme et la non-violence. Je ne conteste pas que nous soyons parmi les plus sensibles aux limitations imposées par ce cadre, mais je constate aussi une mise en sommeil de la réflexion dynamique sur la non-violence par exemple. D’où cela provient-il ? Est-ce uniquement une question de paresse, de manque d’imagination ou de temps ? À la relecture de certains numéros de la revue (les premiers en particulier, et les derniers), j’ai eu le sentiment très clair qu’un ressort s’était brisé entre-temps ; une impression d’effilochement s’impose au lecteur attentif. Un sentiment d’échec dans la réflexion, ou même un certain désintérêt auraient-ils fait passer la préoccupation non violente ou second plan ?

De cette observation, et partant d’une évolution qui est commune à quelques-uns d’entre nous, est issue la conviction de la nécessité de réactiver le groupe sous peine de le voir se réduire à l’état de survie à plus ou moins long terme. La revue pourrait continuer ; les exemples de publications maintenues à bout de bras des années durant par quelques-uns sont multiples autour de nous.

… Ce que nous voulons

Je ne veux pas parler de la « nécessité historique » de l’évolution que nous proposons, d’autres auraient pu choisir de réimpulser la réflexion dans un sens plus non violent, plus anarchiste ou plus activiste et y réussir. En ce qui me concerne, je suis influencé, tout comme Haddock, par le courant communiste de conseils et je désire simplement supprimer les obstacles à notre réflexion après avoir provoqué un processus de clarification de nos options respectives.

Mais qu’est-ce alors, sinon une révision fondamentale, que la suppression de la spécificité du groupe et de la revue — car c’est bien cela que signifie l’ouverture —, même sans nier la possibilité pour chacun de poursuivre sa recherche antérieure ? Car il est bien évidemment exclu que nous nous sentions à l’aise dans le groupe au prix de l’étouffement d’autres copains. S’il est vrai que je ne me reconnais plus ni dans l’étiquette anarchiste ni dans l’étiquette non violente, je ne veux pas pour autant leur substituer une idéologie de rechange.

Sur les problèmes posés par la transformation

Il est certain, en admettant la réussite (?) du processus de clarification, que tous les problèmes ne seront pas résolus comme par enchantement : sur ce point, je rejoins tout à fait Averell. Il est non moins certain que ni Yearl ni moi n’avons l’intention ou l’envie de nous retrouver « seul aux commandes ».

En se fondant sur le dynamisme actuel du groupe, il y a tout lieu d’être pessimiste et de voir dans notre entreprise les derniers sursauts d’un corps à l’agonie plutôt que les symptômes d’une renaissance. On peut toujours espérer l’afflux de sang nouveau, mais ça… Nous nous retrouvons donc confrontés au problème de la participation de chacun à l’élaboration théorico-pratique du groupe [3].

Sur la théorie et la pratique du groupe

Il semble qu’il y ait eu une incompréhension au sujet de la cohésion du groupe, à la suite de notre premier texte. Nous ne sommes pas aussi naïfs que Haddock veut bien le croire ; nous parlions de « potentiel de cohésion » et non de cohésion effective. Haddock dit à juste titre que « ce qui nous a rassemblé au départ est une pratique et une réflexion sur cette pratique », nous sommes bien d’accord là-dessus, mais il dit aussi plus loin que « notre cohésion tant vantée n’est qu’un mythe, un réflexe, pour tout dire, elle est éventée », et c’est ce que j’incline à croire. Notre potentiel de cohésion repose sur un passé commun, nous sommes issus d’engagements similaires, mais nous ne saurions nous accepter en tant que groupe de penseurs ou d’activistes à la retraite que je sache. Ce qui nous maintient ensemble depuis un certain temps — la revue mise à part — c’est très certainement notre passé commun et les « relations affinitaires qui se sont créées entre les individus ». Quant au « crible », il est valable pour les « vieux », qu’en est-il pour les copains arrivés plus récemment ?

Pourtant il nous faudra bien substituer quelque chose à ce qui nous liait originellement. Assumer pleinement notre rôle de groupe-carrefour de réflexion — ce que nous sommes déjà — ne serait-il pas préférable ? et surtout ne nous faisons pas par avance une montagne des requins de la théorie qui viendront nous manger tout crus !

Et l’action qu’elle est-elle ? Pas les p’tites manifs, nous n’en sommes plus là. Pour ma part, je ne connais personne dans le groupe qui vive au milieu de ses bouquins sans être impliqué dans une lutte quelconque dans sa boîte, sa ville, un groupe d’action, ou qui ne soit engagé dans une expérience de collectivité de vie. Le projet de la réalisation de la vie quotidienne, c’est aussi la lutte, l’analyse et la critique de tous les aspects de l’aliénation.

Mais je ne nie pas pour autant l’importance de la dualité théorie-pratique, ce peut être une question à débattre ultérieurement.

La non-violence

La plupart des copains qui ont créé le groupe en 1965 étaient issus de la tradition anarchiste et tous ceux qui sont arrivés dans les premières années avaient ou avaient eu une pratique non violente effective. Le but que s’étaient alors assigné le groupe et la revue était de « s’efforcer par la pratique d’une méthode originale, la non-violence, de tendre vers un but, l’anarchisme, sans pour autant s’empêtrer dans les contradictions habituelles » (« Points de repère », ANV 8). Très vite, toute l’attention s’est naturellement portée sur la non-violence qui était le thème le plus « neuf » pour nous ; le but implicite dans un premier temps fut de dégager la non-violence de sa gangue religieuse et, plus avant dans la réflexion, de dépasser le cadre strictement pacifiste.

Je constate à l’évidence que nous sommes toujours empêtrés dans le pacifisme et l’objection de conscience et que les diverses tentatives d’appréhender la réalité plus globalement se font d’une façon séparée, c’est-à-dire sans que l’acquis de la réflexion sur la non-violence y joue un grand rôle. Je résumerais cette attitude par la formule « d’une part, d’autre part », qui n’établit aucun lien profond entre nos deux champs de réflexion.

Cependant, nous ne pouvons supporter une telle coupure dans notre pensée ; notre aspiration à une réflexion unitaire nous amène donc à plaquer des méthodes formellement non violentes sur des situations réelles ou à déceler des actions formellement non violentes dans certains mouvements sociaux. La première tendance se résume à dire : « Qu’aurait-on pu faire si… ? » sans se soucier des caractéristiques propres à la lutte (niveau de conscience, rapport de forces, etc.) ; la seconde est illustrée par la volonté de voir dans les « trucs » non violents utilisés (grèves de la faim, sit-in) un signe d’évolution vers la non-violence et ce, dans quelque contexte qu’ils se trouvent.

Je ne nie pas que cette dissociation soit due principalement aux matériaux qui sont à notre disposition, les uns traitant strictement de la non-violence, les autres de la « révolution » et des phénomènes sociaux ; il est toujours difficile d’innover et la synthèse de nos deux options s’est avérée particulièrement difficile dans un mouvement révolutionnaire où la tradition est encore lourde de conséquences.

Violence – non-violence

Au stade actuel de ma recherche, l’opposition violence—non-violence me semble plus que jamais à rejeter.

L’option non violente m’apparaît comme un choix moral qui découle, même de façon fort éloignée, d’un refus de la violence quel que puisse être son rôle historique ; de là peut provenir ce penchant à absolutiser l’attitude non violente. Le problème de la fin et des moyens ne vient s’ajouter à cet apriorisme qu’à titre d’argument rationnel en négligeant le processus destruction-création inhérent à la violence. Sur ce point, il faudrait relire l’article de Furth (ANV 25) qui met en relief l’aspect cathartique de la violence, encore que sa conception soit un peu « littéraire ». L’introduction du n° 29 ne posait-elle pas la question de savoir s’il n’existerait pas une radicalisation inhérente à la violence qui serait sans équivalent dans l’action non violente ? Mais là encore il ne s’agit pas de faire l’apologie de la violence purificatrice et Marie Martin remarquait dans sa réponse à Furth (ANV 26) que « ce sont ses utilisateurs (de la violence) qui la font cesser ou l’orientent vers des fins précises ».

C’est pourquoi j’opposerais à un strict volontarisme non violent une attitude plus souple qui consiste à adapter les moyens au but proposé et en fonction de l’analyse de la situation (opportunité, rapport de forces). Aucune méthode n’est à rejeter par avance et l’on peut envisager de passer successivement à des tactiques « violentes » et « non violentes » dans le cours d’une même lutte.

Seule une utilisation souple de toutes les méthodes d’action permettra au mouvement ouvrier révolutionnaire de progresser et c’est bien cette conscience confuse des masses qui nous a permis d’assister à une recrudescence des grèves de la faim dans les luttes ouvrières par exemple.

Sur la militarisation

Il faudrait démythifier l’idée d’une non-violence « irrécupérable ». À mon sens, il n’est pas de moyen libertaire en soi et la non-violence comme toute autre arme peut être détournée de son but par ses utilisateurs ou par la routine qui s’instaure dans les rangs de ses partisans. De plus il faut être conscient que quels que soient nos buts et nos méthodes, tout peut être récupéré par le système ou par les appareils qui ont pour projet de le perpétuer même sous une autre forme.

L’organisation militaire de la violence est un exemple fréquent dans tout mouvement qui dépasse l’affrontement de rue sporadique ; on l’a vue en Espagne et en Russie où l’on a fait largement appel aux spécialistes de l’art militaire qui appliquaient les vieilles formules héritées du passé. Mais une non-violence de masse, peut, elle aussi, impliquer une certaine militarisation. Même en faisant abstraction de la fascination qu’exerce sur certains l’efficacité militaire, on peut dire que tout mouvement d’une certaine ampleur amène la réapparition de phénomènes comme le suivisme et, partant, l’autorité, la hiérarchie, l’absence de responsabilité individuelle. Si des structures données sécrètent inévitablement certains comportements individuels et collectifs, nous ne devons pas pour autant négliger le rôle de l’esprit qui anime les « catalyseurs » et les participants des mouvements de masse. C’est lui qui, en définitive, entraînera le mouvement sur le terrain libertaire ou autoritaire.

Dire que la non-violence permet d’éviter les conséquences autoritaires de la violence est un leurre. On ne peut dissocier l’arme du bras qui la dirige. Il nous faudra donc toujours resituer la méthode employée dans le contexte du moment en tenant compte de l’esprit et du but de ses utilisateurs, sans pour autant négliger les conséquences inévitables de l’action en elle-même.

L’anarchisme

J’éprouve bien des difficultés à parler de l’anarchisme d’ANV en tant que collectif. Si pour la non-violence une conception générale peut être facilement cernée, il n’en est pas de même pour l’anarchisme. Certes, on peut bien dénombrer une quinzaine d’articles sur ce thème en trente numéros (plus les dossiers « Leval » et « Noir et Rouge ») ; mais on n’a pas l’impression de synthèse progressive au cours des années. C’est un anarchisme implicite qui transparaît dans les textes et il ne me semble pas qu’il y ait eu confrontation réelle entre les divers anarchismes individuels. Je veux revenir brièvement sur cette attitude qui se ramenait en fait à accepter les données fondamentales de l’anarchisme sans pousser trop loin l’étude de nos divergences. Plusieurs raisons me viennent à l’esprit, je les livre en bloc :

1. La difficulté de travailler sur l’anarchisme pour toutes les raisons que l’on peut imaginer y compris la paresse. Il suffit de citer la tentative avortée d’étude sur le mouvement anarchiste (1968) dont sont issus les dossiers « Leval » et « Noir et Rouge » précédemment cités.

2. L’arrivée de copains venant des milieux pacifistes et de l’objection qui « se sentaient » anars, mais qui n’y connaissaient pas grand-chose. Ceux-ci ont continué leur recherche non violente en touchant un peu à l’anarchisme (c’est mon cas). Leur culture anar s’est faite plus à partir de discussions individuelles que par la recherche du groupe à cette époque. Il ne faut pourtant pas passer sous silence l’apport du numéro 6 dans ce domaine.

3. La priorité accordée à la non-violence a fait passer au second plan la recherche proprement anar. Les « fondateurs » avaient tous plus ou moins un passé anar et ressentaient le besoin d’approfondir la non-violence.

4. Il est possible que, face au spectacle de la « famille anar » déchirée en multiples tendances et de ce fait condamnée à la stérilité et à l’immobilisme, taire nos divergences ait pu être ressenti inconsciemment comme une manière de sauvegarder l’unité et par conséquent de pouvoir avancer.

Toujours est-il que si un effort a été fait dès le début pour resituer la non-violence dans le cadre anarchiste, pour l’imposer comme force sous-jacente à ce courant de pensée (ce qui correspond à une phase d’affirmation de soi), jamais on n’assiste à une synthèse dynamique. Je parle bien entendu du collectif et cela ne saurait signifier que les individus n’ont pas approfondi leur recherche en ce domaine.

Le mouvement anar et la théorie

L’anarchisme en tant que mouvement historique est moribond. Ses représentants officiels semblent voués à la répétition de clichés idéologiques, quant aux variantes plus jeunes du communisme libertaire (ORA, OCL), elles s’enlisent dans un néo-léninisme qui ne veut pas dire son nom. Mais le problème du centralisme n’est pas le fait exclusif de ces groupes. En dernier ressort, c’est le type d’intervention adopté par l’organisation qui déterminera sa structure ; il est probable que c’est une des raisons pour lesquelles on assiste à une convergence de l’ORÀ et de certains groupes léninistes dans leurs modes d’intervention et, par voie de conséquence, dans leurs schémas organisationnels. L’entreprise des camarades de la TAC (participation aux Centres d’initiative communiste), quoique digne d’intérêt, paraît limitée dans la mesure où les CIC sont victimes jusqu’à présent de la prédominance dans leurs rangs des dissidents du PCF. Leur pratique s’affirme comme une « réponse » coup pour coup à celle du Parti (les comités de lutte pour le socialisme des CIC faisant pendant aux comités d’union populaire du PCF, par exemple) et on peut craindre qu’ils ne cherchent à « prendre leur place » à ses côtés. Pourtant leur démarche diffère profondément de celle d’autres groupes en particulier dans leur évaluation du rôle des anarchistes dans le « mouvement révolutionnaire », la TAC se reconnaissant comme partie intégrante de ce mouvement. Les dégoûtés de la FA, pour leur part, ont toutes les chances de retomber dans les ornières de cette dernière malgré tous les organigrammes tendant à éviter la bureaucratisation et le leaderisme.

On peut dire sans trop se tromper que l’une des causes majeures de ce dépérissement est l’incapacité de l’anarchisme à élaborer une analyse économique cohérente qui a amené certains à utiliser des éléments d’analyse marxiste. En se cantonnant à une rhétorique brillante, à une critique profondément « sentie », qui part des tripes, il a revêtu l’apparence d’une théorie séduisante certes, mais qui demeure figée dans la pensée des grands ancêtres, sans grande prise sur la réalité moderne.

Ce qui n’est pas mort en revanche c’est l’intuition anarchiste. Alain Guillerm, dans son introduction aux « Programmes socialistes » (Spartacus 42B), constatait « la convergence pratique du marxisme et du bakouninisme… (avec la résurgence de l’autogestion, des conseils ouvriers) ». Certains aspects de la pensée anarchiste enrichissent sans aucun doute l’analyse marxiste — qu’il n’est pas question de prendre en bloc, elle non plus — et lui apportent une dimension humaine. L’intérêt de l’anarchisme réside dans son insistance sur la valeur de la liberté et sur la réalisation individuelle. Mais n’est-ce pas le propre du courant situationniste d’avoir su allier ces points primordiaux à une analyse socio-économique de type marxiste considérablement actualisée ? Chez eux aucun aspect du mouvement anarchiste historique n’est rejeté à priori, pas même le désespoir individualiste (cf. Vaneigem), mais il est passé au crible de leur critique, au même titre que le marxisme historique (cf. « la Société du spectacle », thèses 91 à 94 en particulier). C’est là une démarche exempte de sectarisme (dans la recherche !) qui part d’une volonté de voir clair autour de soi et de trouver les moyens de lutte adéquats. Le but que nous devons nous assigner tient à ce projet et pour ce faire nous devons prendre nos armes là où elles se trouvent.

En ce qui me concerne, ma recherche est plus influencée par le communisme de conseils que par l’anarchisme, mais je ne lui nie pas tout intérêt, loin de là. Avant tout, je suis prêt à puiser les éléments de ma réflexion sous quelque étiquette qu’ils se présentent. Compte tenu de mon évolution, le label anarchiste me semble restrictif et son adoption ne pourrait provenir que d’un besoin suspect de me classer dans une « grande famille » idéologique.

Lone Sloane
(25 septembre 1972 )


Il est indispensable d’opérer une clarification. Cela nous permettra peut-être de nous faire prendre conscience de notre inutilité en tant qu’entité révolutionnaire (ANV, pas les individus), et nous permettra de nous insérer — je le souhaite — dans la réalité quotidienne, bien que ce soit chiant.

Mais est-il besoin pour cela de projeter ses fantasmes sur le groupe ? Faut-il nécessairement plaquer ses propres contradictions au niveau d’un collectif d’édition comme ANV ? Je ne sais pas.

La démarche en cours actuellement me laisse mal à l’aise — c’était peut-être le but de Yearl et Sloane — parce que les interrogations qui sont lancées risquent de décourager toute nouvelle tentative de dialogue en se disant : cela ne vaut plus la peine, c’est fichu… Cela se situe pour moi au niveau d’un strict négativisme qui nous laissera tous sur notre faim.

Pourtant, puisque crise il y a, perçons l’abcès. Pour moi, ANV devrait continuer. Le titre éclaire suffisamment la démarche théorique du groupe et laisse la porte ouverte à toutes les interprétations. Mais le titre importe peu, le plus important se situe au niveau de la pratique sociale. Non pas qu’il y ait rupture entre la revue et l’engagement politique. Le rôle d’ANV est très important. ANV se trouve être un pôle de réflexion et de communication d’expériences pour un anarchisme non dogmatique, le seul qui reste après la disparition de « Noir et Rouge » (je connais insuffisamment le rôle de « Recherches libertaires », cette publication ne parvenant que très irrégulièrement à la bibliothèque).

Pour cette raison, je crois en l’indispensable nécessité de continuer la revue, ne fût-ce que pour répondre aux interrogations d’une nouvelle génération.

Du didactisme ?

Non, mais simplement mettre à la portée de chacun notre expérience, nos réflexions, nos propositions de recherches nouvelles. « Pour l’anarchisme » fut une réussite parfaite en ce domaine, et les derniers numéros illustrent parfaitement cette tendance.

ANV, des théoriciens en chambre ?

Ce n’est pas une fausse question. Effectivement, c’est un risque. Pourtant, les derniers numéros ont répondu à un certain besoin, à une attente chez un public assez jeune.

Mais ne faudrait-il pas plutôt différencier une bonne fois la forme et le fond. C’est difficile, je sais. Il est logique, en effet, de remettre les idées en question, ou de s’interroger sur la nécessité de l’action collective comme Yearl et Sloane. Mais la revue reste un outil indispensable pour la diffusion de ces idées-là, d’idées, de réflexions, de théorisations en évolution constante. Bien sûr, si on avait accès à d’autres média, TV, cinéma, presse quotidienne, ce serait différent. On pourrait mettre l’outil ANV en question. Mais tel n’est pas notre chance. ANV-revue doit donc être poursuivie, avec l’infrastructure technique que cela implique : groupe, financement, solido…, non par mythe de la revue anar à tout prix, mais uniquement parce que ce travail correspond à la seule démarche possible actuellement.

Mais comprenez-moi bien, il ne s’agit nullement d’un repli, d’une coupure de la réalité sociale pour réaliser la revue. Et si je puis affirmer ainsi ma marginalité par rapport aux problèmes techniques de la revue, c’est dû à notre manque d’implication dans ces problèmes techniques, notre seule responsabilité ici se situant au niveau de la réalisation de la couverture. Et c’est là que réside la particularité d’ANV : la décentralisation des responsabilités. Mais peut-être que la coordination par le BI a été insuffisante ces derniers temps.

Red Neck
(début octobre 1972 )

Réponse à Red Neck

Je remarque tout d’abord que Red Neck déclare qu’il n’est pas concerné par notre initiative. Je suppose donc qu’il reçoit avec la plus parfaite indifférence les papiers de copains qui tentent de faire le point sur leur évolution et leur situation dans le groupe et qui en tirent des conclusions pratiques. Or il n’en est rien ; Red Neck réagit, et vivement. Il accumule un certain nombre d’assertions concernant notre tentative : nous fantasmons, nous projetons nos propres contradictions sur le groupe, notre entreprise est négativiste. Tout cela fait beaucoup même pour les caractériels qu’il croit voir en nous. Ceci n’est qu’un détail.

Je ne vois pas en quoi le processus en cours risque de « décourager toute nouvelle tentative de dialogue », et de quelle nouvelle tentative de dialogue s’agit-il ? Notre texte mis à part, je ne vois aucune autre velléité concrète de réimpulser ce dialogue. Alors ? Qu’on ne nous jette pas à la gueule que nous voudrions que tout le groupe épouse notre démarche, c’est faux. Devrions-nous nous taire et subir une orientation qui n’est plus la nôtre de crainte d’être des éléments dissolvants ? ou partir sans piper mot comme d’autres l’ont fait ?

Il n’a jamais été question de faire ou de ne pas faire ANV ; nous soumettons notre évolution au groupe et nous demandons un débat de clarification, le changement de titre n’intervient que comme conséquence de notre démarche.

Il n’est pas non plus question de saborder la revue et nous ne nous interrogeons nullement sur la « nécessité de l’action collective », ça pourra venir, mais ça n’est pas le cas. Je crains que Red Neck n’ait fait subir à notre texte une grossière distorsion.

Passons aux choses sérieuses. ANV collectif d’édition ? Allons donc ! nous n’avons jamais été uniquement cela et je souhaite que nous ne soyons jamais exclusivement cela. Nous sommes un carrefour de réflexions, et d’actions, quelquefois. L’édition n’est pas à rejeter, loin de là, mais nous n’en avons jamais fait le centre de nos préoccupations. Il est possible que le rôle d’ANV soit perçu comme tel de B…, c’est regrettable à mon avis.

Il semble pourtant que ce rôle d’édition tienne une place considérable dans l’esprit de Red Neck. J’ai l’impression qu’il privilégie la notion « pour l’extérieur », ce qui n’est pas mon cas. Que « Pour l’anarchisme » ait été bien accueilli. C’est un bon texte de vulgarisation, pas grand-chose à voir avec l’« anarchisme » du groupe. C’est un bon texte de vulgarisation, mais on y trouve tous les anarchismes et aucun en particulier.

À la réflexion, je me demande si Red Neck n’opérerait pas une dissociation entre la revue — qui serait en butte à nos attaques — et le groupe de travail sur lequel nous ne porterions que peu de critiques. Si cette interprétation est exacte, je veux le détrompe tout de suite ; en ce qui me concerne, la revue et le groupe forment un tout, l’une étant l’expression de l’autre. La revue ne sera donc jamais que le reflet du contenu et du travail du groupe. En conséquence, notre critique porte sur les positions et la situation du groupe.

Lone Sloane
(22 octobre 1972)


Nouveau venu à ANV, en recevant le texte de Yearl et Sloane je me suis senti engagé et en même temps bloqué. Répondre, mais quoi ?

Un texte coupé de son contexte n’a pas de sens. Dans le cas présent, le contexte, c’est un groupe d’individus avec un passé et, sur des points précis, une expérience commune. Il y a ce que signifie le texte par lui-même et ce qu’il signifie pour le groupe. J’avoue qu’avant les réponses à Yearl et Sloane il m’était difficile d’émettre une opinion. À présent, cela m’est plus aisé.

À presque toutes les réunions d’ANV auxquelles j’ai assisté, j’ai ressenti une sorte de contradiction entre le dynamisme des individus et une sorte d’apathie, de vide, de malaise au niveau du groupe. Cela se traduit pour certains par un refus de parler, pour d’autres cela consiste à éviter les problèmes. Il y a aussi ceux qui sont présents (disponibles), mais qui s’abstiennent parce qu’ils n’ont pas de solution à proposer.

Aussi le texte de Yearl et Sloane a au moins le mérite d’ouvrir le débat. Maintenant, la crise d’ANV est-elle réellement d’ordre idéologique ? S’il y a nécessité de critères de réflexion communs, est-ce que ce que proposent Yearl et Sloane correspond à la finalité d’ANV ? En fait qu’est ANV ? Quelle est sa nature propre et quelle est sa fonction ?

Je ne suis pas à même de répondre, mais je pense qu’ANV est riche tant par la diversité des individus qui le composent que par la diversité des expériences vécues. ANV souffre peut-être d’une contradiction entre des conceptions marginales (refus de considérer les forces de la société qui nous déterminent) et un désir de théorisation. La réflexion collective en souffre certainement, mais cette opposition existe tant à l’intérieur du groupe qu’à l’extérieur. Tenter de la dépasser, c’est peut-être ce qu’ANV a encore à apporter au courant non violent.

En ce qui me concerne, j’éprouve la nécessité de bases théoriques qui m’aident à trouver un comportement cohérent. Ce que j’apprécie à ANV, c’est que jusqu’à présent j’y ai trouvé des éléments de réflexion sans contrepartie (c’est-à-dire sans obligation d’adhésion à une idéologie).

Jesse James
(11 novembre 1972)


Je n’éprouve pour ma part aucun malaise, aucune poussée éruptive, et aucune fièvre perverse ne trouble ma sérénité anarcho-non violente, vu que cette dualité m’indiffère à un tel point que cela m’est laborieux de prendre la plume.

Je n’ai guère envie de m’insérer dans les diatribes en cours. J’ai d’autres chattes à caresser…

Je suis en communion (quelle chance) avec l’initiative de Sloane et Yearl, je ne me sens pas pour autant concerné par les interrogations œdipiennes sur le groupe ANV. Je sais que pour certains la revue et son titre ont une importance historique. Etant un ANViste de la dernière heure, j’ai une vision tout autre.

Le débat à propos du titre me paraît vain. L’image de marque qu’il représente est illusoire. C’est le contenu objectif qui imprime son sceau au titre.

Pour ma part, je ne participerai pas à des débats et palabres sans fin sur la nécessité d’une évolution collective du groupe. Si un rapport de forces ne se fait pas, eh bien tant pis ! Sans fleurs ni couronnes.

Mais je considère comme urgente une réflexion et une formulation en osmose avec une pratique qui me conduit à une étude approfondie du marxisme comme méthode et non comme institution. Une autre préoccupation majeure m’apparaît essentielle : une meilleure connaissance du capitalisme autrement que par des analyses préconçues, partielles, à la fois bâtardes du point de vue marxiste et illusoires du point de vue anar.

Réflexion que Sloane et Yearl amorcent de façon intéressante et ouverte. Je suis donc encore une fois en accord avec ce qui a été écrit… et pour ne pas paraître panurge, je dirai qu’à part quelques virgules et points (de détails), je suis la même démarche.

Absolument d’accord itou sur les propositions pour les méthodes de travail : exclusion des spectateurs et sympathisants-boulets.

En fin de compte les anars non violents que nous disions être sont bien passés par préjugé antimarxiste à côté d’une formulation théorique embryonnaire certes, mais totalement nouvelle. « L’Anti-Dühring » (Engels) est une mine et bien des maigres réflexions sur la non-violence n’atteignent la clarté d’analyse de ce texte.

Nous avons toujours buté sur un problème linguistique : la non-violence est une violence disions-nous. Pourquoi ne pas introduire un néologisme dans notre discours ; je veux parler de la différenciation entre violence et violance. Peut-être cela semblera-t-il trop intellectuel à certains… pourtant c’est une idée à approfondir. Il y a une double nécessité actuellement :

— Sortir des théories figées et axiomatisées du marxisme comme vérité et de l’anarchisme comme parent pauvre et persécuté ;

— Réactiver des recherches théoriques en liaison avec des expériences des luttes, des actions multiformes et autonomes.

Panoramix
(11 novembre 1972 )


Contribution au débat

Je n’ai pas répondu plus tôt pour des raisons personnelles et par manque d’une certaine information. Avoir vu quelques copains ces derniers temps m’a éclairci les idées, ainsi que le débat que nous avons eu ici sur le ROC, que nous avons liquidé en tant que regroupement informe et insipide de tous les objecteurs, pour donner la priorité à des actions plus spécifiques, plus radicales, plus homogènes peut-être.

Le débat au sein d’ANV ne tombe pas en creux ; à bien y réfléchir, je crois qu’il est posé dans les justes termes par Yearl et Sloane, surtout après leurs prises de position dans la deuxième livraison. Je voudrais ici répondre sur le fond.

Le groupe, la revue

Il y a longtemps que nous ressentons le malaise entre la nécessité de faire une revue, c’est-à-dire de travailler, et l’envie de nous retrouver ensemble. Plusieurs raisons à ce malaise : l’hypothèque de l’anarchisme non violent (ou vice versa) et le degré d’engagement variable des uns et des autres avec des anars ou des objecteurs ; la vie de chacun et son évolution théorique, qui sont difficiles à communiquer quand on se voit deux ou trois fois par an ; la difficulté aussi de définir le groupe : qui c’est, ANV ?

Je vois effectivement un blocage important dans le titre (mais qui soulève sans aucun doute des questions de fond). C’est-à-dire : il me semble plus restrictif qu’incitant à la réflexion. Certes les amateurs ne manquent pas ; mais je n’arrive pas à couvrir toute ma réflexion, toutes mes activités sous le chapeau ANV. Quand j’étudie d’autres sujets, je suis souvent mitigée entre le désir de communiquer ce que je pense et celui d’en exclure ANV.

Si nous arrivons à mener une discussion de fond, je souhaiterais pour la suite que la revue continue sous un titre neutre. Pas seulement parce que la place de « Noir et Rouge » ou de « Recherches libertaires » est à prendre, mais aussi parce que nous avons des choses à dire et à éclaircir, et que nous pourrions amener d’autres copains avec nous.

L’anarchisme, la non-violence

Malgré notre désir d’intégrer ces deux termes, nous sommes bien obligés d’en discuter tour à tour : échec de notre tentative ou manque de dénomination, ou encore incompatibilité ?

C’est le terme non-violence qui me chicane le plus, à cause surtout de l’entreprise de monopolisation que mènent les « Combat non violent », MIR et consorts. Je ne vois pas comment s’en dépêtrer ; je préfère aban­donner le qualificatif ou le mettre en veilleuse pour le ressortir à un moment plus stratégique. Parce que je crois qu’il faut tout faire contre l’embrigadement et l’enthousiasme pour la violence qui renaissent dans les milieux de gauche ; mais ce ne sera pas en parlant comme Muller ou Cruse que nous les désarmerons. Toute la question des moyens révolutionnaires sans violence physique, sans armes, me paraît trop importante pour qu’un terme malheureux empêche le dialogue. De même pour tous les problèmes psychologiques (pas seulement l’agressivité à la Lorenz ou à la Mitscherlich, mais aussi la critique de la famille, la libération des femmes…).

Pour ce qui concerne l’anarchisme, je suis un peu dans la situation inverse. Je me sens étroitement concernée par toutes les tendances antiautoritaires, qui ont généralement de la sympathie (au moins) pour l’anarchisme, avant d’être récupérées par des centralistes. Mais là, autant je me sens peu représentée par toutes les organisations anars, autant je pense que le terme a son importance. Je prêche pour ma paroisse ? mais si on abandonne ce qui peut devenir une théorie cohérente (avec les limites que relève Sloane), on n’a plus d’alternative à proposer au mouvement antiautoritaire que celle, aberrante, entre les organisations anars officielles et le gauchisme autoritaire.

Certes les anars ne sont pas les seuls. À propos des communistes de conseils (terme si j’ai bien compris assez vague pour Yearl et Sloane au moins, puisqu’il recouvrirait le gauchisme allant de l’IS à ICO ou d’ICO à l’IS), je crois personnellement qu’on leur fait une auréole éblouissante ; s’ils ont eu historiquement des moments de génie, ce n’est ni plus ni moins que les anars ; ils s’inscrivent plus profondément dans l’histoire encore faut-il voir si leur théorie originelle correspond à la situation présente. Le refus d’ICO ou de Solidarity d’une formulation idéologique précise (d’ailleurs, Solidarity se remet en question dans « As We Don’t See It ») est significatif.

La séduction du communisme de conseils a son parallèle dans une certaine myopie par rapport au mouvement anar ; l’anarchisme, ce n’est pas : FÀ + ORÀ + OCL + TAC, il y a d’autres pays où la pensée n’est pas morte, et il y a pas mal de gens qui ne se reconnaissent pas dans les organisations. À ce propos, le séminaire qu’a réuni le CIRÀ sur la « Composition sociale du mouvement anarchiste » a permis une discussion riche et stimulante, peut-être justement parce que personne ne venait décrire son organisation..

L’immédiat à venir

Je voudrais aussi que la discussion s’élargisse à quelques personnes qui ne sont pas dans la liste du BI. Et aussi qu’on sache mieux qui se considère dans le groupe, qui est partie prenante à la discussion ; il y a dans la liste des personnes que je connais à peine ou que je n’ai pas vues depuis longtemps, et ça m’est difficile de m’adresser à elles. Faut-il définir des critères d’appartenance ? Une hiérarchie, peut-être, et un ministère de la censure…

Je voudrais enfin que l’on élargisse la discussion sur la non-violence et sur l’anarchisme, discussion de fond à laquelle Yearl et Sloane ont apporté un tas d’éléments. Qu’ils ne s’étonnent pas de ne pas recevoir de réponses immédiates.

On pourrait aussi, évidemment, parler de ce dont on a envie, et ça permettrait peut-être à ceux qui mettent en doute leurs connaissances théorico-pratiques sur l’anarchisme et la non-violence d’écrire sur les enfants, les communautés, les châtaignes, l’hiver qui vient, les désirs, la mort… sans se forcer à faire un bel œuf.

Bianca Castafiore
(13 novembre 1972 )


Je dois commencer par un mea culpa. J’avais sous-estimé profondément le blocage auquel étaient soumis Yearl et Sloane. C’est en prenant connaissance de leurs deuxièmes textes que j’ai pu en mesurer l’importance. Il faut de même avouer que si j’admets ce fait je ne le comprends pas.

Ces deux textes m’ont paru intéressants, sans pour autant m’apparaître nouveaux, la problématique qu’ils exposent étant mienne depuis longtemps. Je n’ai qu’un seul regret : le fait que le débat « cohérence théorie-pratique » ne soit pas abordé par Yearl et ne le soit que faussement par Sloane. Il semble que je me sois mal exprimé dans mon premier texte, pourtant, à ce sujet au moins, je ne vois rien à y redire (p. 4, texte du début septembre).

Mon problème est le suivant : après avoir achevé un passé qui agonisait, après avoir tué un passé mort, qu’est-ce qui nous rassemble ? n’est-ce pas ce même passé ?

Est-ce là un problème à débattre ultérieurement comme le dit Sloane ? Je n’en crois rien ; il me paraît, à moi tout du moins, fondamental. C’est ce que semble avoir compris Bianca qui introduit dans sa réponse une part de son quotidien, de son vécu. D’ailleurs Calamity semble être aussi de cet avis.

Je pense qu’il n’y a de théorisation possible qu’à partir du quotidien et en le dépassant ; il faut encore qu’il y ait rencontre sur ce terrain.

Capitaine Haddock
(fin novembre 1972 )


Contribution tardive au débat fondamental sur le devenir de l’entité « anarchisme et non-violence » considérée sous le double aspect de l’édition de la revue et de l’activité du groupe…

De quoi souffrons-nous ? De l’éloignement géographique certainement, sans doute de ce « manque de formes » dont parle Furth [4] et peut-être aussi de ce que la plupart d’entre nous ne sont pas des « intellectuels » en ce sens que nous répugnons à prendre un stylo et à nous exprimer. C’est sans doute une tare somme toute assez répandue dans le milieu ouvrier !

Y a-t-il une crise ? Peut-être, mais alors elle n’est pas nouvelle et si on parle du groupe avant de parler de dépérissement il faudrait savoir s’il a jamais existé ! Je me souviens de rencontres à Lyon où l’on niait former un groupe et où toutes prétentions se bornaient à sortir la revue, ce qu’on appelait groupe n’étant que l’ensemble de ceux qui alimentaient par leur réflexion, leur travail, leur soutien, le dit œuf comme dit Bianca. Puis certains ont voulu dissocier les deux et affirmer une existence du groupe en dehors de la revue. Qu’en est-il sorti réellement, quasiment rien sinon la caisse solido dont on peut se demander la signification aujourd’hui.

Le problème est donc de savoir si on veut créer un groupe et de se donner les moyens de le faire fonctionner sur des bases minimales d’organisation et un programme minimal d’action et des rencontres périodiques. (Il semble d’ailleurs que l’espacement des rencontres soit pour beaucoup dans le « malaise » dû à un certain décalage entre nous et j’ai eu tort de ne pas assister à la dernière même et surtout si elle a été ratée.)

On peut ressentir une double frustration devant le manque d’« activisme » du groupe et son manque de cohésion théorique. Nous découvrons la réalité dans les luttes auxquelles nous sommes intégrés localement. Et le problème de Yearl et de Sloane c’est que là ils se sentent gênés plutôt qu’aidés par ANV. Je comprends cette gêne jusqu’à un certain point. En effet, il se trouve qu’ici nous sommes au stade de l’embryon (voire du spermatozoïde) de l’« action de masse » avec et parmi les travailleurs des boîtes. Cela a commencé par quelques contacts et réunions avec des militants de divers groupes marxistes puis avec des syndicalistes CFDT et CGT de la plus grosse boîte du coin. À ce stade des premiers contacts, il est évident que je ne sors pas l’étendard ANV ; ça me semblerait con et inutile parce que ce n’est pas un organe de lutte de classe et que ça n’apporterait rien dans l’immédiat. C’est au travers d’actions, si elles ont lieu, et par la suite, que différentes conceptions pourront s’affronter. ANV ne me sert qu’au deuxième degré.

Autrement dit, je situe mon évolution par confrontation avec mon acquis ANV, mes lectures et les groupes locaux où je me retrouve avec des gars qui partent d’autres données, avec d’autres méthodes d’investigation et arrivent à certaines conclusions qui nous rapprochent (autogestion des luttes, réaction libertaire face au centralisme autoritaire des partis de gauche et des centrales syndicales).

Maintenant, il est certain que je ne ressens vraiment le besoin d’un appui théorique que dans la mesure où je suis concerné ou impliqué directement dans une lutte concrète moi-même, alors seulement je puis m’intéresser à la lutte qu’ont menée d’autres. Par exemple, je n’ai rien fait dans la commission lutte de classe parce que je m’y étais intéressé « intellectuellement » et que je n’y étais pas mouillé suffisamment.

Maintenant, y a-t-il des a priori aliénants à ANV ? Il ne s’agirait alors que d’a priori historiques car depuis qu’on a supprimé les données fondamentales, je mets au défi qui que ce soit de définir un « credo » ANV. D’ailleurs, depuis toujours toute idée contradictoire a trouvé sa place dans la revue et il a toujours été libre à chacun, partie prenante dans le « groupe » ou lecteur, de développer une thèse montrant les limites de l’anarchisme et de la non-violence et en quoi d’autres systèmes de références pouvaient être plus adéquats. Si l’anarchisme et la non-violence sont dépassés, on finira bien par le constater à la suite de telles démonstrations et la révision pourra être envisagée sérieusement (elle coulera alors de source).

Au contraire, alors que Sloane et Yearl évoluent et trouvent, dans leur réflexion et dans leur action militante, que l’anarchisme, que la non-violence ne « collent » plus (et ceci depuis juillet 71), ils n’en parlent pas, ne s’expriment pas dans la revue et nous invitent brutalement à changer de cap et à brûler les vieilles idoles… C’est leur cheminement vis-à-vis de la revue que je n’arrive pas à saisir.

La non-violence, pour moi, n’est pas seulement une solution éthique encore qu’elle le soit, c’est surtout la seule solution rationnelle ; il s’agit d’un raisonnement par l’absurde : par la violence on entre dans un cycle dont on ne se dépêtre pas, donc il n’y a qu’une solution non violente qui nous permettra d’atteindre le but poursuivi, la société libertaire. Le moyen est utopique, mais la fin l’est aussi et il est bien entendu qu’en attendant ce grand soir paisible il n’est pas question de contrecarrer (le pourrions-nous !) les luttes qui se développent et qu’il vaut mieux une révolution violente que pas de révolution du tout (cf. citations de Gandhi, déclaration de l’Internationale des résistants à la guerre sur les mouvements de libération).

Pour moi, le rôle d’ANV est de participer au courant qui tente d’amener le mouvement révolutionnaire à la conscience qu’il existe d’autres formes d’action, d’autres moyens de défense que le coup de poing ou le coup de fusil. Trouver des modèles d’actions, peut-être pas, mais faire connaître celles qui se sont menées et qui peuvent avoir un caractère exemplaire. Je ne voudrais pas laisser passer l’argument du processus destruction-création inhérent à la violence. Il faudrait clarifier davantage, car, pour moi la violence s’exerce sur des individus pour les détruire ou les soumettre à d’autres individus ou à un système qui les transcende et ce type de rapport me semble l’expression même d’une structure permanente de l’Antiquité au stalinisme en passant par le féodalisme et le capitalisme. En bref, la terminologie (marxiste et anarchiste) de la violence libératrice me paraît procéder d’un mythe dangereux et je suis convaincu que certaines méthodes sont à rejeter parce que portant en elles le germe même de ce contre quoi nous voulons lutter. C’est un acquis de la non-violence et pour moi il reste valable. Donc, je suis d’accord pour ne pas rester enfermé dans les problèmes de grèves de la faim et j’accepte de participer à des luttes a-violentes mais je ne suis pas encore mûr pour le peuple en armes !

En ce qui concerne la récupération, c’est peut-être un argument bateau, mais je ne vois pas encore qu’on puisse opprimer ou exploiter quelqu’un par la non-violence ; au contraire, la violence, elle, est parfaitement récupérée par avance puisque le système en place est basé sur elle. Si, dans l’action non violente, se dégagent des leaders, des autorités, ça me semble hâtif et peu convaincant de parler de « militarisation » (Lanza ≠ Debré).

L’anarchisme est-il un rétrécissement ? Tout dépend de ce que l’on entend par anarchisme et je souscris assez à ce que dit Blanca à ce sujet (« une certaine myopie… »). Qu’il faille puiser à toutes les sources, ça a toujours été évident, nous ne sommes pas monopolistes, nous ne sommes pas à la Fédération anarchiste et pour étudier Marx il n’est point besoin de camoufler la couverture avec du Bakounine ! Mais encore une fois, qu’on en parle concrètement et qu’on trie là-dedans ce qui peut servir à élaborer une théorie et une pratique de lutte libertaires toutes neuves. Je pense qu’effectivement il y a un travail de synthèse à faire ne serait-ce que parce que le mouvement révolutionnaire est marxiste à 90 % (si ce n’est plus) et que si révolution il y a, il serait un peu prétentieux de croire que les anars y seront pour grand-chose !

Cependant, je crois que la démarche écologique pourrait nous aider à retrouver le « second souffle », son côté empirique et a-progressiste en font une nouvelle méthode de pensée libertaire en soi et, après tout, la révolte écologique est assez proche parente de la révolte individualiste anarchiste.

Rahan
(fin novembre 1972)


En ce qui concerne le texte de Sloane et Yearl, à le relire, il se révèle baisant… c’est une impasse, et il se situe dans un conflit œdipien par rapport au groupe. Il n’apporte rien sur le plan théorique et encore moins sur la pratique du groupe. Je ne pense pas qu’ANV (ou autre appellation contrôlée) doit devenir un autre groupuscule d’ultra-gauche parisien.

L’originalité fondamentale et théorique d’ANV est sa réflexion sur la violence et sa tentative d’une élaboration d’une certaine pratique non violente. Si on relit les premiers numéros, la violence est une des préoccupations majeures du groupe.

Si l’on doit évoluer, nous devons garder notre originalité première et, en fin de compte, il y a encore un travail énorme à faire sur le sujet. Nous avons été emprisonnés dans les limites d’un anarchisme décadent et d’une non-violence louche. Ce n’est pas pour autant que notre démarche soit fausse et inactuelle.

Pour ma part, je suis en train de me lancer dans un boulot sur la violence qui n’a pas de limites bien précises. Et le marxisme comme méthode nous ouvre une voie méthodologique, mais non un havre idéologique — fût-il du communisme de conseils (l’idéologie conseilliste n’est pas un mythe mais une réalité).

Je m’aperçois que nous avons une vision étriquée de la violence… et que notre travail théorique n’a pas su déborder ses limites idéologiques. Je propose une réactivation et une réactualisation de la réflexion sur la violence. Réflexion à la fois livresque : « la Violence et le Sacré » de R. Girard, chez Grasset, livre fondamental et lisible — une mine — qui prouve notre insuffisance et notre étouffement. « Réflexions sur la violence » de Georges Sorel, « l’Anti-Dühring » d’Engels, « l’Anti-Œdipe » de Deleuze et Guattari, qui reprend certains thèmes chers à ANV et aux antimilitaristes ; un bouquin sur le sport, la mort et la violence ; un autre de Hannah Arendt… sans oublier Mao…, la psychanalyse et bien d’autres. Réflexion aussi pratique et quotidienne :

— analyse et critique de l’action politique autoritaire ;

— recherche d’un vocabulaire nouveau.

Ce qui m’a attiré et retenu dans ANV, c’est avant tout son apparente « libération ». Le conflit actuel me surprend par sa profondeur. Aussi j’espère que l’on pourra de nouveau reprendre un travail qui me passionne --- en relation directe avec la pratique des ANVistes éparpillés un peu partout.

Panoramix
(11 décembre 1972 )


Paris, le 30 décembre 1972

Une réunion

Le but que nous nous étions fixé était de discuter des réponses aux textes de Yearl et Sloane d’une part, et d’avancer d’autre part quelques éléments positifs quant à la mise à jour du groupe. Nous avons choisi de ne pas traiter les problèmes de fond, mais uniquement ceux d’ordre structurel.

Processus de décision dans le groupe

Ce problème se pose de façon aiguë à tout moment. En ce qui concerne la revue, il est proposé qu’un comité de responsabilité soit institué. Ce comité regroupant une dizaine de camarades prendrait en charge la publication sous tous ses aspects (soutien financier, diffusion, préparation…). La liste des participants à ce comité serait établie lors d’une prochaine rencontre.

De plus, chaque numéro de la revue serait pris en charge par un comité de rédaction composé d’au moins trois membres du comité de responsabilité (et d’autres…). Il pourrait ainsi exister plusieurs comités de rédaction travaillant simultanément sur des numéros différents. Ce comité se chargerait de la réalisation du numéro depuis sa conception jusqu’à sa mise en forme ; il assumerait seul la responsabilité du contenu (il n’est pas question ici du plan juridique, bien entendu).
Il importe qu’aucune initiative ne soit bloquée par un ou deux copains ; mais que les initiateurs en prennent nommément la responsabilité.

Appartenance au collectif (groupe)

Ce problème s’avère être un des plus épineux. On peut déterminer plusieurs degrés d’appartenance qui n’ont pas nécessairement de relation hiérarchique.

a) Comité de responsabilité : L’entrée d’un nouveau copain se ferait par cooptation, la condition essentielle étant une participation antérieure minimale à la vie du collectif.

b) Commissions de travail : Elles peuvent se créer à partir de tout pôle d’intérêt et déboucher sur un travail écrit ou non. Pour publication, se référer à la marche indiquée plus haut. N’importe qui peut y participer sur la base d’une activité effective au sein de la commission. La création d’une commission serait proposée par voie de BI, chaque intéressé prenant contact avec l’initiateur dont le rôle est très important et s’identifie avec celui d’animateur, de meneur de jeu. Il faut envisager que des camarades définis jusqu’à présent comme « extérieurs » aient une participation ponctuelle dans le cadre d’une ou des commissions de travail.

Les commissions sont considérées comme des entités autonomes, toute décision quant à leur fonctionnement ne relève que des participants (réunions, etc.).

c) Collectif élargi : C’est ici que la notion d’appartenance est la plus floue. Celui-ci comprendrait, en plus des membres des comités et commissions, des « sympathisants ». Il semble souhaitable que ce collectif soit le plus large possible, donc que la liste du BI soit le plus large possible. Le collectif de base apparaît plutôt comme un stade transitoire vers un engagement plus profond (commission de travail), cet engagement incombant à l’individu qui cherche à s’intégrer.

Les contacts se feraient à travers les rencontres et les campings.

Les définitions de ce collectif et de la notion d’appartenance apparaissent insuffisantes et nécessiteront une discussion approfondie.

Rencontres – campings

Nécessaires pour rythmer la vie du collectif et utiles pour débattre des problèmes généraux (solido, etc.). Il a donc été suggéré une rencontre annuelle et un camping d’été. D’une fois sur l’autre, quelques individus prendraient en charge l’organisation du regroupement suivant.


Puisque débat théorico-pratique il y a, et comme je travaille sur les textes d’un séminaire sur l’anarchisme, je voudrais vous faire part de quelques réflexions à ce sujet. Je voulais aussi écrire un autre chapitre, sur l’organisation et l’avant-garde et les masses et le public et nous et les autres, etc., mais ce serait un traité et pas un bulletin intérieur. Si j’arrive à le mettre en forme pour les copines du MLF ici, j’en referai une version pour ANV

Le mouvement anarchiste actuel

Les contributions au séminaire, bien que lacunaires, ont fait ressortir quelques lignes de force (de faiblesse ?) que l’on retrouve d’un pays à l’autre. Le mouvement anarchiste garde ce nom surtout dans les pays où il a existé une tradition ; même là, la tradition pèse parfois d’un poids trop lourd et trop sclérosé pour que l’on puisse encore voir ce qu’il y a de bon à prendre dans l’anarchisme. Dans les pays sans tradition anar récente (ce qui n’exclut pas un mouvement bien plus ancien : Etats-Unis, Allemagne, Pays-Bas, Scandinavie), on peut regrouper sous l’étiquette « anarchiste » beaucoup de mouvements antiautoritaires non léninistes, qui n’ont pas la dénomination d’ensemble, qui sont généralement proches de la sous-culture, des groupes de jeunes marginaux, de l’écologie. Une constante : extrêmement peu d’activité en milieu ouvrier, extrêmement peu d’ouvriers dans les rangs anarchistes, contrairement à la situation avant-guerre.

Ceux qui se baptisent anarchistes sont loin d’avoir le monopole des idées et de la pratique. Partant, il est bien naturel que le corpus doctrinal de l’anarchisme ne nous satisfasse pas et que nous ayons besoin de chercher ailleurs aussi des formes de lutte et des analyses. Point n’est besoin pour autant de changer d’étiquette ou de trouver un dieu omnipotent. Il est plus important, à mon avis, de relever la convergence entre diverses actions autonomes, critiques à l’égard de tous les mouvements autoritaires bolchevisants, refusant à la limite de se donner un nom ; nous en avons parlé à Lyon il y a un an, à propos d’« Ecoute camarade » et des « Origines du gauchisme ».

Ce qui manque, et c’est redit sans trêve, c’est des instruments d’analyse et une analyse… de quoi, au juste ? De la condition ouvrière, féminine, sexuelle, pédagogique, hospitalière, pénitentiaire, etc. actuelle ? Du mode de production, de la domination de l’idéologie ? Des armes, des moyens et des buts ? Et qu’appelle-t-on instruments d’analyse ?

1. Il est évident que le marxisme est dépassé, mais indispensable. Que beaucoup de gens font une sorte de complexe à son égard qui les empêche d’avoir une théorie autonome et les oblige à se justifier sans cesse par rapport au marxisme (p. ex. Barrot, « Invariance », IS…). Mais la critique existe, et un nouveau corpus théorique est peut-être bien en train de se faire dans l’ultra-gauche et chez les gauchistes.

2. Il y a chez certains une peur de la théorie, un refus de la théorisation qui confine à l’idéologie (p. ex. ICO). Le décevant, c’est que ce sont des groupes qui apportent une certaine quantité d’information (pas toujours triée ni décodée), des alternatives de lutte, mais qui ne veulent pas jouer les avant-gardes et s’interdisent ainsi toute vue globale du groupe sur la société, la révolution, etc. Risque aussi du ponctualisme dans des groupes qui s’attaquent à un domaine particulier. (Cela ne veut pas dire que les individus participant à ces courants n’aient pas une théorie générale, mais ils ont de la peine à trouver le moyen de la faire passer sans se mettre en avant-garde.)

3. Si l’anarchisme n’offre que quelques idées simples et une vue des forces sociales parfois statique, an-historique, c’est quand même là que je me trouve le plus à l’aise. Grande famille peut-être, et la solidarité implicite avec ceux qui se font toujours jeter par les fenêtres. Il n’empêche que dans x situations historiques ce sont les anarchistes (dans un sens très large) qui ont vu le plus clair, qui ont fait la critique la plus pertinente des luttes pour le pouvoir.

4. Malgré cela, ils n’ont pas toujours trouvé les moyens d’expression, d’organisation adéquats. N’y a-t-il pas actuellement un renversement de situation ? des pratiques nouvelles s’inventent dans mille occasions, de la vie en communauté au détournement de bandes dessinées, paraissent parfois être très adéquates, mais s’enlisent vite dans un manque théorique ou une critique des autoritaires qui décourage. D’où la séduction des entre­prises qui visent explicitement à prendre le pouvoir, à remplacer les détenteurs des moyens de production — sans rien changer au travail et à la vie quotidienne.

Ici, on peut à la rigueur faire le lien avec violence–non-violence :

1. Sur le plan stratégique, le lien entre violence et totalitarisme est assez évident, que la violence soit délibérée ou qu’elle signifie simplement un désir d’adhérer à une idéologie autoritaire ;

2. En ce qui concerne les individus, si l’on estime qu’il n’y a pas de révolution sans libération des personnes (celles appartenant aux groupes opprimés, dans leur corps, dans leur tête et leur comportement), le problème de l’agressivité, du viol et de la violence apparaît aussi très vite.

Cela dit, il n’est plus question pour moi de m’allier aux groupes non violents monopolisateurs chrétiens et autres racailles. En revanche, le dialogue doit être possible avec un nouveau courant bien plus proche de nous (« l’An 01 » et consorts), à condition justement de nous démarquer des chapelles.

À relire ma contribution de novembre, j’y retrouve plusieurs points dont je parle aussi ici. Ça vaut quand même la peine de la relire !

En gros, pour moi, la recherche se situe près des courants marginaux, sous-culturels, antiautoritaires, qui partent du vécu quotidien, qui refusent la division entre le privé et le politique, qui mènent des actions autonomes et se sentent solidaires des autres fronts de lutte. C’est bien là une spécificité de l’anarchisme : nous proposons une critique de tous les systèmes, des contre-sociétés dont nous savons les limites, une utopie à laquelle nous croyons à demi. Je crois intimement que l’anarchisme aura sans cesse (jusqu’à la fin de l’Histoire) ce rôle à jouer, que les autres mouvements politiques ne peuvent pas accepter.

Furth dirait peut-être qu’on en revient à l’individualisme ; je crois avoir progressé depuis ma réponse d’il y a dix-huit mois. Mais, évidemment, les « individualistes » ont eu des idées géniales. J’ai relu la brochure d’Armand « Milieux de vie en commun et Colonies ». Il souligne à plusieurs reprises que la forme des expériences n’est pas tellement importante, que surtout il ne faut pas y voir l’embryon de la société future puisque les conditions économiques, etc. seront complètement différentes, mais que l’intérêt réside dans l’expérimentation même, tant du point de vue économique que psychologique et social. Nous ne disons pas autre chose.

Bianca Castafiore
(28 février 1973)


V…, février 1973
Une autre réunion

Dans la perspective de la rencontre de Pâques, nous avons dégagé trois possibilités (le statu quo étant de toute façon exclu) : — sabordage ; — scission ; — mutation.

En tout cas, une explication collective, ou plusieurs explications doivent être élaborées et peut-être publiées dans un numéro charnière.

Nous proposons le plan de discussion suivant :

Bilan, où en sommes-nous ?

À une pratique commune se sont substituées des évolutions individuelles parfois convergentes, parfois pas, mais qui n’ont pas été intégrées à l’équipe, ce qui fait qu’au moins une synthèse de ces évolutions est à faire.

Pour certains, les notions mêmes d’anarchisme et de non-violence sont remises en question au même titre que tout autre a priori.

Pour d’autres, il s’agit, sans remettre en cause l’anarchisme et la non-violence, d’intégrer les recherches actuelles des différents composants du groupe (écologie, lutte de classe, sexualité, etc.) et de faire entrer d’autres pôles d’intérêt.

D’autres encore ressentent un sentiment d’échec devant la difficulté de parvenir à une synthèse anarchiste et non violente, tant au niveau de la formulation théorique qu’à celui de la mise en pratique.

D’autres, enfin, gardent la volonté de continuer cette recherche.

Perspectives théoriques

Au début, l’objectif du groupe était de définir une non-violence spécifiquement anarchiste. Si ce n’est plus vrai pour l’ensemble du groupe, il convient alors de trouver une fonction au groupe.

Est-ce que celui-ci sera un collectif où auront lieu des discussions sur des expériences menées ; ce qui servirait ensuite à l’élaboration d’une théorie ?


Pour moi, pas question que groupe et revue se sabordent

Pas de problème de titre, qui ne représente bien sûr pas un a priori, mais l’indication d’un sens de recherche ; à mon avis cette indication est encore valable en gros, comme elle l’a été, et répond pour le lecteur pas-du-groupe à l’idée qu’il peut se faire de l’association ANV.

Si le marxisme devient le point de référence théorique constant, j’aime mieux laisser tomber. Ras-le-bol et stérilité à mes yeux.

L’intérêt du groupe, le fait que j’y gravite dépend justement de sa liberté vis-à-vis du marxisme, et de sa sensibilité et de son attention à un courant non étiquetable parfois, mais en fait plus ou moins anarchiste : courant d’action lié à des mentalités, à des expériences aussi bien qu’à des théories.

La définition du collectif par Sloane m’apparaît intéressante à condition de ne pas limiter trop étroitement les expériences menées à celles qu’on mène soi-même à un fort degré (car je suppose que la plupart d’entre nous participent à plusieurs).

J’aimerais qu’on fasse le tour et la synthèse des évolutions de chacun, qu’on fasse entrer les recherches actuelles de ceux qui ont envie, croient bon d’en parler au niveau de la revue et du groupe.

Je trouve que les trois derniers numéros sont des meilleurs et ne correspondent nullement, au contraire, à l’impression qu’il n’y a personne avec qui dialoguer ! Mais pour dialoguer, faut d’abord qu’on s’exprime. Les dialogues avec un certain degré de différence ou de divergence doivent s’effectuer : 1. oralement ou par lettre, de personne à personne, de groupe à groupe ; 2. dans des revues vouées à ces dialogues-ponts par-dessus les gorges ; 3. à une occasion précise d’une part, d’autre part par un travail qui ne se manifeste pas toujours sous forme dialoguée et négative. Quant à l’Allemand du siècle dernier, etc. alias don Carlos, parlons-en ! de sa critique et de sa capacité de dialogue : la seconde étant si faible, la première en est bien handicapée.

Je me demande si ce qui manque à trop d’entre nous, ce n’est pas : 1. soit d’avoir, hors groupe et revue, une « pratique » qu’ils acceptent assez pour telle, d’où l’insatisfaction ; 2. soit de communiquer, en groupe et revue, sur leur pratique effective, vaille que vaille ; 3. et en tout cas de faire un lien à double sens entre ceci et cela même si ce lien n’est pas toujours explicite. Je propose qu’on parle, à Mantes, et en ce sens, chacun de sa pratique.

Il me semble, enfin, que l’éloignement physique joue beaucoup, de multiples façons, entre les membres.

Enfin, anarchisme et non-violence passent aujourd’hui beaucoup plus (toujours comme sens) qu’au début du groupe, dans la mentalité et dans la conduite des gens qui nous entourent, avec qui ici ou là nous travaillons et vivons. Il faudrait que chacun apporte un écho et une participation (même indirecte) de tout cela, si possible. À voir.

Calamity Jane
(6 avril 1973)


Projet d’ordre du jour pour la rencontre de Pâques 1973

Bilan

À partir des bases (explicites ou de fait) de notre regroupement à la naissance du groupe (1964-1965), quelle évolution avons-nous effectuée par rapport à nos intentions et nos conceptions de départ sur la pratique, commune et/ou de groupe, la recherche, la réflexion et les thèmes abordés ?

Quelles sont les causes du plus ou moins abandon de cette réflexion commune, en particulier sur l’anarchisme et la non-violence ?

Redéfinition du rôle et de la fonction du groupe

Tenant compte de ce passé commun, quelles peuvent être actuellement les bases de notre regroupement (ou d’un regroupement viable) par rapport à la pratique (à définir : militantisme, non-militantisme, vie quotidienne, action, politique, non-politique…), à la réflexion et aux discussions qu’entraînent cette pratique et les thèmes que nous abordons, et aux éléments théoriques que nous en tirons ou tirerons.

Structures du groupe

Voir pour ce point le compte rendu de la réunion de Paris, p. 34-35.

[1Allusion à la crise antérieure au cours de laquelle il fut reproché au « groupe » sa superficialité et où la revue trimestrielle fut dénoncée comme aliénante. Cette critique portait aussi sur les notions d’« image de marque » et de « panache ANV ».

[2ANV, n° 32.

[3Voir les problèmes déjà posés dans le n° 24, pp. 12 et 13.

[4Voir n° 31 « la Question anarchiste ».