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Défense de l’Homme n°3 (décembre 1948)
« Les parents terribles »
Article mis en ligne le 9 février 2009
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Un chef-d’œuvre de poésie, Cocteau a fixé sur le ruban sensible de l’art du cinéma un monde original, fantasque et merveilleux. Présentant alors sa pièce de théâtre, dont les trois actes passent pareils à des bouffées de rêve, l’auteur avait écrit ceci : « Je pense que le théâtre doit être une action et non une bonne ou une mauvaise action. » Parole riche et combien pertinente ! Cette pièce, Les Parents terribles, a ému les amis de la poésie et aussi, disons-le honnêtement, les autres. Pour tous ceux qui ont eu la joie de le voir, ce spectacle restera dans les mémoires attendries comme l’un des meilleurs qui se puissent concevoir, écrire et jouer.

Je distingue deux sortes d’écrivains : ceux qui se servent du « trait » et ceux qui se servent de la « ligne ». Le trait a une épaisseur, donc un relief ; cela nous donne Voltaire, Hugo, Montherlant, et ses réflexions typées. Le trait compose une architecture de « lignes tracées », c’est-à-dire mesurables et non plus impondérables.

À l’antithèse, la ligne à une tonalité, une invisible force que l’on nomme « longueur d’onde ». C’est le flottement des lignes floues qui crée une atmosphère et engendre une action.

Tout art d’essence classique est « linéaire ». Le « trait » se révèle romantique, au sens large du mot. La « ligne », au contraire, aussi peu éloquente que possible, est musicale.

Comme Chaplin, mais en tenant compte d’une mythologie toute différente, Cocteau est un poète des « lignes entremêlées et turbulentes ». Je m’excuse des idées littéraires qui précèdent. Mais j’assure les lecteurs qu’elles se situent dans le cadre de la mise en film des Parents terribles.

Il y aurait beaucoup à dire sur l’adaptation de Cocteau et cette élaboration artistique qui va de l’oeuvre de théâtre à l’oeuvre de cinéma. La place nous manque pour un libre examen approfondi de cette très intéressante entreprise.

Allez voir ce très beau film ! Vous y aimerez tout, l’extraordinaire décor, et cette maison qui « tangue ».

On ne peut raconter un tel film, un tel monde. Il faut le voir, lui sourire et le sentir avant d’essayer de le comprendre. Devant cette dernière réalisation de Cocteau, je trouve ravissant d’aimer un tel poète, avec ses qualités souvent décevantes, ses défauts séduisants, ses faiblesses mondaines, ses oublis de sa valeur propre et son art si particulier.

Tout est dans l’atmosphère. Tout. C’est simplement prodigieux. Ne cherchez pas la poésie dans un coin, sur un visage, au fond d’une réplique, dans la cadence du montage, les sauts de la caméra, l’excellence du mouvement d’ensemble ; elle est partout à la fois.

Et quel équilibre ! Quel talent aussi, chez. les interprètes, les amis de Cocteau !

Marais, spontané et irremplaçable ; Dorziat, ressemblant magistralement à Dorziat, à quelqu’un de très bien. Et surtout cette géniale Yvonne de Bray, inoubliable et bouleversante, à la voix qui fait songer à Colette et au naturel si juste, si nuancé, si sensiblement profond qu’il semble terrifiant et mystérieux… Rarement film n’est mieux « vécu », à travers l’enchevêtrement des « lignes » dramatiques.

Partout où il nous conduit, Cocteau nous enchante. Chacune de ses créations, ingénieusement articulées, habilement construites et équilibrées, riches d’étoiles puisées dans un magique bric-à-brac poétique, nous fait découvrir une disposition hétéroclite d’un monde innocemment anarchisant, un ordre du désordre. Cocteau fabrique « son » monde en étoilant chaque battement du cœur, chaque sourire de l’âme. À ses objets, à ses « bricoles », à tout ce qui compose sa danse folle, ses philtres et sa jeunesse, Cocteau peint des bulles de savon fantastiques, à l’instar de cet autre poète que j’aime et qui m’en voudrait si je le nommais.

Dans ces Parents terribles, Cléo déclare : « il y a la race des grandes personnes et la race des enfants. » Puissent les Dieux des enfants faire en sorte que le Sorcier bricoleur du Sang d’un poète reste toujours un « enfant ».

R. T.


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