Joan Baez

, par  Laly (Jean-Pierre) , popularité : 6%
Un humanisme nouveau s’est fait jour un peu partout au sein de la chanson, empreint de non-conformisme, de révolte, de conscience.

Ils n’ont pas découvert un langage nouveau, mais créé une manière d’être. Au sein de la machine sociale à uniformiser les êtres et à niveler les consciences, ils élèvent leur voix, ils sont une source vive, leur chant est un cri de révolte.

Qui sont-ils ?

Les plus connus d’entre eux ont pour noms Peete Seger, Bob Dylan, Joan Baez, Woodie Guthrie, Peter, Paul and Mary, Barry McGuire. Ceux-ci s’insurgent contre l’agression américaine au Viet-nam, contre le racisme, contre la misère. Mais ils ne sont pas le reflet d’un terroir ou d’une situation, puisqu’ils ont pour homologue, et pour ne citer que ceux-là : Raimon en Espagne et Wolf Bierman en Allemagne de l’Est.

Récemment, Joan Baez, chanteuse de folk-songs, est venue chanter à Paris ; ce qu’il y a de particulier en elle, c’est qu’elle prolonge son métier d’artiste par une prise de position non violente, puisqu’elle a fondé, avec un vieil ami, Ira Sandperl, un institut d’études non violentes en Californie.

Lors de son passage à Paris, s’est tenu un colloque, organisé par des étudiants parisiens, qui a réuni une nombreuse assistance et au cours duquel de nombreuses questions lui ont été posées, principalement sur la non-violence. En voici l’essentiel :

En exergue quelques phrases d’Ira Sandperl, directeur de l’Institut d’études non violentes :

« Tout doit être fait en ce monde de violence, tant contre la violence capitaliste que communiste, en un mot, contre la violence politique et économique. Pour cela, nous devons nous engager fermement dans la non-violence, car il ne doit plus y avoir de noble cause qui justifie le meurtre de quelqu’un où que ce soit. »

Puis, le dialogue s’instaura entre Joan Baez et les participants :

– Est-il vrai que vous avez refusé de payer à l’État la part des impôts militaires ?
– Oui, cet impôt consistait en 60 % de l’impôt global
– Quelle a été la réaction du gouvernement américain ?
– Le gouvernement américain se réserve le droit de confisquer l’argent ou les biens en compensation ; ce qui fut fait dans mon cas.

Intervention d’Ira Sandperl :

« Nous sommes ici pour dire que personne n’a le droit de faire des actes violents. Il y a des solutions plus humaines qu’utiliser une telle méthode. »

– Le Viet-cong, d’après vous, face à l’agression américaine doit-il réagir violemment ou non violemment ?
– Le Viet-cong réagit, et les réflexes ne se contrôlant pas, la prise de conscience non violente doit s’effectuer au sein même de l’opinion américaine, car c’est aux Américains d’arrêter de faire tomber des bombes.
– La violence se manifeste par des actes, ne s’exprime-t-elle pas parfois par des situations ? Par exemple, la situation actuelle des Noirs en Rhodésie n’est-elle pas violente ? Comment doivent-ils faire pour s’en sortir ?
– Toutes les situations peuvent être violentes, il peut y avoir violence autrement que par les actes. Par exemple, le potentiel de violence dans cette salle est immense. Il y a de nombreux types de violences, la violence n’est pas seulement l’éclat d’une bombe.
– Il paraît que vous avez fondé une école non violente. Qu’y enseigne-t-on ?
– On y apprend davantage à réfléchir qu’à réagir. Si j’insiste sur la réflexion, c’est parce qu’il n’y a pas de recette toute faite, et qu’il faudra s’adapter à chaque situation.
– Que faites-vous si quelqu’un vous met un pistolet sous les yeux ?
– Personne ne peut savoir comment il réagira, moi la première. Je peux néanmoins vous donner un exemple :

Un jour un de mes amis, non violent, a été attaqué. Son agresseur lui a demandé de l’argent. Mon ami lui a répondu qu’il voulait bien partager son argent. L’autre insista en disant qu’il en exigeait la totalité. Le non-violent lui dit alors : « Tu as les traits d’un homme qui souffre de la faim, allons manger, nous partagerons le reste de l’argent ensuite. » Le repas terminé, au moment de partager l’argent, l’agresseur refusa le partage et s’en alla amicalement.

Joan Baez, après avoir affirmé que cette histoire n’était pas une plaisanterie, mais au contraire très réelle, cita un autre exemple :

En Alabama, les Blancs ont fait savoir que si les lumières n’étaient pas éteintes dans le quartier noir à une certaine heure, un Noir serait brûlé. À l’heure dite, tous les Noirs étaient dans la rue avec des banderoles comportant des slogans de bienvenue. L’affaire en resta là. Il faut réfléchir, c’est une manière plus intelligente d’aborder les problèmes humains.

– Prôner la non-violence, n’est-ce pas cautionner les pouvoirs en place ?
– Je ne pense pas qu’on puisse dissocier l’individuel du social. La lutte sociale part de l’individu, et les racines de la violence doivent d’abord être arrachées de soi-même. Les racines de la violence, on les trouve en moi, en vous, de même les racines de la non-violence. La non-violence peut être aussi pour l’ouvrier un moyen de lutter contre les nationalismes économiques.
– Comment êtes-vous devenue non violente ?
– Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, ma non-violence n’est pas liée au mouvement pour les droits civiques. Elle procède d’une prise de conscience individuelle. Je suis non violente par réciprocité et esprit de conservation. De là aussi est partie une idée de créer une école de non-violence, car si nous nous entêtons encore à faire chemin dans la violence, nous allons tous nous saborder, aussi le but de l’Institut d’études non violentes est d’étudier tous les aspects moraux et pratiques de la non-violence.
– Comment travaillez-vous ?
– Le stage est d’environ trois semaines, quelquefois davantage. Nous travaillons par groupes de trente, mais le meilleur chiffre se situe autour de quinze.
– Seriez-vous prête à entamer une grève de la faim pour la paix au Viet-nam ?
– Si je faisais une grève de la faim, je m’y engagerais totalement ; et il est fort vraisemblable que j’en mourrais. Pour le gouvernement américain, cela n’aurait pas grande importance. De toute façon, il faudrait faire cela à grande échelle, mais notre organisation serait, à mon sens, insuffisante pour y parvenir. Peut-être n’avons- nous plus assez de temps pour nous organiser.

En conclusion, Ira Sandperl prononça encore quelques paroles en disant que, depuis le début de leur action, la non-violence avait fait un grand pas et réuni de nombreux suffrages. Il rappela enfin que la non-violence n’est pas uniquement morale, mais aussi politique, économique et sociale.

Propos recueillis par Jean-Pierre Laly