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Le Libertaire n°4 (9 avril 1945)
À la recherche du syndicalisme révolutionnaire
Article mis en ligne le 8 décembre 2008
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Entre la vieille société christiano-monarchique qui n’est plus depuis un siècle et demi et la nouvelle société qui n’est pas encore, se place un temps de troubles, véritable « interrègne » [1], qui correspond à l’enrichissement démesuré d’une classe interlope, cosmopolite : la bourgeoisie capitaliste, et à sa domination sur l’économie mondiale.

Le monde bourgeois n’est pas une société

Il est difficile, en effet, de parler de société régulière à propos de l’étrange état de choses inauguré par la révolution de 1789. L’ancienne France avait bien connu une bourgeoisie aux vertus solides, dont la prospérité s’était édifiée lentement dans les parlements, les finances royales, les affaires les plus respectables. Celle-là a parfois parlé haut et fort ; elle a résisté plus longtemps que la noblesse à l’universelle corruption qui, dès le dix-septième siècle, ronge la société française ; dans l’envahissement d’un immoralisme élégant, faisandé et négateur, c’est encore chez ces rigides grands bourgeois que la tradition trouve son ultime refuge.

Mais, au siècle suivant, ce dernier rempart de la monarchie est en ruines à son tour et sera emporté dans la tourmente, ne laissant comme résidu qu’une clique d’intellectuels et d’idéologues impuissants, d’obstructeurs oiseux et d’inconscients charlatans. Ce sont ces survivants d’une classe décadente et perdue qui procèdent alors à la liquidation de la vieille société et c’est à eux que nous devons ce monument d’absurdité et d’hypocrisie qu’est l’État bourgeois.

Ce n’est pas tout. Une classe nouvelle se constitue en Europe occidentale et édifie sa puissance sur le marché mondial qu’elle organise activement et dont les ramifications s’étendront à la planète entière. Elle a pour origine un ramassis d’aventuriers, de forbans, de négriers. L’extermination de cent peuples en Amérique, Afrique, Asie ; le vol à main armée ; l’extorsion des métaux précieux par les plus infâmes tortures et surtout l’affreuse traite des noirs [2] concentrent rapidement entre ses mains les richesses qui seront la première mise de fonds de l’économie capitaliste (accumulation du capital). Mais c’est une classe de hors-la-loi devenue étrangère au peuple et dont l’activité s’exerce en marge de toute règle de morale ou de droit.

Enfin, la révolution libère des groupes de réprouvés, de parias, que leurs richesses patiemment accumulées depuis des siècles vont hisser d’une manière imprévue au sommet de l’invraisemblable « société » qui naît. Ceux-là aussi sont des hors-la-loi, et rien pour cela ne sera changé dans leur manière d’être. À l’ancienne propriété terrienne, toute matérielle, concrète, palpable, qui parlait aux sens de l’homme, qu’il embrassait du regard et caressait avec amour, se substitue la propriété immobilière, cette abstraction de la richesse. Ainsi l’État bourgeois s’élabore avec pour bases : l’homme de la Déclaration des droits ; le régime parlementaire ; la propriété immobilière ; la loi écrite.

L’homme de la Déclaration des droits a beau n’être qu’un être de raison, misérable produit des névroses d’intellectuels cyniques ; le régime parlementaire réduire l’homme à une autre abstraction : le bulletin de vote ; la propriété immobilière aboutir à déshumaniser la propriété ; la loi écrite, après anéantissement des usages, coutumes et lois populaires, ne produire qu’une pyramide de textes obscurs et incompréhensibles pour le peuple, qu’importe, l’ignoble traite a dépeuplé les continents, l’économie capitaliste a besoin de bras : le peuple français doit y passer à son tour. Dépouillé par la féodalité et la monarchie, massacré en masse dans les guerres de la Révolution et de l’Empire, il sera prolétarisé et réduit à merci.

Les idéologues qui ont donné le branle à la Révolution se laissent complaisamment domestiquer. Siéyès, l’auteur de « Qu’est-ce que le Tiers-État ? », se vend pour un million à Bonaparte. C’est la finance qui fournit le million, comme c’est elle qui fait le Dix-huit brumaire. La grande espérance qui avait soulevé le peuple en 1789 s’effondre : il n’aura pas droit à la propriété. Sous l’ancien régime, le fief avait rongé et dissous la propriété. Un nouveau fief se constitue.

Après la traite des noirs, l’assassinat des enfants

Jamais, aux pires époques du passé, le peuple n’est descendu plus bas dans l’enfer de la misère et de l’exploitation qu’au cours du siècle passé. Des voix s’élèvent en vain pour dénoncer l’atroce dégénérescence qui mine le prolétariat des grandes villes, consécutive aux journées de travail de quinze heures, à l’exploitation des enfants, à la sous-alimentation, aux taudis. La bourgeoisie au pouvoir ignore la « question sociale » comme elle nie la société ; en 1789, elle a brisé les derniers liens qui attachent l’homme à l’homme ; il n’y a plus que des individus « libres » (!) : puisqu’ils sont libres, qu’ils se débrouillent ! Pourquoi contesterait-on au père de livrer son fils de neuf ans à la fabrique, puisqu’ils sont tous deux de libres citoyens ? Toute tentative ouvrière, si timide soit-elle, de résistance concertée, est impitoyablement proscrite, et la loi Le Chapelier, par quoi la bourgeoisie « révolutionnaire » a entendu manifester sa sollicitude envers le prolétaire, ne dit-elle pas : « Les citoyens d’un même état ou profession ne pourront, lorsqu’ils se trouvent ensemble, se nommer ni président, ni syndic, ni tenir des registres, ni prendre des arrêtés ou délibérations, ni former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. » ?

Sauf quelques révoltes violentes mais brisées sans pitié, le prolétariat, écrasé et désespéré, supportera passivement son sort infernal durant toute la première moitié du siècle. Il semble bien que sa situation soit sans issue.

L’utopie socialiste

C’est à ce moment qu’apparaissent un peu partout des idéalistes, lesquels se proposent d’éteindre la misère et de résoudre la question sociale au moyen de « systèmes ». Rongée par le luxe et le paupérisme, la Cité condamne une fraction toujours croissante de ses membres à l’opprobre du prolétariat. On édifiera alors, dans les nuages, une cité idéale où régneront l’égalité et la fraternité. Ce serait perdre son temps que de chercher une pensée saine dans cette floraison trouble d’utopies, de rêveries creuses, où l’insanité côtoie le pire dévergondage de l’esprit. Fourier, Cabet, Considérant ont, il faut le dire, peu de succès auprès des ouvriers de 48. Les ouvriers somment les idéologues socialistes de se mettre d’accord et d’agir. Réunis au Luxembourg. les bavards ne savent que faire la preuve de leur impuissance. Soulevés de dégoût et d’indignation, les ouvriers prennent les armes. C’est l’explosion de désespoir des journées de juin, noyée dans le sang par l’armée au service de la bourgeoisie et vilipendée par les trembleurs socialistes qu’affole la crainte d’être accusés de complicité avec les insurgés.

Après avoir leurré les ouvriers, les crapauds coassants du socialisme piétinent et abandonnent leurs malheureuses victimes, tôt retombées dans leur morne désespérance. À l’épreuve des faits, le socialisme utopique apparaît uniquement comme le retour, après leur faillite de Thermidor et Brumaire, des intellectuels sur la scène politique.

Mais une voix, une seule, s’est élevée pour défendre les dupes de juin : celle de Proudhon. Depuis vingt ans le moraliste et penseur prolétaire mène un combat passionné contre l’utopie socialiste. Dans ses « Contradictions économiques », parues peu de temps avant 48, il a écrit : « Le socialisme n’est rien, n’a jamais rien été et ne sera jamais rien. » Après l’échauffourée de juin, il semble bien que la condamnation soit définitive.

(À suivre.)

Notes :

[1Cette notion d’interrègne apparaît avec une netteté particulière chez le Georges Sorel des « Réflexions sur la violence » et des « Illusions du progrès ».

[2Le port de Liverpool, cœur de l’économie mondiale, a été édifié entièrement sur les bénéfices de la traite des noirs.


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