Éducation et enseignement

, par  Tribier (Louis) , popularité : 4%
Sur ce sujet, je vais laisser pour un moment la parole à Louis Tribier, mon compagnon, mon meilleur ami, le collaborateur dévoué sans lequel je me serais parfois trouvée bien seule dans les jours d’adversité.

Je transcris donc, ici, la réponse de Louis Tribier à une lettre de critique, lettre suggérée sans nul doute par les attaques méchantes et les calomnies dirigées contre l’« Avenir Social » dont j’ai parlé au début du bulletin. Cette lettre exprime, d’ailleurs, absolument ma pensée.

La voici :

« … Et puis, j’aimerais assez que vous précisiez vos critiques qui me semblent prises à même le tas de la calomnie. Ah ! calomnie mauvaise et surtout inconsciente ! Écoutez, je vous prie, ce qu’en dit Beaumarchais et vous comprendrez mieux jusqu’où peut mener le parti-pris : « La calomnie, monsieur !… J’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreur, pas de conte absurde qu’on ne fasse adopter aux gens d’une grande ville en s’y prenant bien. C’est d’abord un bruit léger qui murmure et file et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille et vous le glisse en l’oreille, adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, de bouche en bouche, il va le diable puis tout à coup, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s’élancer, grandir à vue d’œil. Elle étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne et devient un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. » Et pour ma part, j’ajouterai qu’en présence d’une pareille peste, je m’efforce d’appliquer le conseil suivant de Voltaire : « Il n’est pas mal de couper une tète de l’hydre de la calomnie dès qu’on en trouve une qui remue. »

Eh ! bien, mon impression est que l’on calomnie l’« Avenir Social », que quelques-uns veulent identifier à la « Ruche ». Or, comparez le budget annuel de la « Ruche » avec le nôtre, et faites la différence. Bien des points, alors, s’éclairciront d’eux-mêmes. Et puis, nous n’avons pas la prétention d’imiter qui que ce soit. Nous ne sortons pas d’une école quelconque, nous faisons une tentative libre.

Au surplus, discutons ensemble vos affirmations, car si vous avez affirmé, vous n’avez rien prouvé.

Que voulez-vous dire d’abord en parlant d’éducation ?

Il faudrait préciser, car le mot éducation comprend trois branches distinctes, mais inséparables : l’éducation intellectuelle, l’éducation physique, l’éducation morale.

Prenons d’abord l’éducation intellectuelle…

… Croyez-vous donc encore, Monsieur, qu’il n’y a que sur les bancs d’une école qu’on puisse apprendre quelque chose ? Pour nous, notre conviction est contraire. Avec un bon éducateur, l’enfant s’instruit partout : en promenade, au jeu, au travail, en mangeant, tout aussi bien qu’en classe. Enfermons les enfants moins possible, qu’on ne soit en classe que pour les études où il est indispensable d’être assis devant une table. Mais l’arbre, la feuille, l’oiseau, l’insecte, le quadrupède, et tant d’autres choses, s’étudient aussi bien, et même mieux, dehors…

… Notez bien que ce n’est pas parce qu’un enfant lit et compte mieux qu’un autre qu’il est plus instruit. Non, car il y a nombre de soi-disant savants qui n’ont rien compris à ce qu’ils ont appris… Il en est de même dans l’enseignement primaire : mieux vaut la qualité que la quantité, et j’ai pour principe (je ne suis heureusement pas le seul) de n’apprendre à un enfant que ce qu’il est capable de digérer. J’affirme que beaucoup de nos enfants — et je pourrais citer des cas — ont pris près de nous une foule de connaissances : le malheur est que ces connaissances ne peuvent s’évaluer qu’avec une extrême difficulté…

Je viens de vous montrer qu’à l’« Avenir Social » nous appliquons toutes les règles d’hygiène indispensables (il s’agit ici de l’éducation physique, je ne relève point de la lettre tout ce qu’on a pu lire, plus haut, aux chapitres « hygiène et alimentation »). Nos enfants sont libres de leurs mouvements. Ils peuvent courir, grimper, sauter, et nous prenons souvent part à leurs jeux, que nous les aidons même à organiser. Que voulez-vous de plus ?

Je sais bien que nous manquons de barre fixe, anneaux, barres parallèles, mais à qui la faute ? À nous ou a notre bourse ? Et notez qu’on est beaucoup revenu de la gymnastique d’agrès ; on pratique beaucoup plus la gymnastique suédoise, reconnue scientifiquement la meilleure…

… Reste l’éducation morale. Trouvez-vous qu’à l’« Avenir Social » les enfants ne soient pas assez libres ?

Voulez-vous que je vous cite un exemple de notre manière d’agir envers eux : « Nous avons constaté, un moment, que les enfants manifestaient quelque défiance à notre égard. Dans toute autre école on les aurait fait marcher à la baguette, d’une façon raide, presque brutale. Qu’avons-nous fait ? Certes nous avons montré plus de fermeté, car il est nécessaire que l’enfant soit guidé, éduqué en un mot. Mais nous avons aussi fait autre chose. Mon beau-frère a réuni les plus grands de nos enfants et leur a demandé de lui faire part de leurs ennuis et de leurs souhaits. Il leur a fait une causerie amicale, et, dans la mesure du possible. et du raisonnable, nous avons tenu compte des vœux de nos enfants.

Je vous prie de me citer une autre école où un fait de ce genre eut pu se passer ?…

Nos enfants sont traités en égaux et nous appliquons aussi justement que possible la maxime : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins ». Nous demandons aux grands de venir en aide aux petits, nous leur demandons de s’occuper des travaux de la maison qu’il est en leur pouvoir de faire. Il me semble que c’est tout naturel.

Nous leur donnons l’amour du travail, mettant nous-mêmes la main à toutes les pâtes ; nous les habituons à considérer autant les travaux manuels que les travaux intellectuels ; nous leur montrons que la laveuse est aussi utile à la société que le médecin et plus utile que le curé, le soldat, le magistrat, etc.

Nous les élevons avec le plus d’affection possible. En un mot, l’A.S. est une famille, mais une famille pauvre. Ne croyez pas que nous ayons la prétention d’avoir fondé l’école modèle ; nous ne le pouvons pas, faute de ressources. Notre but est plus modeste, nous voulons prouver qu’on peut éduquer bien, à tous les points de vue, le plus possible d’enfants en dépensant le minimum indispensable. L’école modèle est pour nous un idéal vers lequel nous tendons de toutes nos forces.

Au surplus, des œuvres comme l’A.S. ne sont intéressantes que si elles peuvent se généraliser, je veux dire s’il peut s’en créer un peu partout, afin d’élever le plus possible d’enfants. Il ne s’agit pas de pouvoir en élever supérieurement 20 ou 30, mais de prouver qu’on peut en élever bien un très grand nombre. Alors seulement, quand on aura compris cette simple remarque on pourra se rendre compte de l’utilité d’œuvres semblables à l’« Avenir Social »…

J’espère à présent, Monsieur, etc., etc.

Louis Tribier

Je n’ajoute point de commentaires à cette lettre. Tous ceux qui la liront se rendront compte de la justesse des observations qui y sont faites, comme aussi ils y trouveront l’esprit de notre méthode, du but vers lequel nous tendons, de l’idéal que nous espérons réaliser.

M. V.