La Presse Anarchiste
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Iztok n°11 (septembre 1985)
Autour du procès de Belgrade
Article mis en ligne le 18 novembre 2008
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L’hebdomadaire anarchiste italien Umanita nova (Viale Monza 255 — 20126 Milano, Italie) a publié dans son numéro du 10 février 1985 une longue interview anonyme sur la Yougoslavie à l’occasion du procès de Belgrade (voir Iztok n°10). Nous reprenons ici quelques extraits de cette interview, qui ont été traduits et publiés par la revue anarchiste suisse MA ! n°3, été 85 (C.P. 167 — 1211 Genève 4, Suisse).

Dissidence sociale

Les marginaux sont les jeunes qui ne trouvent pas de travail. Mais il ne leur est pas possible de manifester leur désapprobation, parce que la répression est très dure. Il y a plus de tolérance envers les groupements professionnels qui existent pour les principales catégories de métiers : médecins, avocats, ingénieurs, sociologues, etc. Beaucoup de ces groupes, surtout s’ils s’occupent de sciences humaines, peuvent faire des critiques au régime, pourvu que cela reste interne à leurs réunions. Le texte des débats est sujet à la censure et la publication est consentie pour autant qu’il n’attaque pas le système social.

Souvent, les journaux remettent en cause ce qui est affirmé dans ces réunions, et le public peut ainsi parvenir à savoir, au ton des attaques ou des insultes, que certains ne sont pas d’accord. Mais le contenu des critiques (faites lors de ces réunions) n’est jamais rapporté.

Celui qui n’est pas considéré comme professionnel n’a pas de moyens d’exprimer son mécontentement. Les grèves sont fréquentes et ne durent pas longtemps, parce que les revendications économiques des travailleurs sont en général rapidement acceptées. Cela évidemment pour empêcher que la grève économique se transforme en initiative politique, efficace aussi à l’intérieur de l’usine. Les actes de grève augmentent, ainsi que le sabotage de la production : des clous, par exemple, avaient été introduits dans des flacons de médicaments qui, vendus à l’étranger, furent refusés et renvoyés ; les coupures d’électricité volontaires sont fréquentes, ainsi que les dommages aux machines, et ainsi de suite. Les auteurs de ces sabotages ne sont presque jamais découverts, en raison de la solidarité des travailleurs.

Les journaux ne rapportent pas de nouvelles de grèves ou de sabotages, pour ne pas démentir la thèse qui veut que, dans une économie autogérée, il ne peut y avoir de grèves. Mais il publient plus ou moins une fois par an des statistiques de ces grèves, et l’explication qui en est donnée est que dans ces usines l’autogestion n’était pas assez développée. Il est dit également que la grève visait à remplacer par une gestion autoritaire l’autogestion. Il n’y est pas question de motifs économiques.

Dissidence culturelle

Il existe un théâtre politique, qui traite d’arguments délicats : l’exclusion de Djilas du parti à la fin 1953, satires sur l’autogestion, sur les figures sacrées du monde marxiste, Lénine, Marx. Il est fait référence aux hommes politiques yougoslaves à travers des personnages qui leur ressemblent, mais portent un nom différent. Il est aussi fait référence à certains épisodes passés ou à la grave situation économique actuelle. Ce théâtre politique est aussi vivement critiqué par la presse. Travestje (le Travestissement) est une pièce théâtrale, par exemple, où apparaissent Lénine, Marx et d’autres, travestis mais reconnaissables ; ils prononcent certains de leurs textes, ce qui fait ressortir la différence avec la situation présente. Le public accourt très nombreux, averti par les critiques de journaux.

Dissidence libertaire

Les tendances libertaires dans la dissidence sont issues de l’école de la revue Praxis et n’ont jamais rompu avec elle : elles maintiennent au contraire une collaboration avec de fréquents échanges et débats. Elles sont formées surtout par des étudiants. Certains professeurs également avaient déclaré publiquement la valeur de l’anarchisme. Ils considèrent l’anarchisme comme quelque chose de très utile, en tant qu’objet d’étude et en tant qu’indication pour une amélioration des positions marxistes. Récemment, un fonctionnaire du parti, membre du conseil directeur de certaines maisons d’édition, a déclaré qu’il fallait publier les classiques de l’anarchisme.

Ces libertaires se sont formés pour une bonne part pendant le mouvement de mai 68, mais il en est d’autres, plus jeunes. On trouve une présence libertaire importante à l’université de Zagreb et, dans une moindre mesure, à Ljubljana et à Belgrade. Les libertaires yougoslaves ne pensent pas à des changements de type institutionnel, tel que des réformes libérales ou de ce type. Ils tendent plutôt à un renouvellement d’ordre social ou culturel. Ils veulent défendre et élargir les espaces de liberté, surtout dans le champ autogestionnaire, avec de nouveaux modes d’information et d’organisation de la vie quotidienne. Ils pensent qu’une arrivée de la démocratie libérale constituerait un recul, parce qu’en Europe occidentale aussi de grands changements sont nécessaires pour parvenir à une société libre. Ils considèrent qu’il faut partir de la situation yougoslave telle qu’elle est pour avancer vers une société libre. Ils refusent en général les positions politiques marxistes. Certains considèrent quand même positivement un côté philosophique de la pensée marxiste, tout en repoussant la politique de conquête du pouvoir. D’autres en revanche sont proches de l’anarchisme, voire anarchistes.

Ils se méfient des moyens politiques, même s’ils cherchent à exercer, d’en bas, des pressions sur le pouvoir, par des initiatives non répréhensibles comme les pétitions pour les détenus politiques par exemple, pour dénoncer la mort de Radovan Radović, ou autre. En outre, ils essayent de publier des écrits libertaires passés ou présents, produits par eux ou traduits. Ainsi, le dernier numéro de la revue Vidici (« Idées » ou « Vues »), périodique culturel de la Jeunesse socialiste serbe, accorde une large place au thème de l’anarchisme italien. Ces idées ne circulent cependant que dans des milieux limités d’intellectuels.

Les libertaires se sont engagés dans le procès de Belgrade avant tout parce qu’il s’agit d’un procès monté en épingle par des sommités politiques pour leur jeu de répartition du pouvoir, après la mort de Tito. A un haut niveau, il existe un affrontement entre la tendance dure, la « poigne de fer » et la tendance plus favorable à une certaine libéralisation. Également parce que le pouvoir utilise ce procès pour dévier l’attention de l’opinion publique de la crise économique vers la question des « ennemis de l’État ». Une autre raison enfin est que certains des accusés ont des positions libertaires.


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