Sottise humaine (1)

, par  Louiche (Jean-Baptiste) , popularité : 4%

De toute l’animalité qui naît, croit et se meut sur la surface de notre planète, la famille est sans contredit la mieux favorisée des biens qu’il a plu à la nature, de donner à ses œuvres vivantes dans la période démente de son activité première, mais paysan claquedent crasseux ou opulent, gommé, chaque fois que nous jetons notre regard sur la meute variée d’individus qui grouillent dans le rayon qui nous est le plus connu, nous apercevons nous, que, l’homme [de] tous les animaux est celui qui sait le moins profiter des qualités et avantages qui lui sont particuliers.

Incapables de subsister par eux-mêmes, les loups mûs par le ventre, — comme l’homme— n’obéissent qu’au moi ne disputent leur vie qu’aux familles animales qu’aucun lien ne lie à la leur, l’homme au contraire capable d’alimenter toute l’animalité terrestre par la diversité de ses aptitudes et la puissance de ses facultés, s’est donne à tâche jusqu’à ne jour de disputer la sienne à lui même. Le moi unit les loups quand le ventre parle, il désunit l’homme même quand le ventre ne dit rien.

D’instinct la bête se groupe — se solidarise — pour chasser sa proie et vaincre tous les obstacles, et les hommes fiers de parler discourent pour ne pas se comprendre, ils écrivent pour se salir et s’exciter mutuellement ; ils pensent pour se duper, s’arment pour se tuer, et quand vidés de mots, énervés de leurs propres ruses et fatigués de leurs coups ils se regardent un court instant, c’est pour se délier et se mesurer a nouveau comme si la vie de l’un dépendait de la mort de l’autre.

Pour se défendre, la bête se groupe librement, naturellement et garde son individualité, son indépendance. Pour s’entre dévorer, les hommes s’enrégimentent, se donnent des maîtres et se pliant sous le joug de ceux qui s’imposent ou qu’il choisissent, ils font abandon de leur volonté, d’eux-mêmes.

L’homme lit et relit constamment son histoire, la discute, l’analyse, et comme s’il n’en avait point les mêmes errements, préside encore à sa chose sociale il est toujours nationalisé et classé, sa volonté ou plutôt celle de quelques-uns est toujours codifiée, ses instincts voilés et pour lui, la solidarité n’a pas cesse d’être un mythe. La bête, elle, n’a pas d’histoire c’est peut-être pour ça qu’elle s’entend.

Union, union : voilà le cri de tous et chacun veux — tirer la couverture à soi. — Le législateur prêche et bafoue ses collègues du milieu ou des extrêmes quand il ne les insultent pas, le banquier prend le mot pour titre de la boutique à ses opérations et rêve la ruine de ceux qui ont le malheur d’avoir recours a lui, le commerçant et l’industriel en parlent, et il n’est pas un seul de ces pires exploiteurs du besoin d’autrui qui ne frémit d’aise a l’annonce qu’un voisin son concurrent — coule ; en choquant le verre les gueux aussi parlent d’union, le cabaret en scelle combien chaque jour et pourtant avec quel mépris ils se jalousent et se dénigrent, les murs de la fabrique, de l’atelier ou de l’usine et le bureau du maître seuls pourraient le dire. Faut-il s’étonner d’entendre exprimer des vœux d’union de bas en haut de l’échelle sociale et constater qu’à tous les degrés, on ne s’en occupe pas davantage, quand on se moque pas cordialement des plus que simples qui s’y dévouent sincèrement.

Certes si nous ne connaissions nous-mêmes l’objet de tous nos vœux, si nous savions que nos moindres gestes, que tous nos actes, ont pour cause, rarement avouée et cependant toujours avouable, la satisfaction de nos désirs, si nous ne savions en un mot que tout ce que nous disons et faisons est pour nous, toujours pour nous, nous serions certainement frappés d’entendre continuellement les hommes parler d’union et ne faire que cela, cela seulement.

Ce mot est assurément le plus connu, les orateurs, le fleurissent, les écrivains, l’adulent, les poètes l’harmonisent il est la devise du riche et du pauvre, du tyran et du tyrannisé, il est dans toutes les bouches et dans tous les cœurs, tous proclament sa puissance et chacun s’exerçant, agissant contre tous, nul ne semble y croire.

« L’union fait la force » répète-t-on en tout et partout, et dans la famille humaine aucun ne s’y prêtant réellement, chaque citoyen est un élément de discorde sociale.

Disons cependant que c’est avec conviction que chacun en parle, tous y aspirent, puisque tous s’associent et que l’association a pour but aide et protection à chacun de ses membres. Le législateur se groupe le financier s’unit, les commerçants et industriels se syndiquent, l’ouvrier, le manouvrier, l’employé et l’artiste se syndiquent aussi, tous se lient, se liguent, se coalisent pour se protéger mutuellement et défendre leurs intérêts. C’est par le groupement que le faiseur de lois fait de l’opposition et par elle explique son existence inutile. c’est uni que l’agioteur vend son argent sur le marché financier et par la plus monstrueuse spéculation assure ainsi sa domination. Syndiqués, les artisans du haut commerce et de la grosse industrie organisent la concurrence et monopolisent. Syndiqués, les prolétaires tentent de protéger leurs salaires, mais se liguant seulement et par fraction dans leurs catégories professionnelles, ils ne réussissent qu’a entretenir entre eux les plus ridicules et plus funestes rivalités. Tous enfin, tous s’unissent, mais divisés en deux classes et subdivisés par castes et dans un ordre hiérarchique tous s’unissent, mais c’est par groupes dont les intérêts sont opposés et dans lesquels chaque individu a sa place marquée, son privilège ou sa peine. La jouissance pour l’un la misère pour l’autre.

Ce n’est pas le véritable besoin qui groupe les hommes, mais les convenances professionnelles ou de fortunes. La loi naturelle des affinités n’est pour rien dans l’association, plus qu’autrefois, la crainte de déroger est tout : ici c’est un épicier enrichi qui rêve d’administrer les affaires publiques et n’a que du mépris pour le faubourg qui l’a fait opulent, là c’est un employé de bureau ou de magasin que de trop modestes appointements obligent à s’abreuver d’eau rougie et nourrir d’arlequins, et qui cependant n’a que du dédain pour ses privilégiés, beaucoup de travailleurs en blouse. Ailleurs, dans l’atelier, c’est un ouvrier qui fera son possible pour se lier avec des camarades plus favorisés devant vaut le salaire, et fera tout pour s’écarter de ceux dont quelques centimes différentiels distinguent le leur ; partout enfin c’est la même inconséquence, le même ridicule, chacun jalouse ou fait fi de ceux dont la condition ou la profession n’est ou ne parait pas semblable a la sienne, et comme pour bien en établir la différence chacun a son expression caractéristique a l’adresse d’autrui. L’homme retiré du négoce soutient qu’il connaît l’ouvrier et affirme en se contractant les lèvres que c’est un — pas grand chose, —pour l’humble appointé du bureau c’est un — rien du tout — et tous les travailleurs du chantier, de l’atelier ou de la fabrique parlant loin a loin de chacun et dans les termes les plus méprisants, il arrive que tous ont la plus détestable opinion de tous.

(À suivre).

Jean-Baptiste Louiche

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