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L’Unique n°10 (mai 1946)
Autour de ma vie
Article mis en ligne le 5 novembre 2008

par Emmanuèle
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« Que ferai-je de ma vie ? » — Simple question derrière laquelle s’agitent bien des inquiétudes et des doutes. Je n’ai pas la prétention de proposer une solution quelconque à un problème donné. C’est hors de ma portée. J’en suis toujours à la période où les découvertes s’ajoutent aux découvertes, où, à vrai dire, il est impossible d’imaginer que l’on puisse stopper et se dire : voilà qui est assez.

Il y a toujours de l’inattendu dans la formation d’une mentalité, aussi ordinaire soit-elle. Aucune vie ne saurait être emprisonnée dans un mot, une formule ou un laïus à allure scientifique ou autre. Je pense, en écrivant cela, à tout ce qui a été dit touchant la femme et ses possibilités d’émancipation. Après avoir été diversement impressionnée par toutes sortes de lectures ou propos, je cherche maintenant à m’alléger, à ignorer jusqu’au mot même d’émancipation.

Je m’efforce, depuis des années, à remonter le courant d’une éducation absurde, ou plutôt d’un manque d’éducation ; et surtout, j’essaie de comprendre… Je ne me raconte pas pour le plaisir de d’étaler ou de me confesser. Ma vie est un exemple parmi des milliers d’existences féminines faussées par un mauvais départ. Je ne veux pas poser à l’anarchiste farouchement indépendante. Ce serait ridicule. Je ne me suis pas réveillée un matin, me disant sur un ton plein de lyrisme : « Je veux être libre ». Il est inutile d’ajouter un nouveau spécimen à toutes les déformations qui ont cours parmi les femmes.

Je ne sais si beaucoup de femmes atteignent un sentiment de plénitude et d’épanouissement ; je ne sais s’il existe beaucoup de femmes qui ont eu le courage de ne pas se laisser étouffer par une extraordinaire faculté à se soumettre et à se résigner. Comme il serait bon de croiser de temps en temps sur sa route une personnalité féminine qui aurait pu surmonter le fatalisme qui pèse sur son propre déterminisme, vers laquelle on pourrait lever la tête, qui aurait autre chose à exprimer que le doute de soi, la mélancolie douce, une quasi-impossibilité à être heureux !

J’ai payé un bon prix le métier qui assure ma vie matérielle : huit années de pensionnats. Cette vie en vase clos avait déjà un caractère anémiant par elle-même. De plus, rien n’était mis en œuvre pour développer en nous quelque esprit combatif. Rien ne nous préparait à l’effort d’adaptation et à la lutte que tout être humain doit soutenir au sein de la société. Dans la pensée de nos maîtres, nous devions nécessairement épouser le milieu sous sa forme la plus courante : le mariage. Je me rappelle la boutade d’un de nos professeurs : « L’idéal serait qu’une agence matrimoniale soit annexée à l’école ». On nous inculquait la peur de l’expérience sexuelle illégale. Je me souviens de l’atmosphère de drame entretenue autour d’une grossesse survenue à l’une de nos compagnes, la réunion des élèves et des professeurs au réfectoire. Le renvoi de l’école. Cette mise en scène était odieuse mais nous impressionnait beaucoup. À l’époque, nous étions incapables de redresser un jugement sur des faits dont nous n’avions ni l’expérience, ni la maîtrise.

D’autre part, il me serait difficile de donner une idée de la saveur de l’air dans laquelle nos esprits étaient plongés. Mon imagination allait, la bride au cou, brodant un curieux monde de fantaisie. Qui attrait pu me renseigner ? Mes maîtresses ? Presque toutes menaient une vie caricaturale. Ma famille ? Ce que j’y puisais était à la dérobée et comme malgré elle. Mes lectures ? Quelques-unes eurent sur moi une influence que je ne peux qualifier de bonne ou mauvaise. Je baignais dans un romantisme de mauvais aloi, dans « du flou ». Cet état de vague attente, cette concentration sur un soi-même nébuleux et un peu soupirant sont, sans doute, une pâle copie du complexe primitif de sentiments qui donnait à la femme, à l’égard de l’homme, la force d’un puissant pôle d’attraction.

Nous n’avons plus le loisir d’examiner s’il est naturel ou non que la femme « ajoute » à sa psychologie des éléments qui n’y étaient pas primitivement. « La vie est pressante. La femme doit avoir, pour cheminer à travers notre monde moderne, une capacité de résistance » maximum, une volonté normale, un esprit d’initiative agissant. Chacun à ce qu’il veut. La jeunesse (je me permets d’ajouter « et les femmes » si l’on tient compte qu’un nombre important de femmes n’arrivent jamais à l’état adulte) se trompe là-dessus parce qu’elle ne sait que désirer et attendre la manne. Or, il ne tombe point de manne ; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui attend, que l’on ne peut manquer ; mais aussi il faut grimper », dit Alain dans ses propos sur le bonheur. Je ne lisais pas Alain dans ma prime jeunesse. Personne, autour de moi, n’avait l’air « de grimper ». De bonne foi, peut-être, j’ai cru qu’un monde facile et enchanté allait venir mes pieds et que cela m’était dû. À vingt ans, j’avais à peine dépassé le stade des contes bleus avec un arrière-goût de conformisme.

Voilà avec quelles armes nous entrions dans la vie ! On comprend alors pourquoi, parmi celles qui manquent le coche ou, si l’on veut, qui n’arrivent à s’installer dans le lit d’un homme pour la vie durant, beaucoup deviennent un genre de ratées résignées ou aigries. On comprend également pourquoi tant de femmes raisonnent et agissent comme de grands enfants, appelant inconsciemment la pitié.

Mes premières expériences donnèrent naissance à des conflits où ces facteurs jouèrent certainement un grand rôle. Mon goût pour la stabilité et la sécurité se heurta à la fragilité des valeurs humaines et la facilité avec laquelle elles se font et se défont. Le désarroi qui me saisit fut accru encore par toutes les exigences d’une passion qui n’avait trouvé jusqu’alors aucun écoulement normal. Je fus terriblement exclusive et jalouse. Ces impulsions spontanées liées à l’amour ont d’une si puissante réalité qu’il me paraît absurde d’en faire abstraction dans nos rapports avec autrui, tout au moins au début de la vie sentimentalo-sexuelle. Mais où était donc ma raison, ma divine raison ?… Elle avait disparu scène. Autour de moi, il y avait des gens calmes qui me demandaient d’être pondérée, de peser, de réfléchir. Ils évoluaient dans leur sphère avec leurs mots qui ne m’atteignaient plus. C’est ainsi que je pris contact avec l’égoïsme, celui des autres et le mien.

Les individus avec lesquels j’étais liée étaient déjà lourds d’expérience. Ils avaient, évidemment, une conception de vie différente, une idée plus précisé de ce qu’on peul attendre d’un être humain. Protégés par leur égocentrisme, ils étaient. moins perméables aux chocs de deux tempéraments et passaient outre. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que surgissent de profonds désaccords et des moments d’incompréhension totale. L’amour n’est encore, bien souvent, rien d’autre que la rencontre de deux égoïsmes qui essaient de se modifier mutuellement. Vu sous cet angle, le couple est imprégné d’une hostilité latente. Se comprendre est une affaire malaisée. « Dès que la réflexion s’éveille, il n’est pas sans inconvénient que chacun des sexes admire l’autre sans le comprendre, comme il ferait d’un ingénieux animal, étranger par la structure et par le dessus des pensées ». L’amitié, qui doit obligatoirement doubler l’amour, se présente donc avec des difficultés de réalisation presque insurmontables. Pourtant, « il est clair qu’une vraie conversation, continuée, entre l’homme et la femme, suppose toute la sagesse humaine tant d’essais téméraires, tant de vaines d’être compris, tant de drames nés de réflexion courte, et même le silence du couple, souvent, le prouvent assez. Il faut dire et redire que l’application suivie à comprendre l’autre, quand un mouvement inverse y répond assez donne l’exemple le plus achevé de la pensée et peut-être le seul. Il n’est point d’homme qui n’ait besoin de l’avertissement féminin ; il n’est point de femme qui ne doive régler ses rêveries d’après l’ordre extérieur dont l’homme est le ministre. Finalement, c’est le couple qui sauvera l’esprit… » [1].

Je ne sais ce que nous réserve demain. Peu importe ! Aujourd’hui, j’essaie de mettre de l’ordre dans ma maison avec un commencement de méthode ; car si l’étoffe ou la façon de traiter varie, nous tâchons, hommes et femmes, d’orienter, un peu à l’aveuglette, nos ressources et nos efforts vers un but commun. Il faut reconnaître que les femmes, dans ce domaine, en sont encore aux premiers balbutiements. Pourtant, elles possèdent une foi puissante liée à leur rôle de créatrices et conservatrices de la vie. Cette source naturelle d’une énergie qui pourrait diriger le monde vers la paix, rayonne encore bien faiblement. En vérité, nous savons si peu l’utiliser que nous en sommes encombrées et tentons de l’abandonner au bord du chemin. « Je ne suis pas sentimentale », disent certaines femmes qui ne craignent pas de se nier. Ah ! que ne le sont-elles davantage avec plus de vigueur et de santé ! Et que ne s’égarent-elles un peu, jetant par-dessus bord tout ce qu’on voudrait leur faire accroire ! Et que n’acceptent-elles le vide et le silence plutôt que s’accrocher à de vagues et, ridicules illusions ! Certes, c’est une expérience pénible. Mais il faut choisir ou transiger indéfiniment avec soi, avec les autres et d’accommodements un accommodement à sa vie sa substance même, ou esquisser une attitude positive, tenter de s’affirmer au grand jour et aller au hasard…

Emmanuèle

Notes :

[1Alain. Idées (Sociologie de la famille)


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