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Iztok n°11 (septembre 1985)
Le folklore et l’État-nation
Article mis en ligne le 18 novembre 2008

par Trifon (Nicolas)
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La passion de l’engagement social s’accompagne d’un mépris quelque peu expéditif pour les réalités et les problèmes qui alimentent le nationalisme. Certes, ce dernier repose souvent sur l’(auto)mystification et se traduit tôt ou tard par des opérations politiques qui se retournent contre ceux que l’on prétendait « libérer ». Mais encore faut-il démonter les ressorts et analyser de plus près les réalités qui permettent de telles mystiques et politiques. On ne saurait se contenter de les traiter en termes pudiques et laconiques lorsque les revendications semblent justes ou, pire, abstraits et pontifiants ; d’autant plus qu’a l’Est la vitalité — sur le plan oppositionnel, officiel et sociétaire — des nationalismes ne cesse d’étonner. À travers cette rubrique, Iztok se propose de rompre ce silence. Nous l’avons déjà fait précédemment à propos de la question tzigane (cf. Danciu, Introduction au problème tzigane, n°hors série, septembre 82) ; nous examinerons dans les lignes qui suivent le rapport entre le folklore et l’État-nation. Dans les prochains numéros, nous nous proposons d’informer sur les identités et les imaginaires collectifs brimés, d’aborder des sujets réputés délicats comme la question juive et de soulever des problèmes mal connus (et mal traités) comme celui des musulmans dans les pays balkaniques.

Depuis plus d’un siècle déjà, il existe en Europe centrale, orientale et balkanique une discipline particulièrement active à tous points de vue, plus qu’honorable aux yeux de la plupart des gens et, surtout, constamment honorée par les régimes politiques qui s’y sont succédés (pour des raisons parfois distinctes, mais avec une égale sollicitude) : le folklore. Son objet : les traditions, les croyances, les usages, les coutumes, les objets, les légendes, les chansons, les littératures populaires, surtout paysans. Il est difficile d’imaginer en Occident, et en particulier en France, le prestige de cette « science » qui remonte au début du XIXe siècle et qui aura joué un rôle considérable dans l’histoire moderne et contemporaine des peuples de cette région du monde. Cependant, depuis quelque temps, certains folkloristes (spécialistes de la science susnommée) de ces pays ont commencé à battre en brèche l’unanimisme qui entourait leur domaine. La preuve : l’ouvrage collectif publié cette année sous les auspices du CNRS par les éditions Maisonneuve et Larose (Paris), intitulé Paysans et Nations d’Europe centrale et balkanique (la réinvention du paysan par l’État en Europe centrale et balkanique aux XIXe et XXe siècles).

Les contributions sont nombreuses et denses ; les analyses, très fines et objectives, ne négligent nullement les phénomènes actuels, sans qu’il y ait pour autant extrapolation ou réduction. Zador Tordai, dans Les métamorphoses du folklore : quelques repères pour une compréhension, évoque par exemple le mouvement communautaire en Hongrie dans les années soixante-dix dont les membres, tout en rejetant toute référence à l’idéologie nationaliste, « s’employaient à construire puis à aménager leurs maisons communes en usant de formes issues des arts folkloriques, sans pour autant se limiter à de simples imitations […] », tandis que plusieurs autres chercheurs s’interrogent sur le succès auprès des jeunes des spectacles folk, à caractère national-communiste, produits et animés par l’un des poètes roumains officiels, A. Paunescu. Un chercheur polonais, ancien expert de Solidarité rurale, Zbigniew T, fait un rapprochement assez étonnant entre deux moments forts de l’histoire polonaise : la bataille de Raclawice, en avril 1794, remportée par Kosciszko grâce, en partie, à la participation d’un détachement de paysans, les « Faucheurs », munis de leur propre étendard portant la devise « Nourrir et défendre » d’une part et, d’autre part, les combats pour la légalisation de Solidarité rurale lorsqu’à Bydgoszcz, en 1981, les partisans de l’un des principaux courants du syndicat, Solidarité paysanne, manifestaient vêtus de leurs costumes « folkloriques » cracoviens comme les « Faucheurs » du siècle dernier et brandissant des faux et des pancartes sur lesquelles on pouvait lire la même devise. Loin de se contenter d’un rapprochement anecdotique, l’auteur reconstitue, dans sa discontinuité, l’histoire des rapports entre le paysannerie polonaise, les élites urbaines et le nationalisme ; histoire qui n’a rien de confortant pour les partisans et les adversaires à tout prix du nationalisme polonais.

L’enjeu majeur de l’ouvrage réside, à mon avis, dans la critique très radicale du concept d’État-nation, à partir de la remise en questions des présupposés des recherches folkloriques. C’est Claude Karnoouh [1] qui développe cette thèse que l’on retrouve en filigrane également chez d’autres auteurs (cf. V. Voigt lorsqu’il conclut que « les documents folkloriques du siècle dernier […] ne reflètent pas les faits mais plutôt leurs représentations »). J’essaierai de résumer cette thèse en citant le plus possible son auteur. « […] En ignorant les valeurs propres à la pensée paysanne archaïque, en usurpant la parole des sujets, les discours folkloristes se sont constitués en autant de discours politiques, en opérant une trompeuse analogie entre l’a-historicité de l’identité ethnique et linguistique des communautés paysannes et l’historicité du projet étatique de l’État-nation. C’est ce détournement même qui inaugure le folklore (Volkskunde) et lui offre ce statut de preuve ontologique dans tous les discours qui légitiment l’espace de souveraineté de l’État-nation. » (p.52.) « Et c’est l’émergence, toute récente, d’une anthropologie sociale et culturelle étrangère aux enjeux nationaux, qui nous permet de soupçonner combien de représentations propres aux cultures paysannes archaïques furent délaissées par l’ethnographie et le folklore nationaliste […]. En effet, la tradition sur laquelle s’appuient les représentations paysannes est non seulement une tradition distincte, mais plus encore antinomique de celle qui préside à l’émergence d’une légitimation folklorique et populaire de l’État-nation. Les rites de la tradition paysanne n’ont jamais eu pour but de fonder la légitimité d’une politique unificatrice et centralisatrice mais, bien au contraire, ils s’acharnent à réactualiser la permanence des petites entités sociales s’organisant pour l’essentiel autour des relations de parenté, des groupes de résidence domestiques dans le village, la vallée ou un territoire d’échange plus ou moins étendu, sans jamais qu’il déborde les possibilités d’une interconnaissance immédiate. » (pp. 53-54.) « Avant toute volonté urbaine et scientifique les communautés paysannes représentent des petites entités qu’il faut comprendre pour elles-mêmes et en elles-mêmes. » « Cette question, qui est au cœur de l’attitude et du discours anthropologiques tenus sur les sociétés exotiques, se pose à la recherche folklorique européenne avec une acuité semblable depuis l’époque où des élites intellectuelles ont choisi un destin étatique aux communautés ethniques dont ils se prétendaient les représentants privilégiés. » (pp. 51-52.)

Si le folklore a pu servir si longtemps l’État-nation, son objet — les cultures paysannes archaïques, une fois envisagées en elles-mêmes, une fois que l’on a abandonné l’axiome nationaliste — dé-légitime ce même État-nation ; ainsi résumée, la thèse de Karnoouh me semble précieuse dans une perspective libertaire antinationaliste en Europe centrale et orientale. Par rapport au nationalisme aussi bien comme valeur-refuge qu’en tant que thème fort de l’opposition nationaliste de droite et, surtout, du pouvoir communiste en place. En effet, Karnoouh écrit : « Ce recours permanent depuis l’origine de l’État-nation [au folklore] n’en est pas moins utilisé par les nouveaux partis-nations pour instaurer une continuité généalogique avec l’ancienne nation-ethnie qu’ils prétendaient naguère éliminer. Recours dont, par ailleurs, les succès populaires traduisent le désarroi des hommes devant l’irréversible disparition des transcendances archaïques exprimées et représentées par les rites communautaires. Recours qui enfin, dans l’affirmation spectaculaire de l’archaïsme imaginaire — à la fois négateur et consubstantiel à la modernité généralisée — énonce le refus aliéné de cette modernité dont les hommes récusent l’essence inédite : la réification de tout rapport social dans la généralisation du salariat et de l’urbanisation. » (p. 16.)

Nicolas Trifon

Notes :

[1Ethnologue ayant fait de nombreuses recherches de folklore sur place, notamment en Roumanie ; il a publié à partir de ses travaux dans un village de ce pays : le Rite et le Discours, Gand, 1983.


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