La Presse Anarchiste
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Iztok n°14 (septembre 1987)
Considérant la pratique comme seul critère de vérité
Entretien avec un étudiant chinois
Article mis en ligne le 24 novembre 2008

par Shu Quang
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Iztok : Shu Quang — c’est le pseudo que tu as choisi pour cet entretien, nos lecteurs comprendront aisément pourquoi — signifie en chinois « lueur de la démocratie ». Tu as vingt-quatre ans, tu es venu en France pour te spécialiser en informatique. Cela fait combien de temps que tu as quitté la Chine populaire ?

Shu Quang : Quatre ans. Auparavant, j’ai suivi pendant trois ans des cours de mathématiques à la faculté de ma ville, Wuhan.

I. : Au fait il y a eu, dans cette ville aussi, une manifestation pendant les mouvements récents.

S.Q. : Absolument. 3.000 étudiants.

I. : Sur combien ?

S.Q. : Beaucoup plus. Dans mon université seulement — et il y en a plusieurs à Wuhan — on doit compter aujourd’hui 7.000 étudiants. Il fallait du courage pour sortir dans la rue. Ce sont d’ailleurs les étudiants des premières années qui ont principalement participé au mouvement dans la plupart des villes. Ceux des troisième et quatrième années n’ont pas osé.

I. : Comment le sais-tu ? As-tu pu avoir des contacts avec d’anciens collègues ou des proches de ta ville ?

S.Q. : Non, pas récemment. Le Quotidien du peuple parle de ce phénomène, à sa manière bien entendu, puisqu’il explique que les étudiants des dernières années sont « beaucoup plus sages et ont plus d’expérience de la vie… » C’est évident, ces étudiants sont davantage obligés de penser à leur avenir que ceux des première et deuxième années, parce que en Chine, lorsque tu finis tes études, ce n’est pas toi qui cherches le boulot ; l’État te l’attribue selon certains critères…

I. : En écoutant les nouvelles au mois de décembre tu as dû comprendre sans peine les motivations des étudiants.

S.Q. : Maintenant, je comprends mieux qu’il y a un ou deux mois. Beaucoup de choses se sont clarifiées dans ma tête. Le mouvement est arrivé très brusquement. je ne m’y attendais pas vraiment.

I. : On avance deux types de raisons pour expliquer ce mouvement. La condition particulière des étudiants d’une part (problèmes d’hébergement, de nourriture, d’enseignement…), leur aspiration démocratique de l’autre. Quel était, à ton avis, l’aspect déterminant ?

S.Q. : Le second, sans doute. Les difficultés matérielles y étaient pour quelque chose, certes, mais au même titre que le matraquage des étudiants à Shanghai, par exemple.

I. : La notion de démocratie a-t-elle de nos jours un rapport avec le Printemps de Pékin, cette brève période pendant laquelle on débattait avec passion de la démocratie dans les revues et les dazibaos indépendants ?

S.Q. : Le Mur de la démocratie a été un événement important dans la réflexion sur la démocratie en Chine sans que l’on puisse pour autant établir un lien direct entre les textes écrits et diffusés à l’époque et l’intérêt et la conception que les gens en ont actuellement. En 1979, moi-même, par exemple, lorsque j’étais étudiant à Wuhan, j’ignorais tout sur un personnage aussi actif que Wang Xizhe et j’étais persuadé que Wei Jingsheng avait livré des secrets d’État à des étrangers. Je croyais ce qui était écrit dans les journaux. À Pékin, ces revues ont peut-être poussé les gens à réfléchir mais pas dans les autres villes où la version officielle des choses dominait.

À l’occasion du mouvement étudiant, les autorités ont également tout fait pour isoler les premières manifestations et empêcher leur extension. Avec moins de succès cette fois-ci, puisque les gens se téléphonaient d’une ville à l’autre et que les stations étrangères émettant vers la Chine continentale ont véhiculé l’information. Il faut voir que l’ouverture progressive de la Chine sur le monde extérieur, à partir de 1979, a changé la situation dans ce domaine. Des postes de télévision et des magnétophones ont fait leur apparition. Le nombre de postes de radio s’est sensiblement accru. Peu de personnes écoutaient les stations étrangères auparavant ; parce qu’elles étaient brouillées et surtout parce que l’on avait peur des conséquences. Je ne me souviens de personne, ni dans ma famille ni parmi mes collègues à la fac, qui se soit permis, avant 1979, d’écouter ces radios étrangères. La jeune génération est plus réaliste ; celle qui la précédait de près, la mienne, était trop idéaliste.

I. : En quel sens ?

S.Q. : Au sens où nous croyions ce que l’on nous disait, pas eux. Moi, la réalisation des Quatre Modernisations, j’y ai cru. Aujourd’hui, plus personne n’y croirait. Les jeunes réfléchissent davantage par eux-mêmes, et on ne peut plus les tromper aisément. Les jeunes étudiants actuels savent prendre plus de distance. Ils disposent à l’école de plus d’informations. Nous, nous avons connu une éducation complètement communiste, idéaliste. L’éducation est un problème essentiel…

I. : Sans doute, s’il s’agit de fournir les éléments nécessaires aux jeunes pour qu’ils acquièrent une autonomie réelle… Sinon on pourrait très bien imaginer une éducation pour la démocratie à l’ instar de celle prônée et mise en pratique par Mao pour le communisme.

S.Q. : Attention, l’éducation en Chine impose des idées, marxistes (en fait pas réellement marxistes), et empêche les gens de réfléchir en essayant de leur faire croire tout ce que dit le parti communiste. C’est une sorte d’outil, comme la presse ou le système d’information. L’éducation, c’est important, un exemple ici-même en France : on n’a pas la même conception des choses selon que l’on sort d’une école laïque ou d’une école catholique, bien que l’on puisse disposer de la même information par d’autres moyens.

I. : Toi, à l’ école, il y avait sans doute des choses qui ne te plaisaient pas ou qui t’intriguaient, est-ce que cela t’amenait à te poser des questions sur le système ?

S.Q. : Jamais. Je me considérais comme très heureux à l’époque. J’imaginais le malheur de ceux qui vivaient dans les régimes capitalistes et me demandais comment ils faisaient pour vivre dans de telles conditions. L’éducation me rendait très satisfait du pouvoir en place, en Chine.

I. : Et au niveau de la famille ?

S.Q. : Les Chinois sont en quelque sorte un peuple sans mémoire parce qu’ils ne veulent pas trop parler de leur passé… Entre parents et enfants on ne discute que très rarement politique.

I. : Ils ont pourtant dû vivre des périodes très difficiles…

<i<S.Q.</i>  : Et comment ! Mon père a été durement frappé par la révolution culturelle. Il a été envoyé à la campagne pour être rééduqué…

I. : C’était un intellectuel ?

S.Q. : Si tu veux. Pour la Chine peut-être. Enfin, il était fonctionnaire comme beaucoup de monde. Sa seule réaction a été une déception totale à l’égard de la révolution culturelle. Mais il n’a pas pour autant pensé à réagir. Il n’est pas allé très loin dans la recherche d’une explication. Puis il s’en est tenu à la version officielle qui expliquait la catastrophe de la révolution culturelle par les erreurs de Mao. C’est pour cela que tous ceux qui, tel Wei Jingsheng, font preuve d’une grande maturité politique forment une élite intellectuelle indispensable. Les autres, 90 pour cent des Chinois, dorment. Ils attendent toujours un changement qui vienne d’en haut. Ils ne sont pas prêts à faire quelque chose par eux-mêmes. S’ils se décidaient tous, après une aussi terrible catastrophe que celle de la révolution culturelle, un tel réveil entraînerait la révolte.

I. : À propos de la soumission que tu évoques, on peut rappeler le fameux mot d’ordre de Mao « On a raison de se révolter ». En réalité, c’était pour mieux manipuler les gens. Ceux qui se sont sincèrement révoltés en ont fait les frais.

S.Q. : Absolument, pour mieux manipuler. La révolution culturelle c’est quelque chose de très contradictoire. On ne sait plus ce que c’était au juste. En ce moment, il y a des gens qui essaient de réfléchir à la question mais cela ne plaît pas beaucoup aux autorités qui font tout pour les empêcher d’aller plus loin. Or il est capital de réfléchir sur une telle catastrophe afin qu’elle ne se reproduise plus. Il faut en tirer des conclusions. Après la Seconde Guerre mondiale, en Europe, les gens se sont dit « Plus jamais de guerre » ou « Il ne faut pas encourager le racisme et l’antisémitisme. »

I. : Pour revenir à ton cas personnel, dans quelles circonstances as-tu été amené à adopter une attitude critique à l’égard du système ?

S.Q. : En 1979, il y avait un débat national dans la presse sur le critère de vérité qui concluait que la pratique était le seul critère de vérité. Les autorités ont vite arrêté ce débat en raison des risques qu’il faisait courir au régime.

En effet, en Chine, le marxisme était le seul critère pour vérifier ce qui était bien et ce qui était mauvais. À la suite de ce débat on eut tendance à rejeter le marxisme. Pourquoi les idées communistes seraient-elles bonnes si elles se sont traduites en Chine, ainsi que la pratique l’a démontré, par un tel échec, s’interrogeaient bien des gens. Ce sont des questions de ce genre qui m’ont fait réfléchir. On se demandait aussi à l’époque pourquoi à l’école primaire nous devions suivre des cours obligatoires sur l’histoire du parti communiste et non pas sur celle d’autres partis, le parti nationaliste, par exemple. Ou encore, pourquoi suivre tout le temps des cours politiques alors que la politique doit être vérifiée par la pratique ? Pourquoi imposer des idées ? Pourquoi le parti doit-il contrôler la presse alors que la liberté de la presse constitue un moyen de révéler la réalité et de contrôler le pouvoir. En dehors de ce débat précis, on peut dire que l’ouverture de la Chine sur le monde extérieur a, en règle générale, joué un rôle important. Elle nous a permis d’avoir une idée sur la façon de vivre et de penser dans les pays occidentaux. De constater notre retard par rapport aux pays qui n’ont connu ni révolution culturelle ni mouvements politiques semblables aux nôtres. Enfin, en arrivant en France, j’ai eu l’occasion de discuter avec beaucoup de gens. J’ai découvert des choses qui m’étaient totalement inconnues.

I. : On a dit au début que si le mouvement a pu avoir lieu c’est aussi parce que certains réformateurs haut placés l’ont, dans un premier temps, encouragé.

S.Q. : Non ; il ne faut pas partir d’une telle hypothèse. Bien sûr, il existe des fractions dans le parti qui se combattent, mais ceci ne présente pas beaucoup d’intérêt. Si les étudiants ont manifesté c’est qu’ils étaient mécontents de la situation actuelle en Chine, et surtout de la lenteur du processus de démocratisation.

I. : Quelles sont les conséquences du mouvement pour ceux qui y ont participé ou ont été sensibles à ses différentes actions ?

S.Q. : Pour les jeunes en fac, d’abord, c’est leur première expérience politique. Ils ont ainsi appris leur force et compris qu’existaient des moyens de pression sur le pouvoir. Désormais, ils ne se font plus aucune illusion sur Deng ou un autre. Ils comprennent mieux le pouvoir et ses mécanismes. Depuis la chute de Hu Yaobang, ils réalisent mieux la réalité communiste et, à travers leur mouvement, l’importance de la démocratie…

I. : Aux États-Unis et en France, les étudiants originaires de Chine populaire ont manifesté leur solidarité avec le mouvement. Toi-même tu as pris une part active à ces actions.

S.Q. : Tout cela est finalement très décevant. Lorsque je lis dans le Quotidien du peuple comment tous les jours on arrête des gens, on contraint des intellectuels de renom à donner leur démission du parti, on ferme des revues, je me rends compte que nous aurions dû faire bien plus.

La plupart des étudiants de Chine à Paris, un millier environ, critiquent en privé le parti, mais de là à faire quelque chose… On a peur d’être convoqué par l’ambassade. Et surtout on craint des difficultés une fois rentré en Chine. À deux cents, nous avons écrit une lettre ouverte de solidarité mais, en fin de compte, nous ne l’avons pas signée individuellement comme ce fut le cas aux États-Unis où sept cents étudiants ont accepté de donner leur nom. C’est bête cette manière d’agir : si nous étions tous solidaires, si nous manifestions ensemble, que pourrait-on nous faire ? On ne peut tout de même pas terroriser tout le monde…

I. : Tu as l’air plutôt pessimiste.

S.Q. : Non, j’envisage l’avenir dans une perspective plutôt optimiste. Le mouvement étudiant a touché au moins une vingtaine de villes et pas mal de gens ont pu ainsi prendre conscience de l’importance du problème de la démocratie. Mais il reste encore beaucoup à faire surtout si l’on pense à la campagne, à la paysannerie qui représente la majorité de la population.

I. : Jusqu’ici nous avons parlé des étudiants, des intellectuels… J’aimerais connaître ta vision du monde paysan et ouvrier.

S.Q. : La vie des paysans a incontestablement changé depuis la guerre. Avant, la terre était possédée par quelques gros propriétaires fonciers. Les paysans vivaient dans des conditions que l’on aurait du mal à imaginer de nos jours. Les paysans ont d’ailleurs aidé les communistes à conquérir le pouvoir. Mais, depuis la guerre, les différentes politiques du régime à l’égard de la paysannerie n’ont pas résolu les difficultés.

Voici un exemple amusant qui m’a fortement marqué dans mon adolescence. On avait l’habitude de faire venir à l’école des paysans ayant souffert sous le régime antérieur afin qu’ils nous exposent la question et, par ce biais, nous fassent comprendre le bonheur de vivre sous le régime communiste. Une fois, il est arrivé un truc bizarre. Pour le comprendre, il faut rappeler que la Chine a connu une crise très aiguë dans les années soixante. Le manque de nourriture a entraîné de nombreux morts de faim à la suite de la rupture des relations avec l’Union soviétique.

Un de ces paysans s’est donc mis à nous faire un discours détaillé sur la vie d’avant-guerre : le travail pénible qu’il devait fournir en échange d’un bol de riz, et encore lorsqu’il y en avait, etc. Puis, vers la fin, voulant être convaincant, il s’exclama : « C’était dur, vraiment très dur… Mais comment vous dire, pas aussi dur que dans les années soixante. » Stupéfait, le professeur l’interrompit. Sur le coup, nous n’avions pas bien compris, mais par la suite cela nous a fait réfléchir. Anecdote mise à part, il y a dans notre pays une énorme inégalité entre la vie en ville et la vie à la campagne. Moi-même, je suis de la ville, mais j’ai de la famille à la campagne. Enfant, je m’y rendais souvent.

En Chine, les terres appartiennent à l’État. Les familles paysannes conservaient cependant des lopins de terre où elles cultivaient des légumes pour leur propre consommation. Ils élevaient également des poules et les œufs leur permettaient de se procurer, par un système de troc, du sel ou de l’huile. Mais, dans les années soixante-dix, tout ce qui était privé était considéré comme capitaliste. On a décidé de leur confisquer les lopins, de les empêcher d’élever des poules. Tu imagines la situation ! Qui plus est, la législation chinoise est telle qu’un fils de paysan demeure paysan puisqu’on l’empêche de se rendre en ville pour chercher du travail et s’y installer.

Lorsque j’allais chez mes grands-parents, à la campagne, je bénéficiais d’un statut privilégié puisque je venais de la ville. J’avais droit à un œuf par repas alors qu’eux n’en mangeaient pas. Mes trois oncles passaient leur temps dans les champs et arrivaient à peine à se nourrir. Aucun des trois n’a d’ailleurs pu se marier. En effet, les familles font tout pour marier les filles à des gens de la ville. Du coup, les jeunes paysans doivent souvent acheter leur future épouse. Dans notre région, une fille coûtait dans les 3.000 yuans. Pour réunir une telle somme, les économies de trois générations ne sont pas de trop.

Ces dernières années, avec les réformes, la situation s’est améliorée, mais l’inégalité par rapport à la ville demeure. On retrouve d’ailleurs cette inégalité dans la théorie du P.C.C., le marxisme : les paysans ont une mentalité capitaliste et rétrograde puisqu’ils possèdent ou veulent posséder la terre ; tandis que les ouvriers travaillent dans les usines, ils sont en contact avec les nouvelles techniques ; ils représentent le progrès, en quelque sorte. Par conséquent, les ouvriers doivent diriger les paysans…

I. : Cependant la condition de l’ouvrier n’est pas non plus des meilleures.

S.Q. : Bien entendu. Mais cela n’empêche pas que le décalage soit considérable. Et que le rêve des paysans est souvent de s’installer en ville. Cela étant, les autorités ont terriblement peur des révoltes des ouvriers, lesquelles seraient inadmissibles pour le parti. On l’a bien vu lors du mouvement étudiant. Le parti avait visiblement donné l’ordre aux policiers d’empêcher, par tous les moyens, les ouvriers de se joindre aux actions de protestation des étudiants.

Paris, février 1987


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