L’individualisme

, par  Deherme (Georges) , popularité : 3%

Production, Consommation, Échange

(Suite et fin.)

II

Lorsque en 1792 les royalistes voulurent jeter le discrédit sur la République ils firent répandre par leurs agents, dans toute la France, que la récolte avait été mauvaise, qu’il allait manquer de blé et que la famine serait sous peu effroyable ; immédiatement la famine renchérit d’une façon extraordinaire et, justement où la récolte avait été bonne, le pain atteignit jusqu’au prix exorbitant de six à huit sous la livre. Les mesures idiotes des commissaires affolés, voulant tout organiser, y contribueront pour beaucoup. Bref, l’on ne manquait pas de blé, mais la peur d’en manquer fit ce qu’aurait fait une récolte à peu prés nulle.

Eh bien, au lendemain de la Révolution, il faudra faire absolument le contraire. La Terre produit, même à présent que la production est immolée à la spéculation, que la plupart des objets comestibles se gâtent faute d’une production et d’une consommation équilibrée, que plus des deux tiers de la population sont parasites ou ne sont occupés qu’à un travail non productif, — la Terre produit plus du double de ce que les hommes et les animaux domestiques peuvent consommer en s’entretenant convenablement [1].

Voilà ce qu’Il faut que le peuple sache pour qu’il ne soit pas pris d’un faux égoïsme dicté par la peur et qu’il ne s’accapare les produits comestibles. S’il est instruit sur ce sujet, et il faut qu’il le soit, il ne voudra pas de dictature ni de commissions de distribution ; étant sûr de trouver toujours dans les magasins ce dont il a besoin il n’y aura pas un homme parmi lui assez inepte pour s’amuser a empiler des objets de consommation, qui s’abîmeraient dans ses caves et greniers, tandis qu’il pourrait les avoir toujours à sa disposition, nouveaux et frais, dans les magasins. Si l’on me dit qu’il y aura des produits rares que tout le monde voudrait avoir, je réponds que les goûts sont complexes à l’infini et que les produits rares sont excessivement nombreux, en général, que ceux qui aiment les truffes se régaleront de mets truffés, que ceux qui adorent le champagne en empliront leur verre à loisir. S’il en est qui prennent et des truffes et du champagne, on n’y fera pas attention, absolument comme dans un souper de famille ou à une table d’hôte où l’on ne s’occupe pas s’il y a un convive aux appétits plus grands, qui prend deux parts de gâteau.

Quant à la production elle s’exécutera de même façon : librement ; travaillant quand bon leur semblera il est à présumer que les hommes ne feront pas durer le travail plus de quatre heures par jour, moyenne suffisante. Le dégoût si légitime provoqué par une trop longue durée dé travail n’existera donc plus ; la faculté de varier ses occupations, ensuite la liberté qui régnera dans l’atelier comme partout, tout cela rendra le travail le plus pénible gai et attrayant comme un jeu : l’équitation et la conduite d’une calèche, qui est pour nos copurchics un plaisir extrême parce qu’ils ne l’exercent que quelques heures par semaine, est le plus dur des métiers pour le cocher, contraint par la faim de l’exercer dix ou douze heures par jour. L’homme a des forces à dépenser, et lorsqu’il aura conscience de sa personnalité, lorsqu’il sera vraiment égoïste, il aimera mieux les dépenser pour son intérêt qu’inutilement ; il travaillera donc, soyez-en certain, assez pour se subvenir, c’est-à-dire assez pour la satisfaction de ses besoins matériels et intellectuels. Il pourra se trouver des apathiques qui ne travailleront pas assez mais, par compensation, il se trouvera aussi des nerveux et des sanguins qui travailleront de trop.

Là est la solution : au lieu de mettre la Société au-dessus de l’individu, faire le contraire : Mettre l’individu au dessus de la Société ; je le répète, là, est la solution, là est le salut — le salut de la Révolution.

III

Comment l’échange se fera-t-il avec les fédérations et les groupes non anarchistes ?

Pour cette partie, qui est la principale de mon article, je tiens à déclarer ceci : je ne crois pas que l’individualisme triomphe immédiatement et partout. C’est pour cela que j’ai émis l’idée fédérative comme la seule praticable et respectant le principe de Liberté ; seulement que, tout en n’ayant pas les mêmes formes, les fédérations et les individus seraient régis par un pouvoir moral commun l’ÉGOÏSME, qui conduit au respect de l’individualité chez chaque homme.

Or, partant de là, il est admis que si certaines fédérations pourront employer la monnaie ou les bons de travail dans leur sein, elles ne le pourront pas, moralement et matériellement, pour les échanges avec les fédérations n’ayant pas d’organisations ou n’étant pas organisées comme elles.

Supposons la ville de Paris, composée d’individualistes, surchargée d’articles de bijouterie, de bronze d’art, enfin de tout ce qui constitue l’industrie parisienne, mais elle manque de légumes et de viandes. Puis, il y a une fédération collectiviste en Bourgogne dont la récolte a été excellente. Quelques individus s’apercevant que Paris va manquer d’objets de consommation publient un bulletin statistique de ce que la ville a besoin et de ce qu’elle a de trop. Aussitôt la fédération bourguignonne, plutôt que de gâter sa récolte, enverra tout ce qu’elle aura de trop, d’autres fédérations feront de même et Paris aura ses légumes. Quant à ses articles industriels, la ville les encarta là où on les demandera ; les peintres, les sculpteurs, les savants et les littérateurs qui voudront que leurs œuvres soient connues partout les enverront en province et à l’étranger.

Au commencement il est probable qu’il y aura des désordres, des produits se gâteront faute d’entente, mais, peu à peu l’on connaîtra par les bulletins, les livres, les journaux, la consommation exacte de chaque fédération et tout s’équilibrera naturellement.

Que l’on ne crie pas à l’exagération ; actuellement, malgré la Société anti-naturelle qui nous régit, cela se pratique et l’on s’en trouve bien.

Lorsque les explorateurs pénètrent dans le centre de l’Afrique, lorsqu’ils échangent de l’étoffe, de la verroterie et des alcools contre de l’or, est-ce que les indigènes pèsent la poudre précieuse ? Non, ils donnent sans compter, ayant de l’or plus qu’il ne leur en faut, tandis qu’ils ont grand besoin d’étoffe, de verroterie et d’alcool.

Même au centre de notre civilisation stupide, à Paris, la maxime individualiste « à chacun suivant ses besoins » est pratiquée : j’ai dit que la Terre produisait plus du double de ce qui serait suffisant à l’entretien confortable de chacun ; l’eau qui arrive à Paris n’est pas en plus grande quantité, proportionnellement, que les comestibles, surtout en été, et pourtant chaque ménagère prend ce qu’elle a besoin, elle use quelquefois 100 litres pour son lavage comme il y a des jours où elle n’emploie qu’un ou deux litres : sa consommation d’eau n’est réglée que par le besoin qu’elle en a [2].

L’on ne peut nier que cette distribution d’eau, qui se fait sans distributeurs, ne soit une des phases de l’échange ; étendez la question, au lieu d’une ménagère à côté, d’autres ménagères, prenez une fédération à côté d’autres fédérations, une nation à côté d’autres nations, et vous aurez le futur échange libre, sans monnaie, sans État, que n’ont pas su voir les économistes si perspicaces. Et que l’on ne vienne pas me dire que ce qui modère l’usage de l’eau c’est le prix qu’en fait payer la compagnie, car ce sont les propriétaires ou l’État qui la paient et une ménagère se fiche du propriétaire ou de l’État comme d’une carte d’électeur.

G. Deherme

[1Le cadre du journal ne me permettant pas de prouver par les résultats des statistiques la vérité de ce que j’avance, j’engage mes lecteurs à lire pour s’en convaincre, la très intéressante brochure : Les Produits de la Terre.

[2L’eau qui arrive à Paris se répartit, en moyenne, à 50 litres par habitant.