Évolution, révolution ou éducation

, par  Grelaud (Lucien) , popularité : 4%
« Évolutionnistes en toutes choses, nous sommes également révolutionnaires en tout, sachant que l’histoire même n’est que la série des accomplissements, succédant à celle des préparations. La grande évolution intellectuelle qui émancipe les esprits a pour conséquence logique l’émancipation, en fait, des individus dans tous leurs rapports avec les autres individus. On peut dire ainsi que l’évolution et la révolution sont les deux actes successifs d’un même phénomène, l’évolution précédant la révolution et celle-ci précédant une évolution nouvelle, mère de révolutions futures… »

Si l’on se réfère à cette pensée d’Élisée Reclus (Évolution, révolution et idéal anarchique, P.-V. Stock, 1921), un choix entre évolutionnisme et révolutionnarisme semble, de prime abord, inutile et vide de sens. D’où vient alors ce dilemme paralysant, cette source de discordes permanentes entre anarchistes, cette difficulté quasi quotidienne d’un choix indispensable entre ces deux options, si celles-ci ne sont que formelles et non fondamentales comme il le semble ?…

Le problème paraît mal posé et compliqué à souhait. Est-ce manque de réflexion, repli sur un byzantinisme ridicule, dû au scepticisme, facteur et non des moindres de notre disparition, ou manque de données clairement exposées et trop rapidement élaborées, en face des problèmes complexes et la vie précipitée de chacun d’entre nous ? Les deux semblent être des causes importantes de notre égarement.

À mon avis, les notions de propagande et d’éducation n’ont pas été suffisamment isolées, d’où la confusion regrettable qui règne actuellement dans notre « mouvement », amenant trop souvent des militants jeunes ou vieux à un découragement assez rapide devant le peu de rendement de leur action. Formés trop souvent avec des brochures de propagande, des articles d’actualité, dans des meetings publics à argumentation plus ou moins grandiloquente et démagogique, ceux-ci acquièrent un mode de pensée essentiellement subjectif, les amenant à prendre leurs désirs pour des réalités, les incitant à confondre l’indispensable action quotidienne, pleine de compromis, de demi-échecs et de demi-mesures avec des vues idéales, ébauches de temps futurs et souvent des plus hypothétiques. Ce manque d’éducation, de formation spécifique, bien que non original – il sévit dans tout le mouvement socialiste – est néanmoins une des caractéristiques de notre « mouvement », à tel point que certains d’entre nous, périodiquement, sont, de bonne foi, amenés à des positions pour le moins contradictoires avec nos doctrines : participation électorale, voire même gouvernementale, permanence syndicale salariée, activité professionnelle inutile ou néfaste, confusion entre syndicalisme et anarchisme, entre pacifisme, même intégral, et anarchisme, etc. Ce facteur me paraît plus important et plus valable pour expliquer notre disparition de la scène que le manque d’action perpétuellement invoqué ; celui-ci étant seulement un effet et non une cause, bien qu’il soit irréfutable que l’étude théorique ne suffit ni à créer ni à maintenir un tonus suffisant dans un mouvement qui se veut dynamique et représentatif d’un courant de pensée original et réaliste.

Il serait bon, si nous en sommes convaincus, que nous mettions l’accent sur la formation de militants, le besoin s’en fait d’ailleurs sentir depuis fort longtemps et est reconnu par tous, que nous insistions sur la création d’écoles libertaires, la tenue plus fréquente de soirées ou de week-ends d’études et de controverses, de contacts humains directs, genre camping international annuel, sur l’édition d’ouvrages théoriques de base, de revues d’étude, au lieu de nous acharner à maintenir pour notre seule satisfaction morale des journaux squelettiques et ne s’adressant à aucun public particulier, bien que destinés à tous, brûlots mensuels de semi-actualité, feuilles de choux locales ou régionales, écrasées par la grande presse quotidienne ou hebdomadaire, la radio, la télévision. Ceux-ci ne nous apportent rien au point de vue formation théorique, dévorent tout notre budget et ne nous donnent en revanche à peu près aucune audience, aucune prise sur la société. S’il est naturel qu’un budget propagande soit prévu dans notre action, il serait peut-être aussi sérieux et nécessaire que tout d’abord un budget éducatif soit envisagé, devant assurer la formation indispensable de chacun de nous.

Notre manière d’agir actuelle me semble prendre les problèmes à l’envers : on ne construit pas sans constructeurs qualifiés, on ne fait pas de bonne propagande sans militants valables et convaincus, et la conviction ne s’acquière ni dans des journaux d’actualité, ni en réunions publiques, ni dans l’action quotidienne, toute matérielle et réformiste, mais dans l’étude et la remise en question permanente de nos théories face à l’évolution des sociétés à qui nous les proposons. Dans la mesure où nous saurons différencier ces deux notions, éducation et propagande, où nous accorderons à chacune la part qui lui est due, nous aurons fait progresser le problème. Si ces deux actions sont menées l’une et l’autre avec mesure, réalisme et objectivité, un renouveau de militants se fera jour ; moins d’étoiles filantes peut-être ; mais plus d’animateurs solides, tenaces et intransigeants sur l’essentiel, convaincus malgré leur peu d’audience au départ que les solutions que nous préconisons pour un avenir pouvant paraître assez peu éloigné, solutions qui s’élaborent inconsciemment dans l’actuel par lassitude des systèmes totalitaires en place : liberté maximum pour tous, liberté d’ailleurs et il faut insister là-dessus, sanctionnée par la responsabilité de chacun et les sacrifices qu’elle nécessite et nécessitera toujours, égalité économique, participation active à la marche de la société, organisation de la production, de la consommation, du travail et des loisirs, etc., obtiendront suffisamment de suffrages pour pouvoir s’affirmer et s’imposer par leur logique même, tout au moins fragmentairement d’abord, évitant ainsi le recours à la violence révolutionnaire jusqu’alors seule envisagée ; celle-ci pouvant paraître plus radicale peut-être, mais à notre sens inefficace et réservée à des refoulés inconscients et rétrogrades, privés du plus élémentaire respect du droit et de la vie d’autrui, autoritaires s’ignorant ou non, prêts à imposer par tous les moyens une nouvelle autorité, qui, aussi belle serait-elle, ne serait jamais pour nous qu’une nouvelle raison de nous y opposer de toutes nos forces, car « la dignité du citoyen peut exiger de lui en telle conjoncture qu’il dresse des barricades et qu’il défende sa terre, sa ville ou sa liberté ; mais qu’il ne s’imagine pas résoudre la moindre question par le hasard des balles. C’est dans les têtes et dans les cœurs que les transformations ont à s’accomplir avant de se changer en phénomènes historiques »…

Lucien Grelaud

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