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Le Libertaire n°6 (juin 1945)
Le colonialisme et la liberté
Article mis en ligne le 10 décembre 2008
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Le parti communiste, utilisant les événements pour ses fins propres, présente la crise algérienne comme l’explosion de la dernière bombe hitlérienne. C’est se prononcer sur des faits mal connus et simplifier une énorme question. « Le Monde », plus sérieux, examine « l’affaiblissement de l’armature française » (luttes politiques en Afrique du Nord depuis 1942, secteurs antibritanniques, antigaullistes, antisémites), la poussée nationaliste arabe, la participation des Nord-Africains à la guerre et leur élimination de la vie politique, et enfin la cause immédiate du conflit, une terrible crise économique. Les événements de Sétif sont, en effet, la manifestation aiguë d’un malaise latent entre la France et l’Afrique du Nord. Ils sont aussi un des épisodes sanglants des luttes chroniques entre la France et chacune de ses colonies depuis plus d’un siècle. Il convient donc de les replacer dans l’ensemble de l’histoire coloniale française pour en comprendre le sens et la portée.

Pour la masse française, c’est une révélation que cette révolte et cette haine des indigènes. L’éducation et la propagande ont camouflé de sentiments humanitaires les menées impérialistes de la métropole à l’égard des territoires d’outremer, de sorte que la majorité croit à la mission civilisatrice et émancipatrice de la bonne démocratie française. C’est l’honneur des révolutionnaires de s’être opposés au principe et à l’usage de la colonisation et d’avoir dénoncé en leur temps les actes de brigandage territorial et d’oppression multiforme inhérents à toute expansion coloniale. Ce point de vue se fait maintenant jour dans la presse. Dans « Combat », Camus met l’accent sur les maladresses, les fautes de la métropole et demande que « le peuple français et le gouvernement » envisagent de gouverner « selon la raison, c’est-à-dire aujourd’hui l’audace et la générosité ». Nous allons rappeler que le facteur humain n’a pas compté dans la politique impériale et que la France, même dans sa période historique de démocratie, ne l’a cédé en rien, pour la rapine et la mise en esclavage, aux fascismes réputés dépositaires du racisme et de la barbarie.

La France assiste à l’ébranlement de son second Empire colonial. Le premier, qui eut pour fondateur essentiel Colbert, pour centres l’Inde et les Canaris, s’écroula rapidement, l’ensemble de la nation ne s’intéressant pas aux colonies, le gouvernement étant surtout occupé aux affaires d’Europe. De 1754 à 1815, l’Angleterre s’empara des meilleures colonies françaises, de sorte qu’en 1815 il ne restait à la France que quelques débris du passé.

Dans cette période, les gouvernements ne montrèrent pas beaucoup d’esprit de suite, laissant l’initiative à des hommes d’affaires, plus qu’à des hommes d’État. Seul, Colbert, partisan d’une politique de grandeur (lui aussi !), s’occupa sérieusement de ces questions, créa une flotte française, établit et fit prospérer les ports de l’Atlantique (Lorient). Partisan acharné de la prédominance de l’État et de la décentralisation, sa conception coloniale rappelle la conception antique. Les territoires lointains sont des domaines dont l’État se réserve tous les bénéfices, qui doivent fournir à la France des produits estimés (de zone chaude pour les Antilles, fourrures pour le Canada). Il établit donc un monopole du commerce, exercé par l’intermédiaire de compagnies, créées sur le type de la Compagnie des Indes, fondée en Hollande en 1602. Ces sociétés se composent d’un conseil métropolitain d’actionnaires et d’agents coloniaux qui doivent faire chaque année un certain chiffre d’affaires. N’insistons pas sur les beautés que suppose cette mise en exploitation par ces entreprises commerciales. Ajoutons que les populations indigènes furent mises en esclavage, que le peuplement de ces territoires lointains se fit souvent par la force et la déportation, à l’aide d’agents recruteurs, et que la main-d’oeuvre était en majorité levée au Sénégal par la Traite des Noirs.

C’est de 1830 à 1870 que la France jeta les bases de son second Empire colonial, axé sur l’Algérie et l’Indochine. Ce fut la IIIe République qui donna son plein essor aux conquêtes et à la mise en valeur des colonies sous l’impulsion de Gambetta et de Jules Ferry. Par avarice, par crainte des aventures, par peur de la menace allemande en Europe, cette politique ne fut pas toujours appuyée financièrement et militairement par les milieux gouvernementaux.

Cependant, pour placer ses capitaux, s’approvisionner en produits de zone chaude, pour établir à la flotte des bases sur toutes les mers, pour rivaliser avec l’Angleterre, la France accomplit son destin de puissance capitaliste et impérialiste. Les méthodes, souvent incohérentes, furent, dans l’ensemble, les mêmes que sous l’Ancien Régime, conquête, exploitation, qu’il s’agisse de colonisation officielle ou de colonisation libre. jusqu’en 1848 subsista l’ancien Pacte colonial, et la suppression par décret d’avril 1848 de l’esclavage ne fut pas effective, car elle provoqua une crise de main-d’oeuvre et un déficit de production. La législation apporte de temps à autre quelques améliorations à la condition des indigènes, mais la plupart ne passent pas dans les faits, par la faute des fonctionnaires coloniaux. Ce qui est voté à Paris n’est pas appliqué à Alger, et si la métropole n’a plus ouvertement un pouvoir discrétionnaire sur ses colonies, la sauvegarde des libertés indigènes est presque toujours une illusion. Camus souligne l’importance de cet état de fait dans la crise algérienne.

Comment s’opérèrent les conquêtes ? De façon générale, les tribus indigènes ou les individus furent dépouillés plus ou moins directement de leurs terres au profit de la puissance conquérante et de ses colons. Robert Louzon [1] étudie de très près cette période d’« accumulation primitive » en Algérie, véritables expropriations accompagnées de crimes individuels, de massacres, d’atrocités collectives où ne manquent ni les Oradours coloniaux, ni les enfumades dans des cavernes, première édition des chambres à gaz. J. Péra [2] étudie de même la pénétration impérialiste en Annam et les terribles procédés de Paul Bert : punitions des collectivités, villages rasés, terres distribuées aux indigènes soumis, etc.

Quant à l’exploitation, elle se fait par la mise en tutelle et l’humiliation des indigènes (aucun droit politique, travail forcé, tribunaux d’exception, répression cruelle). André Gide, dans son « Voyage au Congo », dénonce le régime abominable imposé aux nègres par la Compagnie forestière de Sanga-Oubangui. Il a vu les soi-disant engagés volontaires, les réquisitions par l’Administration, qui sèment la terreur et font déserter les villages. Il a vu la profonde misère des nègres, leurs « maladies de carence » que Péra [3] signale aussi parmi les populations faméliques d’Indochine, les sévices, la cruauté des Blancs. Pour revenir à l’Algérie, insistons sur le fait que 5 à 6 millions d’Arabes et Kabyles sont opprimés par la population algérienne française et par les caïds.

C’est ainsi que s’est formé un prolétariat de couleur, dont chaque individu est un paria (lois non appliquées sur les élections et les naturalisations) livré à l’arbitraire. Ce prolétariat a déjà souffert en tant que classe, privé de liberté de réunion, de presse, déporté, torturé pour la formation de syndicats [4].

Camus analyse la méfiance des Arabes vis-à-vis de la démocratie, leur dégoût de la politique d’assimilation. Dans ces conditions, la famine déclenche des révoltes et la férocité de la répression exaspère les mouvements séparatistes. Les massacres de Sétif rappellent ceux de Yen-Bay, en Annam, en 1929 [5].

De même que la Grande-Bretagne conserve la cohésion de son Empire grâce à des promesses qu’il va falloir réaliser, de même la France, affaiblie, voit se disloquer son édifice colonial. Quelle solution proposera-t-elle à cette crise ? Nous avons ici, comme partout, une position en faveur de l’émancipation humaine et de solidarité de classe avec les affamés et les opprimés. Nous avons essayé de faire une étude objective et sans démagogie. C’est pourquoi nous nous abstenons de mots d’ordre et de slogans.

Notes :

[1Révolution prolétarienne, no99.

[2Id., no107.

[3Id., nos 107 et 108.

[4Id., nos 11 et 12.

[5Id., nos 107 et 105.


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