La Presse Anarchiste
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Défense de l’Homme n°3 (décembre 1948)
Histoires vécues du jour et de la nuit
Article mis en ligne le 8 février 2009

par Patorni (Aurèle)
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Les feuilles de température de la planète qui nous sont données par ces multiples agendas qu’on appelle « la Presse » n’offrent pas de changement important : l’ensemble présente une morne stabilité. C’est avec la même résignation, disons avec la même lâcheté, qu’en dépit de leurs angoisses, les hommes abandonnent leurs galères à des pilotes sans conscience ni boussole mais qui se sont arrogé les droits les plus absolus sur l’équipage, les passagers et la cargaison.

Il convient toutefois de noter ce curieux sursaut de bon sens (curieux par son prodigieux et si spontané succès) provoqué par le noble geste de Garry Davis. Nous ne saurions négliger de le noter sur notre carnet de bord en lui souhaitant l’essor qu’il mérite…

Cependant, force nous est de constater cette redoutable acceptation collective des massacres à venir, voire de suicides par désespérance. Cette diathèse se manifeste également par les actes individuels des « dégoûtés de la vie » dont les gestes, relatés en quelques lignes, n’en sont pas moins significatifs.

Le suicide est-il contagieux ?

Il y a quelque temps, à Lons-le-Saunier, Mme Célestine Étienne, apprenant qu’elle allait être inquiétée parce qu’elle avait dérobé quelques kilos d’orge, s’était rendue au belvédère de Baume-le-Meneur d’où elle s’était précipitée dans le vide. Son exemple fut suivi. En Touraine, un vieux cantonnier a fait ses adieux à la civilisation en se jetant dans la Loire. Il s’était attaché une pierre au cou pour ne point se rater. Motif : crainte du lendemain. Comment paierai-je tout ce que le fisc me demande ? avait-il écrit sur le plâtras de sa maison.

En Auvergne, un autre pauvre bougre s’est supprimé après la réception de sa feuille d’avertissement qui dépassait ses économies à la Caisses d’Épargne.

Comme on le voit, il y a encore d’honnêtes gens en France ! On a appris ses devoirs de bon citoyen à l’école primaire pas vrai ? Et quand l’État l’exige, on s’exécute jusqu’au bout ! Mieux ! On devance l’appel.

Mais il y a des rebelles

Il y a ceux qui ne veulent pas crever avant d’avoir tenté le dernier coup de dés, ceux qui, comme le Rastignac de Balzac, veulent empoigner Paris au collet en lui criant : « À nous deux ! » Il y a les émules ou les imitateurs de Cartouche dont on va nous donner au cinéma une nouvelle édition.

Pas de chance pour eux en ce moment. Tantôt, après des études stratégiques dignes d’un professeur à l’École de Guerre, ils se trompent de sacs dans le camion qu’ils ont fait stopper et ne trouvent, comme cette semaine, que des faire-part ou des cartes postales à la place des valeurs qu’ils escomptaient, tantôt, comme Abel Danos, disciple de Pierrot le Fou, ils se voient réduits au fric-frac d’une chambre de bonne. Après quoi, Abel Danos, pourchassé par une foule que le concierge de l’immeuble avait alertée en criant « Au voleur ! » a été lynché par ses poursuivants. Et cela, si copieusement, qu’il eût certes préféré un passage à tabac officiel. Mais sans plus épiloguer sur les horreurs du lynchage, quel qu’il soit, retenons seulement ceci : c’est que, d’après le procès-verbal, la foule ignorait totalement l’identité de sa victime. Il avait suffi au concierge de pousser son cri d’alerte pour déchaîner la meute qui lacéra sa proie sans la connaître, sans savoir même de quoi elle était coupable. Ç’aurait pu être vous ou moi. Le « tueur nº1 », comme les journaux appellent désormais Abel (quel joli prénom pour un tueur) n’était alors pour cette foule qu’un modeste inconnu.

Mais d’autres criminels gardent l’incognito

Et nombreux sont ceux qui échappent à toute vindicte grâce à cette conspiration du mensonge qui a nom « la Raison d’État » et qui, une fois de plus, vient de présider à la rédaction de cet indigeste ouvrage :

Le IVe tome du dictionnaire diplomatique

Œuvre monumentale, nous annonce-t-on, qui embrasse tous les événements diplomatiques de ces dix dernières années. Vingt-sept chefs d’État, 49 ministres des Affaires étrangères, 500 ambassadeurs et ministres représentant 73 États y ont collaboré !

Ou pourrait donc tout savoir !

Oui, si ce livre racontait « les choses » telles qu’elles se sont passées, ce serait assurément mon livre de chevet. Ah que ce serait donc captivant ! Comme il éclairerait d’une lumière crue toutes les impostures, les tractations, les félonies de ceux qui nous ont conduits où nous en sommes ! Et à côté d’eux, tous les gangsters en renom n’apparaîtraient-ils pas tels qu’ils sont des petites gens, des tueurs à la sauvette, des ratés ! Car les bénéfices des racketteurs de Montmartre et d’ailleurs sont si aléatoires que pas un banquier ne consentirait à les subventionner.

Mais, au grand jour, amplement commanditée, une autre pègre, aussi inattaquable que les Dieux de l’Olympe, continue à préparer ses nouveaux forfaits. On ne sait même plus les noms de ces criminels tant ils sont camouflés sous les anonymats que leur confèrent de puissants complices. Ils existent cependant ; leurs projets nous sont révélés chaque jour, à l’abri des lois, dans leur pays respectifs. On nous le dit sans détour :

La bombe atomique est démodée

Sans doute, ajoute-t-on, pourra-t-elle être utilisée, mais elle a un grand défaut ; certes, son rendement est incontestable ; elle a fait ses preuves, mais elle est grevée d’un lourd handicap. Il ne faut pas oublier en effet qu’en massacrant de l’homme elle détruit des bâtiments, des usines, de la terre, des mines, bref de la richesse réelle (pour ceux qui la possèdent).

Cette bombe était vraiment un élément de désordre. Aussi va-t-elle faire place à ta dernière trouvaille de l’année :

La saupoudreuse atomique

Ça, c’est une affaire. N’importe quel groupe financier doit s’y intéresser. C’est la guerre avec toutes ses garanties pour ceux qui comptent en profiter. Sachez donc que les effets de la saupoudreuse atomique peuvent se résumer ainsi : une chute de neige radio-active qui offre ce gros avantage d’anéantir la population d’une ville sans aucun dommage pour les bâtiments (sic).

Répétons-le : c’est une trouvaille. La cargaison ne sera pas perdue comme je le croyais naïvement au début de ce papier. Aucun dommage, Récupération assurée des frais de guerre. Remboursement immédiat au vainqueur. Messieurs les créanciers sont admis à faire valoir leurs droits.

Mais y aura-t-il un vainqueur ?

C’est la question que nous pourrions poser à tous les stratèges du monde après les résultats des grandes manœuvres américaines qui viennent de se dérouler au large de Terre Neuve. Personne n’en est satisfait… les simulacres n’ont pas suffisamment éclairé les grands chefs militaires, on se chamaille pour l’efficacité de ceci ou de cela… on va recommencer. Et nous sommes informés que la marine des États-Unis va exiger « des crédits considérables pour y effectuer des transformations nécessaires ». Mais il n’y a pas que la marine. L’aviation proteste :

— Et moi ! on ne me donne rien ! On ne peut pourtant rien faire sans nous !

— Et nous ! rétorque l’armée de terre. Sans nous, on ne peut pas « occuper » !

M. Truman ne sait plus où donner de la bombe.

Ce n’est pas comme Jean Pipaud

Il est vrai que la bombe de Jean Pipaud n’était qu’un pavé. Mais un pavé lancé dans une vitrine, ça suffit pour vous envoyer en correctionnelle. Même quand cette vitrine est celle d’un marchand de jouets destinés aux enfants qui veulent apprendre comment on fait la guerre. Arrêté, Jean Pipaud a fait hautement sa profession de foi : les panoplies et tous les bazars de guerre le sortent de son excellent naturel. Et il ajouta qu’il fallait débaptiser toutes les rues portant des noms de généraux pour les remplacer par les noms des bienfaiteurs de l’humanité.

Voilà je pense un très bon programme. Et je voterais pour Jean Pipaud s’il se présentait au Conseil municipal.

Aurèle Patorni


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