Un parti condamné

, par  Schæffer (Charles) , popularité : 5%

Le résultat des élections municipales a mis en fête les possibilistes. Un Te Deum général a été chanté par toute la fédération des travailleurs socialistes de France. Je comprends facilement cette joie exubérante de la part des membres de ce néo-parti politico-économiquo-fumiste, qui vient de montrer à quel point tout parti doit pousser le machiavélisme quand il veut arriver au pouvoir.

Certes, nous ne devons plus avoir d’égards envers ce parti que l’on a encore l’air de ménager parce qu’il s’intitule socialiste-révolutionnaire et qui n’est, en réalité, que le refuge des ambitieux et des jésuites de la Révolution. — Exemple : Paul Brousse, ancien anarchiste, actuellement conseiller municipal. Je crois avec raison qu’il serait naïf de ne pas le mettre au rang de tous les autres partis politiques qui ont jusqu’à présent entravé la marche en avant des idées modernes, en entretenant soigneusement l’ignorance populaire.

Les anarchistes auraient tort de ne pas lutter aussi énergiquement que possible contre un parti qui, au lendemain de la Révolution, s’il en sortait vainqueur, les ferait fusiller par ses gendarmes du quatrième état, sous prétexte que ces anarchistes ne veulent pas obéir à des généraux comme Eudes, à des législateurs genre Brousse Joffrin ou Guesde-Lafargue-Deville.

Il faut écarter tout espèce d’équivoque en expliquant aux travailleurs ce que veut le parti ouvrier et ce que veulent les anarchistes.

Il faut éclaircir les idées nouvelles, en faciliter la compréhension. C’est à cette tâche que nous voulons nous atteler. Certainement, les idées anarchistes sont encore à leur début. On les sent mieux qu’on ne les explique. Mais c’est justement parce qu’elles sont trop incompréhensibles pour la masse, qu’il faut les étudier avec intérêt plutôt que de les combattre — pour cette même raison — comme MM. les possibilistes.

En un mot, il faut vulgariser ces idées libertaires qui paraissent stupides aux fortes têtes du socialisme autoritaire ; car, si le peuple ne les comprend pas facilement, la cause en est à ceux qui le mènent ou qui aspirent à le mener.

Mais pardon, je vais me laisser entraîner et oublier ce qui a fait le sujet de cet article. Je voulais prouver que le parti ouvrier était condamné à disparaître, malgré le succès relatif qu’il vient de remporter au dernier scrutin.

Quand le parti ouvrier s’est formé, ce ne fut pas en organisation politique, mais en parti de classe, ce qui n’est pas pareil du tout. Il voulait alors employer le suffrage universel non pour obtenir des réformes — ce qu’il déclarait impossible — mais comme moyen de propagande ; en un mot pour profiter de la période électorale, seul moment où les travailleurs semblent sortir de leur apathie.

Aujourd’hui, c’est tout le contraire ; il a changé de tactique. Il tache par le suffrage universel d’arrondir les coins de la lutte qu’il a entreprise contre la bourgeoisie ou autrement dit le troisième état. Il est devenu un parti politique, ses pontifes l’affirment assez souvent dans leurs journaux. Le parti ouvrier aura donc le même, sort que tous les autres partis qui ont fait ou font de la politique. L’Histoire du parlementarisme depuis 89 nous le prouve suffisamment. Les meneurs possibilistes, qui connaissent — je le pense du moins — cette histoire, peuvent le constater.

Quel est donc le but du parti ouvrier ? On ne le sait plus exactement. Demandez-le à M. Joffrin qui semble nous le dire : « Ce que nous voulons, a-t-il dit l’autre soir, salle Favié, c’est réunir sous le drapeau socialiste ceux qui veulent voir une fin à la misère publique. Pour cela, nous adressons un appel aux radicaux-socialistes sincères qui peuvent venir avec nous et par l’appoint de leurs voix, obtenir des réformes ; car nous ne sommes pas des violents, nous voulons affirmer nos revendications par les moyens pacifiques et légaux. [1] Nous vous l’avouons, compagnons, nous n’y comprenons plus rien. Ou ces gens-là sont bêtes ou ils sont coquins ; il n’y a pas de milieu. Que penser d’eux quand ils viennent vous dire, tantôt que la Révolution est inévitable, tantôt qu’elle est évitable ? Pas grand chose de bon. Que ce sont des individus qui veulent saisir le pouvoir par tous les moyens possibles pour le garder. — Ce sont des clous qui veulent en chasser d’autres.

Mais ils n’y arriveront peut-être pas et voici pourquoi.

Le parti ouvrier, grâce a son jésuitisme, parviendra à se glisser dans les assemblées électives bourgeoises. Il sera obligé de faire quelque chose, et comme il se trouvera toujours en face d’une classe avide de richesses ne pouvant lâcher des réformes au profit du prolétariat sans disparaître, le parti ouvrier, qui aura vécu de promesses, démontrera logiquement par la force des choses son impuissance.

Alors le peuple, désabusé, voyant clair, jettera pardessus bord et la bourgeoisie et le parti ouvrier, en affirmant par ses actes que la Liberté est son unique aspiration, qu’il n’entend pas se retirer d’un pétrin pour se jeter dans un autre bien plus profond.

Charles Schæffer

[1Lire le Temps paru le lundi 23 mai.

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