Les objecteurs de conscience et nous

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Depuis longtemps déjà nous recevons des lettres de camarades qui, dans un but évidemment louable, nous demande de préciser notre attitude à l’égard de la Ligue pour l’objection de conscience.

D’aucuns semblent croire que la Ligue des Réfractaires est absolument solidaire des objecteurs de conscience dans leur action et dans leur attitude. Il nous parait nécessaire de dissiper l’équivoque et d’établir la différence ; aussi bien nous sommes prêts, comme nous l’avons fait déjà, à aider et à soutenir les objecteurs dans leur action individuelle de réfractaires à la loi militaire.

Nous avons sous les yeux un article d’André Lorulot, qui est un des animateurs de cette Ligue où il est écrit [1] : « Les objecteurs de conscience ne sont pas des embusqués puisqu’ils acceptent. de se soumettre à un service civil, fût-il des plus rudes. Toute leur ambition consiste à ne pas tuer. »

Et Lorulot termine ainsi :

« Donnez, ô maîtres de la France rayonnante cette preuve de votre amour de la paix. Libérez Chevé et accordez aux objec teurs de conscience la satisfaction légitime qu’ils réclament. »

Ainsi l’ambition, toute l’ambition des objecteurs de conscience consiste à ne pas tuer ? L’idée, certes, est noble, généreuse même ; elle ne nous suffit pas.

Réfractaires, ennemis irréductibles de l’armée et de l’autorité, nous n’acceptons pas plus d’être embrigadés dans un service civil que dans un service militaire, nous savons par expérience qu’en temps de guerre, toute l’activité de la nation (voir projet Boncour) participe directement ou indirectement à l’accomplissement du crime. Que l’on fabrique des obus pour tuer, que l’on construise des automobiles ou des wagons pour transporter les troupes, que l’on empierre les routes où passera la grosse artillerie, ou que l’on prépare les pansements pour soigner assassins et assassinés, le geste se résume malgré tout en quelques mots : participation à la guerre.

Il ne nous convient pas non plus d’être les spectateurs impuissants et désarmés du plus monstrueux des forfaits, toutes nos volontés d’hommes libres, toutes nos intelligences de réfractaires, toutes nos forces d’antimilitaristes resteront tendues, farouches et inébralables vers ce but : empêcher ou arrêter le massacre, par tous les moyens.

Nous connaissons les points faibles, la cuirasse de police dont s’entourent les dirigeants et les pourvoyeurs de charniers n’est pas invulnérable. Fils du peuple, nous nous sommes donné pour tache de le défendre contre ceux qui, délibérément, le poussent à la mort. Et puisque toutes les pétitions, les suppliques, les larmes sont impuissantes à détrôner le féroce égoïsme des marchands de canons et des fauteurs de guerres il est nécessaire que les hommes résolus se préparent à l’action.

Nous ne serons peut-être pas le nombre ? Qu’importe, nous avons pour nous la justesse de notre cause et la grandeur de notre idéal. Objecteurs de conscience ! Soit, mais à notre manière. Entre Tolstoï et Émile Cottin nous avons choisi.

Le Comité d’Action

[1 La Rumeur, 9 février 1928.