Anarcho-syndicalisme I. L’organisation de classe

, par  Berthier (René) , popularité : 3%

Si l’anarcho-syndicalisme pouvait se résumer en une phrase, on dirait que c’est : « Tout le pouvoir aux travailleurs dans leurs seules organisations de classe ».

Dans cette petite phrase, se trouvent résumées toutes les caractéristiques propres à l’anarcho-syndicalisme, et aussi tout ce qui le différencie des autres courants socialistes.

Mais pour être autre chose qu’une phrase ronflante, le terme « organisation de classe » doit être défini et expliqué.

Une classe sociale se définit, avant tout, en fonction du rôle qu’elle joue dans les rapports de production. Proudhon, un des premiers, a montré que les classes sociales se confondent avec leur situation dans les contradictions économiques et que si la bourgeoisie, se définit par la possession des moyens de production, le prolétariat se définit par son exclusion et sa condition salariée.

« …La distinction des classes donnée, leur antagonisme s’ensuit… »

Dans cette lutte, chaque classe tend naturellement à s’organiser pour défendre ses intérêts spécifiques. La bourgeoisie, dominante, cherche à maintenir sa position et à consolider ses avantages ; le prolétariat cherche à améliorer son niveau de vie, ses conditions de travail et à arracher des avantages partiels ou définitifs à la bourgeoisie.

La lutte des classes conduit donc nécessairement à l’existence de deux organisations antagoniques dont la fonction est de défendre les intérêts spécifiques de chacune des classes qu’elle regroupe.

Ces organisations ont des caractères communs qu’il s’agit de définir, afin d’en mieux comprendre ensuite les différences.

Une organisation de classe est une organisation qui, à une époque définie, regroupe tout ou partie d’une classe sociale, sur la base du rôle que chaque individu de cette classe joue dans les rapports sociaux de production.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

a) Tout d’abord qu’elle ne regroupe pas nécessairement une classe dans sa totalité : quantité d’éléments peuvent expliquer cela, parmi lesquels des raisons idéologiques. Un individu peut se tromper quant à ses intérêts réels sous l’influence de la religion, de l’éducation, etc., ou, tout simplement, ne pas avoir du tout conscience de ses intérêts réels. L’organisation de classe se définit avant tout par le fait que l’adhésion n’est pas obligatoire et que la reconnaissance de son existence en tant qu’organisation de classe est consciente.

b) Ensuite cela signifie que l’individu y adhère ou la soutient, non en tant qu’individu abstrait, mais en tant que bourgeois s’il est bourgeois, en tant que prolétaire s’il est prolétaire. Une organisation de classe ne peut pas regrouper de membres de la classe opposée, à moins que ceux-ci ne renoncent à leurs intérêts comme membres de cette classe.

Un bourgeois et un prolétaire peuvent, théoriquement, adhérer ensemble à un club de football parce que taper dans un ballon ne remet en cause ni les intérêts de classe du bourgeois, ni ceux du prolétaire. Mais l’un ne peut pas être membre, soutenir ou participer à l’organisation de classe de l’autre sans renoncer à ses propres intérêts de classe.

C’est pourquoi on peut dire :

Dans toute société où existe la lutte des classes, existent globalement deux formes d’organisation de classe antagoniques, fondées sur des bases différentes parce que correspondant à des intérêts de classe différents et des rôles différents dans les rapports de production. Entre ces organisations, il ne peut y avoir de terrain d’entente, et à plus forte raison de fusion, sans impliquer l’adoption, par la classe dominée, des intérêts de la classe dominante et donc la négation de ses propres intérêts de classe.

Là encore, qu’est-ce que cela signifie ?

Le bourgeois se caractérise par ceci : il possède, à titre individuel ou collectif, les moyens de production. Ces moyens de production, grâce à la force de travail des salariés qu’il emploie, lui procurent des profits dont il réinvestit une part, pour en tirer des profits accrus, etc. De cette situation, il résulte un certain nombre de conséquences :

  • La classe bourgeoise a, collectivement, des intérêts communs du fait qu’elle détient, en tant que classe, l’ensemble des moyens de production ;
  • Mais comme, le but poursuivi est le profit et que cela entraîne la concurrence entre les capitalistes individuels ou entre les groupes de capitalistes, au plan national et international, chaque bourgeois ou groupe de bourgeois tend à s’opposer non seulement au prolétariat qu’il exploite, mais aussi aux autres bourgeois ou groupes de bourgeois concurrents.
  • Ceci est d’autant plus accentué que la tendance générale de la société capitaliste est vers la concentration du capital, sous l’effet de la concurrence nationale et internationale, entre un nombre de plus en plus réduit de mains.

Cette contradiction entre les intérêts généraux de la bourgeoisie et ses intérêts particuliers va déterminer en grande partie les formes de son organisation de classe. En effet, trop occupée à tirer le maximum de profits de l’exploitation du prolétariat d’une part, et trop tiraillée entre ses intérêts généraux et ses intérêts particuliers de l’autre, la bourgeoisie est incapable de résoudre directement, sans intermédiaire, les contradictions générales du régime.

Elle a donc recours à une organisation spécialisée pour cette tâche. C’est l’État. L’État, c’est l’organisation de classe spécifique de la bourgeoisie, qui permet à celle-ci d’exploiter le prolétariat pendant qu’il maintient, par la force ou la dissuasion, la cohésion du système.

C’est un organe spécialisé de répression politique et de régulation économique qui fonctionne par substitution de pouvoir, c’est-à-dire que la bourgeoisie se décharge sur lui de tout ce qui concerne la protection et la préservation de ses intérêts généraux.

Mais comment la bourgeoisie peut-elle contrôler l’État ? Par divers moyens, directs et indirects. Tout d’abord, par le simple fait qu’elle détient les moyens de production, possession qui est la source même de tout pouvoir. Ensuite, par des moyens de contrôle politiques.

Le capitalisme n’est pas un phénomène figé. Il est en évolution constante et son développement n’a pas atteint le même niveau ou pris les mêmes formes dans tous les pays. L’histoire de sa constitution, le degré de concentration du capital ne sont pas les mêmes partout

Aussi, les régimes politiques de la bourgeoisie – c’est-à-dire ses modes de contrôle sur l’État – varient-ils.

  • Au capitalisme libéral de la France, de l’Angleterre de la fin du XIXe siècle correspond le système parlementaire avec pluralité des partis. Les différentes fractions de la bourgeoisie s’équilibraient plus ou moins, elles élisaient des représentants qui s’affrontaient au Parlement (pouvoir législatif) pour la direction de celui-ci et donc pour le contrôle de l’État. Les partis politiques, qui sont des organisations regroupant des citoyens sans tenir compte de leur appartenance de classe – des organisations inter-classes – sont un élément intégrant des structures de classe de la bourgeoisie.

La lutte entre la tendance marxiste et la tendance bakouninienne dans l’Association internationale des travailleurs avait pour fondement principal des divergences sur ce point. Fallait-il organiser le prolétariat dans des structures imitées de celles de la bourgeoisie – les partis – et l’amener à participer au, jeu des institutions bourgeoises : parlement, État ; ou fallait-il l’organiser dans des structures de classe propres au prolétariat et adopter une stratégie radicalement différente ?

  • Au capitalisme monopoliste ou transnational d’aujourd’hui (essentiellement les États-Unis) correspond un régime « présidentiel-démocratique » où l’essentiel du pouvoir politique est concentré entre les mains de l’exécutif, et où l’alternance du pouvoir est assurée par la dualité des partis. L’Angleterre et la France gaulliste ont des tendances vers ce système.
  • Au capitalisme d’État correspond un régime de parti unique dominé par un appareil d’État contrôlant toute la production, dominant toute la vie politique et économique. C’est le cas de l’URSS d’aujourd’hui. La propriété des moyens de production n’est pas individuelle, elle est entre les mains de l’État qui détermine centralement et sans contrôle aucun l’affectation des revenus, des investissements, la répartition du surproduit social. C’est un régime dominé par une classe bureaucratique d’État. Cette classe est composée à l’origine de l’ancien personnel d’État tsariste dont une partie importante s’est intégrée à l’État « socialiste », et de l’intelligentsia radicalisée et des petits-bourgeois qui constituaient les cadres du parti bolchevik.

Ces trois exemples représentent des régimes à différentes phases de la concentration du capital. Dans le premier cas le capital est dispersé, l’État n’a pratiquement pas de rôle économique et les multiples fractions de la bourgeoisie s’affrontent pour la direction de l’État.

Dans le deuxième cas, le capital est plus concentré, les fractions les plus faibles de la bourgeoisie ont été éliminées ou se sont alliées au grand capital monopoliste. L’État joue un rôle important dans l’économie : commandes d’armements, tarifs préférentiels, subventions, fiscalité, etc. Pouvoir économique et pouvoir politique restent différenciés.

Dans le cas du capitalisme d’État, la totalité du pouvoir politique et économique est concentrée entre les mains de l’État. C’est la phase ultime de concentration du capital, c’est l’État parfait, dont l’appareil, détenant tous les pouvoirs, est en même temps classe dominante.

Ainsi, l’État n’est pas un organe réactionnaire parce que c’est la bourgeoisie qui le dirige, il l’est par sa constitution même, parce que c’est un organe de la bourgeoisie. Constituer un État prolétarien, c’est constituer un appareil concentrant tous les pouvoirs, sur lequel le prolétariat ne peut avoir en fait aucun contrôle. La seule solution pour le prolétariat est la destruction de l’État et son remplacement par sa propre organisation de classe.

Prolétariat et organisation

Esclavagistes, féodaux, capitalistes, toutes les classes d’exploiteurs de l’histoire se sont organisées pour remplacer un mode d’exploitation par un autre. Le prolétariat, classe des producteurs par excellence, parce qu’il n’a personne à exploiter, s’organise pour renverser toute forme d’exploitation.

Alors que la bourgeoisie, classe dominée sous l’Ancien Régime, a commencé à développer les racines économiques du capitalisme dès l’époque féodale parce que c’était elle qui détenait les moyens de production, le prolétariat, sous le régime capitaliste, ne peut développer aucune racine économique du socialisme, Les seuls atouts du prolétariat en régime capitaliste, c’est son organisation, la conscience de ses intérêts de classe et sa combativité,

Les travailleurs auront à établir en même temps – et en évitant au maximum les bavures et les improvisations – l’organisation économique et politique de la société, à partir de rien, si ce n’est leur volonté consciente de transformation et leur capacité d’organisation.

Aux origines de l’organisation du prolétariat en classe se trouve la concurrence que les travailleurs se faisaient entre eux, face à l’emploi. La fixation des salaires étant « libre », le travailleur était « libre » d’accepter le prix du patron ou de mourir de faim : travaillaient donc ceux qui acceptaient les plus bas salaires.

Pour atténuer les effets de cette concurrence, les ouvriers se sont unis dans les premiers syndicats. Ce furent les premières organisations de classe du prolétariat car l’adhésion se faisait sur des critères d’intérêt objectif et en fonction de la place tenue dans le processus de production : le bourgeois en est automatiquement éliminé. Cette organisation unit les travailleurs d’abord sur le lieu de travail, là où se subit avant tout l’exploitation, puis dans la branche d’industrie, au plan local, régional, national etc., ensuite au plan interprofessionnel de la localité jusqu’au pays entier…

Une telle structure est le fondement même de l’organisation du prolétariat en classe, car elle unit les individus en tant que travailleurs et exploités, excluant par définition toute représentation de la bourgeoisie.

Cette organisation repose sur des bases entièrement différentes de l’organisation de classe de la bourgeoisie. Instrument de défense des intérêts matériels des travailleurs, elle constitue, par sa structure horizontale implantée géographiquement, et verticale implantée par branches industrielles, le modèle de l’organisation appelée là se substituer à l’État.

Ainsi, peut-on terminer la définition de l’organisation de classe :

Comme telle, l’organisation de classe permet à la classe qu’elle unifie de défendre ses intérêts immédiats contre les empiétements de la classe antagonique. Elle, constitue, lorsque la classe qu’elle regroupe est dominante, le modèle de l’organisation politique de la société. Lorsque la classe qu’elle regroupe est dominée, elle préfigure les formes de l’organisation de la société que cette classe porte en elle.

Cette organisation existe aujourd’hui, formellement ou à l’état embryonnaire :

  • Formellement, ce sont les syndicats, qui regroupent effectivement les travailleurs sur des bases de classe, mais qui appliquent une stratégie et défendent une politique en opposition avec les intérêts réels du prolétariat et avec les possibilités que ces structures permettent ;
  • À l’état embryonnaire, ce sont les différents comités qui surgissent spontanément et provisoirement à l’occasion des luttes revendicatives : comités de soutien, de grève, de lutte…, ou lors des luttes insurrectionnelles : soviets, comités d’usine. Ces organes apparaissent toujours lorsque les structures permanentes des travailleurs ne jouent pas leur rôle, et lorsque ceux-ci entendent décider seuls de leurs problèmes ; à l’exclusion des directions de rechange petites-bourgeoises.

Les échecs du prolétariat en 1918-1919 en Russie, en 1919 en Allemagne et en France, en 1920-1922 en Italie, en 1936-1938 en Espagne ont conduit au renforcement des courants social-démocrate réformiste et stalinien sur le mouvement ouvrier. Ces deux courants ont en commun la division du mouvement ouvrier dans deux organisations, de lutte politique (parti) et de lutte économique (syndicat), division qui conduit nécessairement à la soumission de l’organisation économique à l’organisation politique, c’est-à-dire en fait à la soumission des travailleurs organisés à des mots d’ordre et à des intérêts extérieurs au prolétariat.

Aujourd’hui, les militants ouvriers révolutionnaires se trouvent devant la contradiction suivante : il existe des organisations de classe quant à la forme : les syndicats, mais qui n’ont pas de stratégie et de perspectives révolutionnaires, et des organisations qui ont – ou prétendent avoir – un programme révolutionnaire mais qui n’ont pas de structure de classe : les partis.

La tâche du mouvement anarcho-syndicaliste est de contribuer à résoudre cette contradiction en proposant aux travailleurs de prendre entre leurs mains, dans leurs organisations de classe, tous les problèmes de la lutte politique et économique contre la bourgeoisie et de la construction du socialisme.

En effet, aujourd’hui, la distinction entre organisation de lutte économique et organisation de lutte politique n’a plus aucun sens dans les pays industriels développés où la concentration du capital et l’extension du rôle économique de l’État débouchent immédiatement sur la politique.

L’anarcho-syndicalisme, en ce sens, est bien la seule théorie de classe du prolétariat des pays industriels développés.

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