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Le Libertaire n°6 (juin 1945)
Atrocités nazies
Article mis en ligne le 10 décembre 2008
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Les journaux sont actuellement remplis des récits des atrocités commises dans les camps de représailles nazis.

Nous n’oublions pas la barbarie cruelle entre toutes qui condamnait toute une collectivité à l’extermination pour le simple fait qu’elle était d’origine juive. Cet antisémitisme exacerbé n’épargnait pas plus les enfants que les femmes ou les vieillards. Et nous n’avons pas attendu cette guerre pour le combattre.

Nous autres libertaires, qui sommes les éternelles victimes de l’oppression, ne pourrions que nous féliciter si la campagne orchestrée avait pour but de châtier des coupables, mais il semble bien plutôt que l’on cherche à semer la haine entre les peuples comme si l’on redoutait qu’il puisse s’établir une paix durable. Car enfin, ce n’est pas la première fois que l’on parle d’atrocités en temps de guerre (et il y a tout un numéro spécial du « Crapouillot » qui montre que les armées balkaniques y avaient atteint une rare maîtrise), mais c’est la première fois que l’on cherche à rendre tout un peuple responsable du système oppressif dont il est lui-même la première victime.

Si l’on part de ce principe, quel peuple ne serait pas à condamner ? Nos bons alliés n’aiment pas beaucoup que l’on rappelle la manière dont les Anglais se comportèrent avec les femmes boers ou comment ils s’y entendent pour mater une grève aux Indes. Les Américains, nous apprennent les statistiques, se contentaient de lyncher 300 nègres par an, dont une bonne dizaine brûlés vifs. Quant aux Russes, pour ne pas avoir à prendre parti dans une campagne de calomnies où sont invoqués les témoignages de nos prisonniers rapatriés, contentons-nous de noter que la presse anglaise accueille avec beaucoup de libéralité les récits de ses rapatriés par la Russie : ils se plaignent d’avoir été molestés, pour ne pas dire plus, par ceux qu’ils considéraient comme leurs libérateurs. C’est une campagne politique, direz-vous. Peut-être, et que cela vous rende prudents pour ce que nous lisons dans nos journaux. Et dans ce déballage des horreurs nationales aucun État n’est épargné. On s’était jusqu’ici laissé dire que la Suisse était un pays pacifique et hospitalier, lisez plutôt ce qu’écrivent les « Iszestia » du 15 avril sur les mauvais traitements dont ont été victimes les prisonniers soviétiques en Suisse :

« Le 23 février 1944, pour la fête de l’Armée rouge, au camp de Waverlimes, les prisonniers s’étaient réunis et chantaient. Le commandant du camp, un certain capitaine Bergen, lâcha les chiens et fit tirer. Il y eut 8 blessés dont un mourut. Lassés de cette existence « pire qu’en prison », certains évadés tentèrent de gagner la France où ils savaient qu’il y avait des partisans. Ceux qui furent repris eurent à subir des peines de prison dans des conditions effrayantes : cellules étriquées où il fallait pédaler sans arrêt pour éviter que l’eau ne les inonde, ou cellules à paroi mobile, garnie de clous, qu’il fallait repousser à la main pour éviter d’être écrasé. Qui sait combien de citoyens soviétiques périrent dans les chambres de torture des pays neutres. »

Alors la Suisse aussi au ban des nations civilisées ?

Mais il ne faut pas montrer les défauts des autres avec un doigt sale, dit un proverbe italien. Je n’ai pas besoin de demander à André Gide de nous rappeler comment les Français se conduisent en Afrique avec les peuples qu’ils civilisent, ni d’invoquer les vieilles histoires de Biribi. Tatahouine, la crapaudine, les enterrés vivants et tous les supplices des Bat’ d’Af’. Je raconterai seulement ce que j’ai vu à Clairvaux. En février 1940 arrive à la centrale un autonomiste ukrainien condamné à quatre ans de prison pour propos défaitistes (il avait dit qu’il était heureux que la Pologne soit vaincue et qu’Hitler libérerait les Ukrainiens). Comprenant assez mal le français, le malheureux est arrêté et mis au cachot pour indiscipline. Là, il est roué de coups par les gardiens qui le frappent sur la tête, lui occasionnant une fracture du crâne. Toute la nuit il hurla sa souffrance aux échos du quartier cellulaire et à l’aube il mourut. À Buchenwald, les actes de décès mentionnent « faiblesse du cœur », à Clairvaux « méningite cérébrale ».

Parmi les punitions, une des plus courantes est la camisole de force : le prisonnier est ligoté à l’intérieur, on lui attache les deux mains aux chevilles, derrière le dos, et on le laisse ainsi agenouillé sur le ciment de sa cellule pendant vingt-quatre heures. S’il crie sa révolte, on jette sur lui deux ou trois seaux d’eau, la toile de la camisole se resserre jusqu’à désarticuler les omoplates. Cela se passait sous Daladier ; qui peut affirmer que nos mœurs pénitentiaires se sont humanisées maintenant ? En tout cas, le sinistre Barbicane qui présidait à ces supplices et qui maintenant jouit paisiblement d’une retraite payée par le gouvernement français doit bien rire lorsqu’on parle des châtiments des crimes de guerre. On voit donc que le gouvernement français et sa presse sont assez mal placés pour se poser en accusateurs. Je pense que c’est non seulement le droit, mais aussi le devoir des rescapés des camps d’extermination nazis de dire ce qu’ils ont vu et ce qu’ont subi leurs camarades. Par contre, il faut dénoncer comme une basse besogne des dirigeants pour exciter les peuples les uns contre les autres, cette campagne des correspondants de guerre et des pisse-copies qui vont visiter ces camps en touristes et y faire un reportage, alors qu’il n’y a plus aucun danger à y courir.

Si, à notre connaissance, l’assassinat n’a pas été pratiqué dans des proportions aussi grandes que celles atteintes par les nazis, ne perdons pas de vue que ceux-ci ne furent pas les seuls à en user pour imposer leur dictature.

Dans cette période d’effondrement des valeurs et de désarroi moral, il faut toujours revenir aux idées simples. Haine = guerre ; amour = paix. Ce n’est pas notre Mouvement qui a lancé ce mot d’ordre ; pourtant, les libertaires s’y rallient sans difficulté, car personne plus qu’eux ne s’est élevé contre les ferments de haine semés par les gouvernants entre les peuples.

Quand il s’agit de faire connaître les réalisations généreuses de peuples étrangers, la presse française est moins loquace.

Camarades. veillez à ce que ce chantage aux sentiments ne soit pas générateur de nouvelles hécatombes.


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