Violence et non-violence dans la révolution anarchiste Anthologie présentée par Lucien Grelaud, préface de Marie Martin

, par  Grelaud (Lucien), Martin (Marie) , popularité : 11%

Préface

Une des raisons pour lesquelles nous avons entrepris d’éditer « Anarchisme et Non-Violence » a été la pauvreté de la documentation, des études, des réflexions sur la non-violence dans le mouvement anarchiste.

Même si l’image actuelle de l’anarchisme n’a plus rien à faire avec celle d’une lanceur de bombes, les actes de violence ont été longtemps les actes préférentiels des anarchistes, particulièrement à la fin du siècle dernier. Eux qui voulaient instaurer une société sans violence, nous sommes-nous demandé, n’ont-ils pas ressenti de contradiction avec l’usage de la violence révolutionnaire contre celle établie, n’ont-ils pas posé le problème de la concordance entre les moyens et les fins ?

Certes, notre intérêt premier est de définir une attitude et une tactique non violente dans la société actuelle, dans notre situation présente, mais nous voulions savoir si nous pouvions tabler sur des précédents qui auraient déjà donné réponse à certaines de nos questions.

L’anarchisme depuis Proudhon, depuis surtout la Première Internationale, a été intimement lié au mouvement ouvrier, il a vécu par lui, il a pensé à travers lui. Cela ne signifie pas que les théoriciens de l’anarchisme aient tous été — il s’en faut — des militants syndicalistes, mais leur pensée était imprégnée de la situation concrète du mouvement ouvrier, du mouvement social en général, de leur époque.

Nous ne les avons cependant pas présentés dans leur action historique, dans leur influence sur le milieu de travail, mais nous avons choisi de privilégier l’aspect théorique de leurs écrits.

Cette démarche nous semble prioritaire : nous nous refusons, en effet, à expliquer la violence par le seul contexte historique et, si nous voulons aujourd’hui l’analyser pour l’éviter, il nous faut connaître les justifications et les explications qui lui ont été données.

Cela n’implique pas que nous n’étudierons pas un jour l’histoire événementielle et les situations réelles dans lesquelles est apparue la violence, ou la non-violence.

La conclusion de ce numéro spécial esquisse une analyse de l’évolution historique de l’emploi de la violence dans notre mouvement.

Si la classification choisie des théories anarchistes se fonde essentiellement sur celle d’Eltzbacher (cf. bibliographie), il n’a évidemment pas été la seule source de cette étude. De l’ampleur des citations doit ressortir la fidélité à la lettre comme à l’esprit des auteurs étudiés. Est-il besoin cependant de rappeler combien nous nous sentons peu tenus de respecter la parole des ancêtres, de dogmatiser leur pensée, de cesser de contester tel ou tel texte ? Une attitude anarchiste devant un auteur est critique, sélective, n’escamote pas les contradictions ; ce n’est pas parce que Bakounine a prôné la violence que nous n’adopterons pas certaine méthode, certain jugement venant de lui ; de même ce n’est pas parce qu’Armand a établi le rapport violence-autorité que nous serons contraints de préconiser son individualisme ou ses théories sur la sexualité.

Voici donc défini, en quelques lignes, l’esprit et les limites de ce numéro spécial sur le problème de la violence et de la non-violence dans la révolution anarchiste. Aux groupes anarchistes non violents, il offre une mise au point et un rappel des positions des théoriciens fréquemment cités. Aux autres, il voudrait poser le problème des rapports entre la violence et l’autorité, de l’usage de la violence dans la révolution ou dans la revendication ouvrière, du déterminisme historique et de l’évolution tant des idées que des situations.

Ce n’est pas de propos délibéré que nous verrons se dessiner une progression chronologique de la violence à la non-violence. Nous ne nions d’aucune façon la perpétuation des mouvements « violents » ni ne les prétendons caducs.

Mais il nous semble que le problème de la non-violence se pose, les « Données fondamentales » le disent, avec une acuité grandissante, et que la double contradiction, entre l’ordre régnant et celui que nous voulons établir, entre les moyens des luttes et les fins pacifiques, ne supporte pas de rester irrésolue.

Ce numéro pose une première contribution historique ; il sera suivi par d’autres, mais nous voudrions aussi qu’il engage le dialogue.

Marie Martin

« La question de la violence n’est pas résolue du tout en ce qui concerne sa valeur comme facteur d’anarchisme. Il est indubitable que la violence a servi les desseins de l’anarchisme sous divers aspects. Mais on ignore absolument si elle servira les buts de l’anarchisme. Voilà le problème ; il faut le creuser à fond. Aucun anarchiste ne saurait nier que la violence engendre la violence, et que l’effort nécessaire pour se mettre à l’abri des réactions, des représailles des violents, perpétue un état d’être et de sentir qui n’est pas favorable à l’éclosion d’une mentalité antiautoritaire. Faire violence, c’est faire autorité. Il n’y a pas à sortir de là. Un milieu sans autorité ne peut exister que s’il est accepté volontairement et de bon coeur par ceux qui le constituent ; dès qu’il y a contrainte et obligation il n’y a pas d’anarchie. »

E. Armand

Anarchie

D’après le dictionnaire Larousse du XXe siècle, « le mot anarchie dans la philosophie politique s’emploie dans un sens voisin du mot anarchisme, et désigne un système politique et social où l’individu se développerait librement selon ses droits naturels et où la société se passerait du gouvernement central. Voici les principes généraux de cette doctrine, dont les formes sont très variées dans le détail. Tout homme a un droit naturel égal et imprescriptible au bonheur et à se développer librement. Ce droit est annihilé dans les sociétés existantes par un ensemble d’institutions sociales : pouvoir central, religion, famille, propriété, militarisme, patriotisme, etc., qui ont établi sur la terre un régime injustifiable logiquement et pratiquement criminel. Ce régime doit être jeté bas et remplacé par celui de la liberté et de la fraternité véritable. Ce sera un état de communauté véritable où chacun travaillera selon ses forces et recevra selon ses besoins. Tous seront égaux ; les unions libres. L’homme est sinon naturellement bon et bienfaisant, au moins capable de le devenir et de se rendre compte que son intérêt bien entendu est inséparable de celui de l’humanité. Il est possible et juste qu’un état de moeurs communistes et fraternelles remplace l’état actuel des lois oppressives et injustes… »

Pierre Kropotkine dans l’« Encyclopédie Britannica », éd. 1958, le définit ainsi (ce texte date de 1911) :

« Nom donné à un principe ou une théorie de la vie et de la conduite selon lesquels la société est conçue sans gouvernement, l’harmonie d’une telle société est conçue sans gouvernement, l’harmonie d’une telle société étant obtenue non pour la soumission à la loi ou par l’obéissance à une quelconque autorité, mais pas de libres accords conclu entre des groupes nombreux et variés, à base territoriale ou professionnelle, constitués librement pour les besoins de la production et de la consommation, aussi bien que pour satisfaire la variété infinie des besoins et des aspirations d’un être civilisé. Dans une société de ce type, les associations volontaires qui commencent à couvrir tous les champs de l’activité humaine prendraient une extension encore plus grande pour en arriver à se substituer à l’État dans toutes ses fonctions… »

Et dans le dictionnaire Lachâtre, paru vers la fin du XIXe siècle, on peut encore lire :

« L’anarchie est la conception d’un état social où l’individu, souverain maître de sa personne, se développerait librement et où les rapports sociaux s’établiraient entre les membres de la société au gré de leurs sympathies, de leurs affections et de leurs besoins sans constitution d’autorité politique — en un mot, négation de l’État et remplacement par l’initiative privée libre et harmonieuse — l’homme en tant qu’être vivant a des besoins, et le but de sa vie est la satisfaction de ses besoins. Il en résulte donc déjà pour lui un droit à exercer toutes ses facultés puisque l’exercice de celles-ci n’a d’autre but que la satisfaction de ses besoins, et par conséquent le développement normal et intégral de l’individu. D’autres part, l’état de société antérieur à l’homme, puisqu’il existe déjà chez les animaux qui l’ont précédé dans la chaîne évolutive des êtres, a fait naître chez lui des besoins, pour la satisfaction desquels le secours de ces semblables lui est indispensable. Il se trouve en rapports presque constants avec eux. De ces rapports résulte un échange d’influences diverses constituant et modifiant le fond moral de l’humanité. De plus, dans ces rapports, chaque individu apporte un droit égal à son développement intégral et normal. De cet équilibre entre les droits de chacun dépend l’harmonie sociale. L’autorité rompt cet équilibre. Elle est l’empiètement fait par un ou plusieurs membres de la société sur les droits d’autrui, au fonctionnement intégral de son individualité. L’autorité est donc une violation du droit imprescriptible de chacun, elle engendre forcement, par les entraves qu’elle apporte au développement de l’individu, un amoindrissement de son individualité, lui apporte préjudice et en même temps à la société, en diminuant le nombre ou la valeur des services qu’il est susceptible de lui rendre. »

Ce qui permet à Claude Moucachem (« Ravachol » numéro 1, nouvelle série, Genève, 1960) d’affirmer :

« Être anarchiste, c’est d’abord reconnaître la priorité de l’acte moral, puis c’est accepter que les valeurs les plus garantes de l’homme de toujours, les plus permanentes, celles qui témoignent de ses aspirations les plus profondes, soient placées non en marge, mais au centre de la vie sociale. C’est enfin vouloir édifier une société axée sur l’éthique et qui ne puisse pas contrevenir à l’épanouissement de cet homme entier et libre… »

Les doctrines anarchistes

Selon Eltzbacher (« L’Anarchisme », Paris, 1923), les principales doctrines anarchistes ont été élaborées et définies par William Godwin, P.-J. Proudho Elles ont pour propriété commune : la négation de l’État. Godwin, Proudhon et Tucker le rejettent sans restriction, Tolstoï en principe, Bakounine et Kropotkine estiment qu’il doit logiquement disparaître.

Ces doctrines se divisent en deux genres : les doctrines altruistes, qui font du bonheur de tous la loi suprême de l’humanité ; elles sont représentées par Godwin, Proudhon, Bakounine, Kropotkine et Tolstoï.

Les doctrines égoïstes qui posent, comme loi suprême, le bonheur de l’individu, sont représentées par Tucker et Stirner.n, Max Stirner, Michel Bakounine, Pierre Kropotkine, Benjamin Tucker et Léon Tolstoï.

Certaines, celles de Godwin et Proudhon, peuvent être considérées comme réformistes en ce sens qu’elles prévoient la transition de la société actuelle à la société préconisée sans violation du droit établi. Les autres révolutionnaires et prévoient la transition de la société actuelle à la société préconisée par violation du droit en vigueur. Les doctrines révolutionnaires se subdivisent elles-mêmes en doctrines insurrectionnelles, en principe violentes et qui sont le fait de Stirner, Bakounine et Kropotkine, et en doctrines rénitentes (qui refusent, qui résistent) définies par Tucker et Tolstoï notamment. Les doctrines rénitentes sont en principe non-violentes ou tendent vers la non-violence comme méthode. Comme on a pu le constater à la lecture du chapitre précédent, le point commun de toutes les doctrines anarchistes est la négation de l’État. Mais qu’est-ce que l’État, et comment le différencier de la société ou collectivité humaine ? Selon Bakounine (« Œuvres », tomes 1 et 2), l’État ne doit pas être confondu avec la nation, la société ou la patrie :

« Il n’est point un produit de la nature, il ne précède pas, comme la société, le réveil de la pensée dans les hommes. Selon les publicistes libéraux, il fut créé par la volonté libre et réfléchie des hommes ; selon les absolutistes, il est une création divine. Dans l’un et dans l’autre cas, il domine la société et tend à l’absorber tout à fait… C’est une institution historique transitoire, une forme passagère de la société, mais un mal historiquement nécessaire, aussi nécessaire dans le passé que le sera, tôt ou tard, son extinction complète, car l’État, frère cadet de l’Église comme l’a fort bien démontré Proudhon, est la consécration historique de tous les despotismes, de tous les privilèges, la raison politique de tous les asservissements économiques et sociaux, l’essence même et le centre de toute réaction. Lorsque, au nom de la Révolution, on veut faire de l’État, ne fût-ce que de l’État provisoire, on fait de la réaction et on travaille pour le despotisme, non pour la liberté, pour l’institution du privilège contre l’égalité… »

Alors que « la Société est le mode naturel d’existence de la collectivité humaine indépendamment de tout contrat. Elle se gouverne par les moeurs ou par des habitudes traditionnelles, mais jamais par des lois. Elle progresse lentement par l’impulsion que lui donnent les initiatives individuelles et non par la pensée, ni par la volonté du législateur. »

Et que la Nation est plus un fait social que juridique, se caractérisant par plusieurs éléments : race, langue, religion, moeurs, traditions communes, tous ces éléments pris isolément étant d’ailleurs insuffisants en eux-mêmes à la caractériser. En effet, la nation n’est pas tout à fait la patrie, mais ayant pris conscience d’elle-même, elle devient de la part de ses membres l’objet d’une sorte de culte, d’un sentiment spécial : le patriotisme, à base de reconnaissance et d’amour.

La Patrie est donc la synthèse de tous les éléments précédents, facteurs sociaux, joies et souffrances supportées en commun au cours des siècles, élément moral et intellectuel de vouloir-vivre collectif que ces divers facteurs font naître d’abord et développent ensuite.

L’État, lui, est la suite d’une gradation : race — nation — patrie — État. Il ne s’agit plus d’une notion sociologique (nation) ou sentimentale (patrie), mais d’un réseau de relations, d’un enchevêtrement de « services » juridiques, politiques et économiques.

C’est, d’après Oppenheimer, « l’appropriation sans compensation du travail d’autrui. Tout État est, quant à son origine historique, une organisation sociale imposée par un groupe vainqueur à un groupe vaincu. Tout État est donc un État de classes ; la forme en est la domination ; la substance l’exploitation économique du groupe des sujets par le groupe des maîtres… »

Les trois éléments constitutifs de l’État sont : l’existence d’une collectivité ayant déjà un minimum d’organisation, l’habitude de la vie en commun ou tout au moins l’aptitude à la supporter ; l’existence d’une autorité compétente pour prendre les décisions nécessaires à la vie du groupe ; le territoire sur lequel il règne.

Pour l’anthropologue Durkheim, in « Noir et Rouge », numéro 24 — Anarchisme et droit… —, le pouvoir gouvernemental tend à engloutir en lui-même toutes les formes d’activité qui ont un caractère social en laissant dehors seulement l’ardeur humaine. Mais alors, il est obligé de prendre un nombre considérable de fonctions pour lesquelles il n’est pas apte, et qu’il exécute de manière insuffisante. À plusieurs reprises on a remarqué que sa passion de prendre tout à son compte n’a d’égale que sa pleine impuissance à régler la vie humaine. De là le gaspillage énorme de forces, d’énergie. Ce dont on l’accuse avec raison — qui en réalité ne correspond pas au résultat obtenu.

« D’autre part, les hommes n’obéissent à aucune autre collectivité en dehors de l’État, parce que l’État se proclame le seul organisme collectif. Ils prennent l’habitude d’envisager la société exclusivement à travers l’État. Et pourtant l’État se situe très loin d’eux, reste toujours une chose abstraite, ne peut leur donner une influence proche, immédiate. C’est pourquoi dans le sentiment social de l’humanité il n’y a ni participation consciente, ni énergie suffisante. Dans une grande partie d leur vie, autour d’eux, il n’y a rien, il n’y a que le vide. Dans ce conditions, les hommes sont entraînés inévitablement, soit vers l’égoïsme, soit vers l’anarchie… »

Tucker

D’après Benjamin Tucker, « les anarchistes dont le but essentiel est d’éliminer, de la vie sociale, toute cause d’injustice, remarquent dans l’État deux propriétés essentielles : en premier lieu, celle de l’agresseur, en second lieu, celle de maître absolu. »

« L’État ne devrait donc avoir aucune fonction sociale. Les fonctions de protection qui lui sont attribuées sont des fonctions secondaires et même contradictoires, et leur attribution à l’État, quoique effective en vue de le consolider, ne représente effectivement qu’un commencement de destruction de celui-ci. Le fait que, de nos jours, on essaie d’augmenter le nombre de fonctions protectrices de l’État, prouve une tendance vers son abolition, car les fonctions agressives seules constituent la véritable raison d’être de celui-ci ; agression, empiétement, gouvernement sont trois termes inséparables. »

« Quiconque gouverne contrôle, et par conséquent viole la liberté d’autrui ; d’autre part, le caractère de ces actes arbitraires ne saurait changer grâce seulement à la forme extérieure du gouvernement. La violence ne cesse jamais d’être telle, qu’elle soit l’oeuvre d’un individu, dirigée contre un autre, comme dans le cas des criminels ordinaires, ou d’un seul contre tous les autres, comme dans le cas des gouvernements autocratiques, ou de la majorité des individus contre la minorité, comme dans le cas des gouvernements démocratiques. Dans tous ces cas, la résistance opposée à la violence, sous quelque forme que cette résistance se manifeste, n’est pas elle-même une violence, mais un acte de légitime défense. »

« La libre association des individus devra prendre la place de l’agglomération artificielle et inorganique qui a l’État à sa tête. La liberté en sera la base comme la coopération volontaire en sera la manifestation naturelle. Cette coopération se manifestera dans les oeuvres de production comme dans les oeuvres de défense mutuelle. Les individus se défendront de toute attaque extérieure, quoi que le besoin n’en doive être que transitoire, car nous approchons du moment où il n’aura plus besoin de la violence, pas même pour combattre le crime, car le crime disparaîtra avec avec la disparition de l’État. »

Si l’État subsiste encore, selon Tolstoï, c’est :

« Grâce à quatre moyens d’influence qui se tiennent l’un l’autre comme les anneaux d’une chaîne. Le premier moyen est une sorte d’hypnose que l’État, grâce à la religion et au patriotisme, exerce sur l’individu. L’État repose sur l’égarement frauduleux de l’opinion publique. Le second moyen est la corruption. Grâce aux impôts, l’État entretient des fonctionnaires chargés d’asservir le peuple. Le troisième moyen est l’intimidation. L’État se présente comme quelque chose de sacré qui a droit au respect absolu et à la vénération de tous. Le quatrième moyen enfin est le service militaire obligatoire qui permet à l’État de maintenir l’oppression à l’aide de ceux-là même qu’il opprime. »

Si la négation commune de l’État chez tous les anarchistes est un fait acquis et irréversible, il en est tout autrement des méthodes et moyens à employer pour arriver à la société sans classes, sans exploitation, sans haine et sans violence : la société libertaire. Examinons-les donc :

Anarchisme réformiste et anarchisme révolutionnaire

Bien que quelques théoriciens de l’anarchisme puissent être rangés parmi les réformistes sociaux, Godwin et Proudhon en particulier, la majorité d’entre eux se déclare franchement révolutionnaire. L’un d’entre eux, Élisée Reclus, définit d’ailleurs fort bien la position de ceux-ci dans son livre « l’Évolution, la Révolution et l’Idéal Anarchique » :

« Évolutionnistes en toute chose, nous sommes également révolutionnaires en tout, sachant que l’histoire même n’est que la série des accomplissements succédant à celle des préparations. La grande évolution intellectuelle qui émancipe les esprits a pour conséquence logique l’émancipation, en fait, des individus dans tous leurs rapports avec les autres individus. On peut dire que l’évolution et la révolution sont les deux actes successifs d’un même phénomène, l’évolution précédent la révolution, et celle-ci précédent une évolution nouvelle, mère de révolutions futures. »

« Le jour viendra où l’évolution et la révolution se succéderont immédiatement du désir au fait, de l’idée à la réalisation, se confondant en un seul et même phénomène. C’est ainsi que fonctionne un organisme sain, celui d’un homme ou celui d’un monde. »

Notre acceptation des conclusions données ci-dessus par Élisée Reclus impliquant celle de l’anarchisme révolutionnaire, nous abandonnerons donc l’étude de l’anarchisme réformiste, semble-t-il aujourd’hui dépassé, et passerons directement à l’étude de l’anarchisme révolutionnaire, mais tout d’abord qu’est-ce que la révolution ?

Révolution

L’anarchiste italien Errico Malatesta (1853-1932) écrit : « Révolution : c’est la création d’institutions nouvelles, vivantes, de nouveaux groupements, de relations sociales nouvelles… c’est l’esprit d’une justice nouvelle de fraternité, de cette liberté qui doit renouveler toute la vie sociale, le niveau moral et les conditions matérielles des masses, en les incitant, à travers leurs actions directes et conscientes, à assurer leur propre avenir. »

« Révolution : c’est l’organisation de tous les services publics par ceux qui y travaillent, dans leur propre intérêt autant que dans celui du public. »

« Révolution : c’est l’abolition de toutes les contraintes, c’est l’autonomie des groupes, des communes, des régions. »

« Révolution : c’est la constitution d’innombrables groupements libres, basés sur des idées, des souhaits et des goûts de toutes sortes, tels qu’ils existent parmi les hommes. »

« Révolution : c’est la formation et la prolifération de milliers de centres représentatifs communaux, régionaux et nationaux qui, sans posséder un pouvoir législatif, sont utiles pour faire connaître et pour coordonner de près et de loin les désirs et les intérêts des gens, et qui agissent par leurs informations, conseils et exemples.

« Révolution : c’est la liberté trempée dans le creuset de l’action ; elle dure aussi longtemps que dure l’indépendance, c’est-à-dire jusqu’à ce que d’autres, profitant de la lassitude qui surprend les masses, de l’inévitable déception qui suit les trop grands espoirs, les erreurs probables et les défauts humains, réussissent à constituer un pouvoir qui, soutenu par une armée de conscrits ou de mercenaires, dicte la loi, arrête le mouvement au point où il se trouve, et c’est alors que commence la réaction. »

Anarchisme révolutionnaire

Comme on a pu le constater à la lecture du chapitre « Doctrines », l’anarchisme révolutionnaire se subdivise en deux courants : le courant insurrectionnel et le courant rénitent. Bien que préconisant tous deux la violation du droit établi comme moyen de transition entre la société actuelle et la société préconisée, les moyens à employer pour réaliser cette violation séparent radicalement les partisans de ces deux courants. L’emploi ou le rejet de la violence étant précisément la base de leurs divergences.

Anarchisme insurrectionnel

De beaucoup les plus nombreux et les plus avancés dans leur formulation et leur action théorique et pratique, les partisans des méthodes insurrectionnelles, qui représentaient jusqu’alors la quasi-totalité des militants anarchistes, se trouvent aujourd’hui en face de problèmes nouveaux, posés par les sociétés industrielles modernes fortement centralisées et hiérarchisées. Leurs moyens de lute, bien que toujours violents en principe, ne semblent pas avoir suivi l’évolution des structures de ces sociétés, aussi serons nous obligés de n’envisager que l’étude des théories anarchistes insurrectionnelles les plus classiques. Nous les séparerons en deux groupes distincts : d’une part, Max Stirner représentant l’anarchisme individualiste et égoïste, bien que social, d’autre part Bakounine, Kropotkine et leurs continuateurs représentant le courant altruiste communiste ou collectiviste, le plus important quantitativement.

Anarchisme égoïste : Stirner

Max Stirner (1806-1856) est l’auteur de l’« Unique et sa propriété », dans lequel il se fait le défenseur de l’égoïsme moral et de l’anarchisme social (association des égoïstes), il étudie l’aliénation de l’homme sous toutes ses formes, puis la réappropriation par l’homme de tout ce qui l’a diminué et spolié. Stirner définit ainsi le droit à sa manière :

« Je n’exige aucun droit, c’est pourquoi je ne suis obligé d’en reconnaître aucun. Ce que je suis capable de conquérir, je le conquiers, et ce que je ne conquiers pas échappe à mon droit, je ne me vante, ni ne me console de mon droit inaliénable. »

Comme moyen de lutte il préconise : la grève générale, l’expropriation violente, la guerre de tous contre tous. Il ne se sépare des anarchistes-communistes que parce qu’il ne croit pas que la révolution, oui plutôt l’insurrection sociale et économique accomplie, la félicité et la justice régneront sur la terre, ne croyant pas à la bonté naturelle des hommes, mais seulement à leur unicité. La révolte et l’insurrection ne sont pour lui que des moyens de se libérer des servitudes qui de toutes parts pèsent sur lui. Il n’en attend rien d’autre et n’en déduit pas d’enchaînement logique, mais reste sur l’expectative : « Lorsqu’un esclave brise ses fers, la seule façon de savoir ce qu’il fera est d’attendre et voir… »

Il s’affirme insurrectionnel et définit ainsi l’insurrection :

« Révolution et insurrection ne sont pas synonymes. La première consiste en un bouleversement de l’ordre établi, du statut de l’État ou de la société, elle n’a donc qu’une portée politique ou sociale ; La seconde entraîne bien comme conséquence inévitable le même renversement des institutions établies, mais là n’est point son but, elle ne procède que du mécontentement des hommes, elle n’est pas une levée de boucliers, mais l’acte d’individus qui s’élèvent, qui se redressent, sans s’inquiéter des institutions qui vont craquer sous leurs efforts, ni de celles qui pourraient en résulter. La révolution avait en vue un régime nouveau, l’insurrection nous mène à ne plus nous laisser régir, mais à nous régir nous-mêmes, et elle ne fonde pas de brillantes espérances sur les “institutions à venir”. »

Elle est une lutte contre ce qui est établi en ce sens que, lorsqu’elle réussit, ce qui est établi s’écroule tout seul. Elle est mon effort pour me dégager du présent qui m’opprime ; et dès que je l’ai abandonnée, ce présent est mort et tombe en décomposition.

« En somme, mon but n’étant pas de renverser ce qui est, mais de m’élever au-dessus de lui, mes intentions et mes actes n’ont rien de politique ou de social, n’ayant d’autre objet que moi et mon individualité ; ils sont égoïstes. »

« La révolution ordonne d’instituer, d’instaurer, l’insurrection veut qu’on se soulève ou qu’on s’élève. »

Anarchisme altruiste : Bakounine

Michel Bakounine (1814-1876) fut beaucoup plus un homme d’action, un révolutionnaire « professionnel » qu’un homme de cabinet ou un philosophe comme Stirner. Ses articles de journaux et de revues concernent surtout l’actualité politique et sociale. Ils n’ont, pour la plupart, été réunis qu’après sa mort, mais leur influence est des plus importantes sur l’évolution de l’anarchisme insurrectionnel. Il semble que Bakounine puisse être considéré comme le premier anarchiste révolutionnaire et violent en principe. Il s’intitule d’ailleurs lui-même pandestructeur et nihiliste.

Il enseigne que « l’action socialiste ne peut être que révolutionnaire », qu’il faut agir non ratiociner, démolir non tenter de réformer, car ce qui s’impose tout d’abord c’est la “pandestruction”. Il faudra détruire toutes les institutions actuelles, État, Église, Forum juridique, Banque, Université, Armée et Police qui ne sont que les forteresses du privilège contre le prolétariat.

« Un moyen particulièrement efficace est de brûler tous les papiers, pour supprimer la famille et la propriété jusque dans l’élément juridique de leur existence, l’œuvre est colossale, elle sera pourtant accomplie, la misère croissante grossit toujours l’armée des mécontents qu’il s’agit de transformer en révolutionnaires instinctifs, chose d’autant plus facile que la révolution elle-même n’est que le développement des instincts populaires. »

Dans le Catéchisme du révolutionnaire, il affirme, entre autres :

« Le révolutionnaire est un homme voué, il ne doit avoir ni intérêts personnels, ni affaires, ni sentiments, ni propriété. Il doit s’absorber tout entier dans un seul intérêt exclusif, dans une seule pensée, et une seule passion : la révolution. »

« Il n’a qu’un but, qu’une science : la destruction. Pour cela et rien que pour cela, il étudie la mécanique, la physique, la chimie et parfois la médecine. Il observe dans le même dessein les hommes, les caractères, les positions et toutes les conditions de l’ordre social. Il méprise et hait la morale actuelle. Pour lui, tout est moral qui favorise le triomphe de la révolution, tout est immoral et criminel qui l’entrave… Entre lui et la société, il y a lutte et lutte à mort, incessante, irréconciliable. Il doit se préparer à mourir, à supporter la torture et à faire périr de ses propres mains tous ceux qui font obstacle à la révolution. Tant pis pour lui s’il a dans ce monde des liens de parenté et d’amitié, d’amour ! Il n’est pas un vrai révolutionnaire si ces attachements arrêtent son bras. Cependant il doit vivre au milieu de la société, feignant d’être ce qu’il n’est pas. Il doit pénétrer partout, dans la haute classe, comme dans la moyenne, dans la boutique du marchand, dans l’église, dans les bureaux, dans l’armée, dans le monde littéraire, dans la police secrète et même dans le palais impérial. Il faut dresser la liste de ceux qui sont condamnés à mort et les expédier d’après l’ordre de leur malfaisance relative. Un nouveau membre ne peut être reçu dans l’association, qu’à l’unanimité et après avoir fait ses preuves, non en paroles, mais en actions. Chaque compagnon doit avoir sous la main plusieurs révolutionnaires du second ou troisième degré, non encore initiés. Il doit les considérer comme une partie du capital révolutionnaire mis à sa disposition et il doit les dépenser économiquement et de façon à en tirer tout le profit possible. L’élément le plus précieux, ce sont les femmes, complètement initiées, qui acceptent notre programme tout entier. Sans leur concours nous ne pouvons rien faire… »

Après un tel morceau de bravoure, on ne peut parler de violence fortuite chez Bakounine, si néanmoins il venait à l’idée de certains de s’y arrêter, l’extrait suivant de l’Empire knouto-germanique (Œuvres, tome II), leur permettrait d’y voir plus clair :

« La guerre civile, si funeste à la puissance des États, est, au contraire, et à cause de cela même, toujours favorable au réveil de l’initiative populaire et au développement intellectuel, moral et même matériel des peuples. La raison en est simple : elle trouble, elle ébranle dans les masses cette disposition moutonnière si chère à tous les gouvernements, et qui convertit les peuples en autant de troupeaux qu’on paît et qu’on tond à merci. Elle rompt la monotonie abrutissante de leur existence journalière, machinale et dénuée de pensée. »

Et dans les Ours de Berne et l’Ours de Saint-Pétersbourg (Œuvres, tome II), Bakounine définit ainsi la révolution :

« Les révolutions ne sont pas un jeu d’enfant, ni un débat académique où les seules vanités s’entre-tuent, ni une joute littéraire où l’on ne verse que de l’encre. La révolution, c’est la guerre et qui dit guerre, dit destruction des hommes et des choses. Il est sans doute fâcheux pour l’humanité qu’elle n’ait pas encore inventé un moyen plus pacifique de progrès, jusqu’à présent, tout pas nouveau dans l’histoire n’a été réellement accompli qu’après avoir reçu le baptême du sang. D’ailleurs, la réaction n’a rien à reprocher sous ce rapport à la révolution. Elle a toujours versé plus de sang que cette dernière. »

« Il est donc impossible d’être révolutionnaire sans commettre des actes qui, au point de vue des codes criminel et civil, constituent incontestablement des délits ou même des crimes, mais qui, au point de vue de la pratique réelle et sérieuse de la révolution, apparaissent comme des malheurs inévitables. »

Si quelques regrets se font jour chez Bakounine en ce qui concerne l’emploi de la violence, les remords ne semblent pas le gêner outre mesure. On ne peut dire qu’il fait grand cas de la vie humaine ni d’ailleurs de la dignité des individus.

Kropotkine

Chez Kropotkine (1842-1921), comme d’ailleurs chez Élisée Reclus et plus tard chez Malatesta, la violence semble moins voulue que subie et inéluctable. Kropotkine en effet prône bien l’appel au meurtre dans le Révolté en 1880. « Notre action doit être la révolte permanente par la parole, par l’écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite. Tout est bon pour nous qui n’est pas la légalité. » Mais il devient bien vite beaucoup plus nuancé et plus circonspect dans ses affirmations, plus prudent surtout et prêt à en excuser l’utilisation comme méthode unique. Ce qu’il fait par exemple, en 1911, dans l’Encyclopedia Britannica.

« Vers 1890, l’influence des anarchistes commença à se faire sentir dans les grèves, dans les démonstrations du 1er mai où ils développèrent l’idée d’une grève générale pour la journée de huit heures, et dans la propagande antimilitariste dans l’armée ; ils furent violemment persécutés. Ils répondirent à ces persécutions par des actes de violence qui, à leur tour, furent suivis d’encore plus d’exécutions d’en haut, et de nouveaux actes de revanche d’en bas. Le public en retint l’impression que la violence est la substance de l’anarchisme, idée repoussée par ses partisans qui estiment qu’en réalité, la violence est utilisée par tout groupe selon que son action est gênée par la répression et que des lois d’exception le rendent hors la loi. »

Ainsi que dans une étude sur les voies et les moyens de l’anarchie :

« Ce n’est que par l’agitation continuelle et sans cesse renouvelée des militants qu’il est possible d’y arriver… L’agitation prendra les formes les plus variées qui lui seront dictées par les circonstances, les moyens, les tempéraments ; tantôt lugubre, tantôt railleuse, mais toujours audacieuse ; tantôt collective, tantôt purement individuelle, elle ne doit négliger aucun des moyens qu’elle a sous la main, aucune circonstance de la vie publique, pour tenir toujours l’esprit en éveil, pour propager et formuler le mécontentement, pour exciter la haine contre les exploiteurs, ridiculiser les gouvernements, démontrer leurs faiblesses, et surtout et toujours réveiller l’audace et l’esprit de la révolte en prêchant d’exemple. »

Terroristes

Passer de la propagande par le fait, prêchée par la quasi-totalité du mouvement anarchiste, aux attentats individuels allait tout naturellement devenir cruelle réalité.

Les masses ouvrières, et plus encore paysannes, timorées et craintives, lentes à entraîner et lourdes à mouvoir, ne pouvaient s’engager de sitôt dans la voie de la violence systématique. Seuls les plus audacieux, les plus actifs, les plus impatients aussi, parfois les plus aventureux d’entre les militants avancés en étaient capables ; dès lors, vu leur petit nombre, la révolution salvatrice tant escomptée ne pouvait qu’être repoussée par les uns, ou préparée par les autres au moyen des attentats individuels.

Louis Chaves, militant de la région méditerranéenne, qui devait être tué lors d’un attentat quelques mois plus tard, écrivait alors :

« On commence par un pour arriver à cent, comme dit le proverbe ; eh bien, je veux avoir la gloire d’être le premier à commencer. Ce n’est pas avec des paroles ni avec du papier que nous changerons les choses existantes… Le dernier conseil que j’aie à donner aux anarchistes d’action est de s’armer, à mon exemple, d’un bon revolver, d’un bon poignard et d’une boîte d’allumettes. »

Quelque temps plus tard, dans le Révolté de juin 1886, Jean Grave justifiait ainsi le terrorisme :

« Certainement, nous ne disons pas que la mort d’un exploiteur diminue le moins du monde l’exploitation, mais nous disons qu’en frappant leurs maîtres économiques les travailleurs prouvent qu’ils commencent à comprendre les vraies causes de leur servitude. Et si la lutte continue sur ce terrain, il est certain, qu’au jour de la bataille, la foule des affamés marchera contre ceux qui la tiennent au ventre ; c’est à la reprise du capital social qu’elle consacrera ses efforts, ne s’occupant des individus que s’ils sont un obstacle à son émancipation. »

Pour le terroriste, il s’agissait donc bien d’un acte social et politique : frapper le bourgeois, quel qu’il soit ; montrer par la terreur inspirée par de tels actes le mécontentement des foules, affaiblir, désorganiser la société capitaliste et bourgeoise et préparer les esprits prolétariens à l’affrontement final, à l’ultime chambardement salvateur.

Les terroristes ne furent, somme toute, qu’une poignée d’activistes trop pressés, trop impatients : pas de théorie chez eux ou peu, mais parfois, souvent peut-être, des sentiments refoulés prenant le dessus, remplaçant l’idéal par la vengeance, tel, par exemple, ce militant de Chicago :

« Avez-vous jamais éprouvé de jouissance en voyant souffrir vos semblables ? Non, certainement. Cependant, il y a des hommes qui s’amusent à voir souffrir et qui vivent de la douleur d’autrui. Ces individus, ce sont les riches dont la fortune s’accroît au fur et à mesure qu’augmente la pauvreté des travailleurs. Ce sont les chefs de la politique, placés au service des premiers, et tous ceux qui en dépendent et menacent sans cesse notre liberté et notre existence. Je vous demande, moi, je vous demande pourquoi nous ne goûterions pas au même plaisir en semant la terreur au milieu de nos maîtres ? Prendre un couteau, l’enfoncer dans la poitrine d’un de ces tyrans, remuer l’arme ensuite, de façon à boire la douleur physique de la victime ; puis, couvrir en même temps cette victime d’insultes et la regarder bien dans les yeux, afin qu’elle meure en emportant le souvenir de notre regard féroce et vindicatif… ne serait-ce pas un bonheur pour nous, les victimes d’aujourd’hui ? »

La décadence allait, heureusement, être rapide, les candidats au suicide devenant de plus en plus rares, d’une part, et, de l’autre, les esprits sanguinaires plus rares encore.

Abandonnée rapidement sur le plan collectif, la propagande par le fait disparut avant même la fin du XIXe siècle, remplacée pour certains par l’illégalisme et pour d’autres, plus nombreux, par l’organisation syndicale du mouvement ouvrier révolutionnaire.

Malatesta

Et quelques années plus tard, en 1925, Errico Malatesta définit ainsi l’action quotidienne des anarchistes :

« Il ne faut pas proposer de tout détruire en croyant qu’ensuite les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. La civilisation actuelle est le fruit d’une évolution millénaire et elle a résolu, en quelque manière, le problème de la vie sociale de millions et de millions d’hommes, souvent pressés sur des territoires restreints, et celui de la satisfaction de besoins toujours plus nombreux et compliqués. Les bienfaits sont diminués et pour la grande masse presque annulés par le fait que l’évolution s’est accomplie sous la pression de l’autorité dans l’intérêt des oppresseurs ; mais si l’on supprime l’autorité et le privilège restent toujours les avantages acquis, le triomphe de l’homme sur les forces hostiles de la nature, l’expérience accumulée de générations éteintes, les habitudes de sociabilité contractées dans la longue vie en société et dans les expériences de l’entraide bienfaisante, et ce serait une sottise et, d’ailleurs, quelque chose d’impossible, de renoncer à tout cela. Nous devons donc combattre l’autorité et le privilège, mais profiter de tous les bienfaits de la civilisation, ne rien détruire de tout ce qui satisfait, fût-ce imparfaitement, à un besoin humain, sinon quand nous aurons quelque chose de mieux à y substituer. »

« Intransigeants envers toute tyrannie et toute exploitation capitaliste, nous devrons être tolérants pour toutes les conceptions sociales qui prévalent dans les divers groupements humains, pourvu qu’ils ne lèsent pas la liberté et le droit d’autrui. Nous devrons nous contenter d’avancer graduellement à mesure que s’élève le niveau moral des hommes et que s’accroissent les moyens matériels et intellectuels dont dispose l’humanité, tout en faisant, bien entendu, tout ce que nous pouvons par l’étude, le travail et la propagande pour hâter l’évolution vers un idéal toujours plus haut. »

Venus au monde et vivant dans une société presque exclusivement artisanale et agricole, peu centralisée connaissant des États faiblement structurés et de forme libérale malgré leurs excès, il était logique, semble-t-il, pour les théoriciens anarchistes du XIXe siècle, comme pour les terroristes et autres activistes de la propagande par le fait, que la transition de la société actuelle vers une société libertaire au moyen d’un coup de main insurrectionnel puisse s’opérer et réussir. La violence nécessairement employée en ce cas contre une partie de l’humanité était excusée au nom de la nécessité et de l’efficacité. Les doctrines insurrectionnelles étaient d’ailleurs à peu près seules prônées à l’époque dans tout le mouvement ouvrier et socialiste, et pour Bakounine comme pour Kropotkine, l’anarchisme ne représentait qu’un courant « d’extrême gauche » du socialisme scientifique.

Aujourd’hui, devant le gigantisme des forces répressives, la mise en condition psychologique des masses et des individus par la radio, la presse, la télévision, la supercentralisation des États, et la concentration de l’industrie, le problème est non seulement à notre avis plus complexe, mais quasiment insoluble par la violence. D’autre part, l’évolution des notions de respect, d’égalité et de droit répandues dans les « masses » ont amené la naissance d’idées nouvelles de lutte plus conformes semble-t-il aux fins proposées. L’anarchisme rénitent ou non violent peut, croyons-nous, venir aujourd’hui remplacer avantageusement le traditionnel anarchisme insurrectionnel, voué qu’est celui-ci à une disparition rapide et inexorable due au manque de combattants réels et convaincus et à l’impossibilité actuellement démontrée d’une transformation sociale régionale et limitée géographiquement, seule envisageable dans le cas d’un coup de main insurrectionnel. D’autre part, et ceci est encore beaucoup plus important, de par les déviations qui risqueraient de se faire jour vu le manque de conformité évident entre les moyens employés et les fins proposées.

Leval

Dans un récent essai, Éléments d’éthique moderne (Paris, 1961), Gaston Leval, animateur de la revue et du groupe l’Humanisme libertaire, expose ainsi le problème dans toute son incohérence :

« Dans la diversité des tendances et des formes qui s’affrontent à notre époque, et qui, au fond, se sont toujours affrontées, le succès semble pour un trop grand nombre justifier le mépris des normes morales qui gênent l’action. Or ce mépris fait que le succès est obtenu aux dépens non seulement de la souffrance des hommes, mais de la justice et de la vérité. Et ceux qui affirment que seuls importent les résultats obtenus ne comprennent pas que lorsque le bilan est positif, par la négation de la droiture, de la loyauté, de l’honnêteté, des causes ou des semences de maux nouveaux ont été engendrées et que, tôt ou tard, le passif l’emportera. »

Contrairement d’ailleurs à un mode de pensée toujours très répandu, anarchisme n’est pas synonyme de violence, et de nombreux anarchistes se sont élevés dans le passé, qui, bien que constatant l’engouement de nombreux militants pour cette méthode, ne se sont pas moins prononcés contre sa généralisation dans la lutte pour la transformation sociale.

Armand

C’est le cas notamment de E. Armand, animateur des revues anarchistes individualistes : l’En Dehors et l’Unique, dont on lira ci-dessous cet extrait significatif :

« Je le demande encore, quelle fatalité a donc décrété que la violence, la haine ou la vengeance fussent l’unique tactique à employer pour amener l’avènement d’une société libertaire où les hommes pensant par eux-mêmes, l’expérimentation sociale, morale, philosophique serait rendue possible ; une société, en un mot, où l’on ne connaîtrait ni exploitation de l’homme par l’homme, ni autorité de l’homme sur l’homme ? La violence organisée a fait jusqu’ici que les hommes subissent l’autorité d’autrui. Le nombre grandissant de mentalités libertaires, l’éducation des individus, la révolte consciente et non violente (c’est-à-dire sans haine, brutalité ou effusion de sang inutiles) contre tout ce qui tend à perpétuer ce régime autoritaire et exploiteur, la propagande par l’exemple, les actes d’initiatives collectifs en matière économique finiront par détruire l’édifice social érigé par l’autorité et la violence […]. Je professe une conviction profonde dans le triomphe final de la liberté, dans la conscience individuelle, de l’impartialité, de l’amour, de la libre entente entre les hommes, sur l’autorité, l’inconscience collective, la haine, la violence, le mensonge et les exploitations de toutes sortes. »

Anarchisme rénitent : Thoreau

Henry David Thoreau, écrivain américain du XIXe siècle, a ouvert le chemin de la non-violence sociale par la désobéissance civile.

Celle-ci peut être définie, selon Thoreau, comme la violation pacifique et délibérée de certaines lois, décrets, règlements, ordonnances de police ou de l’armée, etc. Il s’agit habituellement de lois que l’on considère comme immorales en elles-mêmes, injustes ou tyranniques. Parfois, cependant, des lois ayant surtout un caractère de réglementation, ou « neutres », peuvent être enfreintes pour symboliser l’opposition à des pratiques du gouvernement sur un plan plus général. La désobéissance civile peut être pratiquée individuellement, par petits groupes ou par des multitudes d’hommes.

Il écrit lui-même : « Les raisons de la désobéissance civile sont variées. Elle peut être pratiquée à contrecœur par des personnes qui ne désirent pas troubler l’ordre établi, mais désirent seulement rester fidèles à leurs convictions. Elle peut être entreprise dans le but limité de changer une politique ou un règlement que l’on considère injuste. Elle peut aussi être employée en même temps que d’autres actions non violentes, dans les temps de troubles et d’agitation politique, comme un substitut de la révolution violente, avec comme objectif de miner, paralyser et désintégrer un régime que l’on considère comme injuste et tyrannique. »

Il cite encore cet exemple pratique :

« Je n’ai jamais refusé de payer la taxe des routes, car je suis aussi désireux d’être un bon voisin que d’être un mauvais sujet (citoyen) et pour ce qui est d’aider les écoles, je fais ma part pour éduquer mes camarades de la campagne. Ce n’est pas à cause d’un article particulier de ma feuille d’impôts que je refuse de payer. Je désire simplement refuser allégeance à l’État, m’en retirer et rester effectivement séparé de lui. Je ne me soucie pas de suivre à la trace la course de mon dollar, si tant est que je le puisse faire, jusqu’au moment où il achète un homme ou un fusil pour tuer quelqu’un – le dollar n’y est pour rien – mais je prends intérêt à suivre les effets de mon obéissance civile. »

Tucker

Benjamin Tucker est un anarchiste individualiste américain de la fin du XIXe siècle, peu connu en France, où son œuvre a néanmoins été vulgarisée par E. Armand. Son influence sur l’anarchisme américain a été prépondérante. Il définit ainsi l’action anarchiste :

« L’abolition de l’État ne peut être que le résultat d’une révolution sociale, mais la révolution sociale doit se faire par l’opposition d’une résistance passive à l’autorité. La résistance passive est l’arme la plus puissante que l’homme ait jamais maniée dans la lutte contre la tyrannie. Elle est la seule résistance qui ait des chances de succès dans notre société à base de subordination militaire et bureaucratique… »

« Dès qu’un nombre imposant d’hommes décidés et dont l’incarcération paraîtrait risquée fermerait tranquillement sa porte au nez du percepteur des impôts, comme au nez de l’agent du propriétaire qui lui réclame le loyer ou le fermage ; dès qu’il ferait en outre circuler, en dépit des lois, sa propre monnaie, supprimant ainsi l’intérêt dû au capitaliste, le gouvernement, avec tous les privilèges qu’il incarne et tous les monopoles qu’il engendre, serait bientôt anéanti. »

La parole et la presse sont les seuls moyens efficaces de propagande selon Tucker, il n’accepte à la rigueur la violence que dans le but d’assurer la liberté de parole et de presse. Cependant, « même dans ce cas, il ne faut user de la violence qu’à la dernière extrémité. Il en est de même pour l’usage de la violence dans la propagande pour le progrès social. Quiconque la prescrit sans discernement est un charlatan. C’est pourquoi il ne faut employer la violence contre les représentants de l’autorité que si ceux-ci ont rendu impossible toute agitation pacifique. L’effusion du sang est un mal en elle-même ; cependant son emploi est justifié si tout agitation loyale et ouverte nous est rendue impossible. La résistance passive, la grève pacifique, le refus du paiement de l’impôt, le refus du service militaire, le mépris opiniâtre de toute loi et de toute sommation du pouvoir, tels sont nos moyens de propagande. »

Tucker se différencie donc des anarchistes insurrectionnels par son emploi facultatif, et en dernier recours, de la riposte violente dans des cas essentiels de légitime défense individuelle ; et non comme une solution du problème social. Comme Thoreau, il oppose à l’insurrection violente la prise de conscience individuelle, la résistance active et la non-coopération.

Anarchisme chrétien et communiste : Tolstoï

Tolstoï peut être considéré comme le représentant typique de l’anarchiste chrétien non violent. À l’encontre de Tucker, il se réclame du communisme, communisme d’un type spécial d’ailleurs, primitif et évangélique. En dehors de ses attaques virulentes contre l’État et les religions officielles, il expose ainsi sa doctrine et sa méthode : la non-résistance.

« La non-résistance au mal par la violence, cela veut dire réellement que l’interaction mutuelle des êtres rationnels les uns sur les autres ne doit pas consister en violence – seulement admissible pour les êtres inférieurs privés de raison – mais en persuasion rationnelle. Par suite, que c’est vers la substitution de la persuasion rationnelle à la coercition que doivent tendre tous les efforts de ceux qui souhaitent l’avènement du bien-être du genre humain.

« Ne résiste pas au méchant veut dire : ne résiste jamais, c’est-à-dire n’oppose jamais la violence à la violence, autrement dit, ne commet jamais rien qui soit contraire à l’amour. L’exercice de la non-violence n’est pas une école de résignation à l’usage des seuls opprimés ; et mon enseignement est destiné moins aux esclaves qu’à leurs maîtres. »

Jean Jaurès définit ainsi la révolution selon Léon Tolstoï :

« Eh bien moi, dit celui-ci, je veux demander aux hommes, par-dessus les lois, par-dessus les sacerdoces, d’être des hommes de l’évangile et je ne leur dit pas : soumettez-vous, je ne leur dit pas non plus, révoltez-vous par la force, je veux qu’ils obtiennent et qu’ils imposent la paix par des moyens de paix, et je ne veux pas que les humbles écrasés versent le sang des puissants ; je veux qu’ils se bornent à refuser l’obéissance aux pouvoirs injustes et, le jour où, sans violences, sans copier la sauvagerie des révolutions tragiques à la mode occidentale, les millions de pauvres refuseront leur cœur et leurs bras à l’œuvre d’injustice, de guerre et de meurtre, ce jour-là, les vieilles autorités de mensonge et d’oppression se dissoudront d’elles-mêmes ; voilà à quelle doctrine, voilà à quel anarchisme, à la fois traditionnel et révolutionnaire, Tolstoï a abouti. »

Han Ryner et la violence révolutionnaire

Adversaire a priori de la violence, Han Ryner condamne également guerre internationale et guerre sociale. En ce qui concerne cette dernière, on trouve peu de chose dans son œuvre, suffisamment cependant pour en parler. D’abord ceci : le sage est-il révolutionnaire ?

« L’expérience prouve au sage que les révolutions n’ont jamais de résultats durables. La raison lui dit que le mensonge ne se réfute pas par le mensonge et que la violence ne se détruit pas par la violence. »

« On peut préparer et avancer l’avènement de la société future. On peut travailler à un avenir d’égalité et de liberté ! On peut aider les hommes à sentir la folie de tout gouvernement, les entraîner à détruire l’État, l’infâme monstre artificiel que Tolstoï appelle si justement : la violence organisée. »

« Par la violence sans doute ? Par la violence qui triompherait de l’ancienne en s’organisant mieux ? Sais-tu le vrai nom des révolutionnaires, mon fils ? Ils s’appellent tous Sisyphe. »

« La révolution est une guerre. Elle met nécessairement à la tête des affaires les hommes de haine, non les hommes de paix ; ceux qui savent combattre, organiser, dominer, non ceux qui savent aimer et veulent être aimés. »

« Toute révolution développe les instincts de lutte ou de violence. Elle crée un Cromwell ou un Bonaparte. Après cet homme qui tend et use toutes les énergies, un lâche besoin de repos laisse retomber aux mains des maîtres anciens les révolutionnaires amortis. Révolution, empire, restauration, le cycle fatal recommence toujours, toujours aussi douloureux, toujours aussi brutal pour tout individu, aussi meurtrier pour l’être indépendant qui ne veut ni obéir, ni commander. »

Mais qu’on ne croie pas que Han Ryner discrédite les moyens révolutionnaires violents pour lui opposer d’autres moyens tels, par exemple, ceux qu’un apostolat de la douceur poursuivi sous le couvert d’une idée religieuse peut mettre en œuvre, en se donnant pour objet, sincèrement ou hypocritement, une transformation pacifique du monde. Selon lui, ils sont aussi dangereux, car pour n’être pas violents, ils n’en servent pas moins la violence. Les religions ont toujours émis, en effet, une prétention à la pacification du monde, mais outre qu’elles ont constitué, prises globalement, un des plus grands facteurs de discorde et de guerre, chacune d’elles considérée particulièrement n’a instauré la paix sociale, dans la mesure où elle y a réussi que par la résignation à l’injustice – institution divine s’il y avait un Dieu –, par le sacrifice du faible à l’intérêt du fort.

« En cette matière de guerre sociale, comme dans la violence individuelle et la guerre internationale, nous retrouvons son conseil d’abstention. Ses solutions sont toujours asociales. Connais-toi toi-même et ignore le monde. »

« La société de demain, si les individus ne sont pas rénovés, ne vaudra pas mieux que celle d’aujourd’hui, qui ne vaut pas mieux que celle d’hier. »

« Que l’individu commence par se révolutionner lui-même et la société se transformera automatiquement. Ainsi, l’individualiste stoïcien
reste pur de la violence révolutionnaire comme des autres violences. »

(Manuel Devaldès.)

De Ligt

Avec Thoreau, Tucker, Tolstoï, Han Ryner, l’anarchisme changeait de visage, un homme devait bientôt arriver et définir à partir de ses devanciers une méthode nouvelle et originale de lutte, la révolution non violente, spécialement adaptée au but poursuivi ! Barthélemy de Ligt, anarchiste et antimilitariste hollandais, auteur du livre Pour vaincre sans violence, dans lequel il expose ses méthodes et raisons de lutte. Suivons-le donc à travers ces quelques extraits les plus significatifs de son œuvre :

« Pour la bourgeoisie, essentiellement parasitaire, l’emploi de la violence est chose normale. Par contre, les anarchistes veulent abolir toute forme de parasitisme, d’exploitation et d’oppression, en luttant pour un monde d’où toute violence brutale serait bannie. C’est pourquoi dès que les moyens séculaires sont employés par eux, une contradiction flagrante apparaît entre de tels moyens et le but à atteindre… C’est une loi inévitable que tout moyen a son propre but immanent, découlant de la fonction pour laquelle il a été créé, et qu’il peut seulement se subordonner à d’autres buts plus élevés, pour autant que ceux-ci s’accordent avec son but essentiel, pour ainsi dire inné. »

« D’autre part, tout but suggère ses propres moyens. Celui qui néglige cette loi subit inévitablement la dictature des moyens. Car si certains moyens portent en eux une destination à contresens du but poursuivi, plus l’homme les emploie, plus il est amené à dévier de l’objet poursuivi, et plus il est fatalement déterminé par ces moyens dans son action. »

« De nos jours, beaucoup de révolutionnaires commencent à saisir tout cela. Pourtant ils hésitent à briser avec les méthodes traditionnelles de violence. Et pourquoi ? En premier lieu, par une fausse honte de leurs sentiments moraux, car la moralité est de nos jours hors de mode. »

Révolution non violente

« La question essentielle qui doit être résolue par la révolution sociale est l’organisation du travail par lui-même… Les masses travailleuses, ouvriers aussi bien qu’intellectuels, n’arriveront à atteindre ce but que dans la mesure où elle auront su établir un juste rapport entre les méthodes de la coopération et celles de la non-coopération ; il faut qu’elles refusent de faire tout travail nuisible à l’humanité, et indigne de l’homme, qu’elles refusent de se courber devant n’importe quel patron ou maître que ce soit, fût-ce l’État soi-disant révolutionnaire, pour s’unir solidairement dans un seul et unique système de libre production. Il se peut que dans leur effort pour atteindre ce but, les masses révolutionnaires soient amenées à retomber plus ou moins dans la violence. Mais celle-ci ne peut jamais être qu’un phénomène accidentel… et un signe de faiblesse et non pas de force. Plus les masses révolutionnaires seront aptes à accomplir leur tâche historique, moins elles emploieront la violence. L’essentiel est en tout cas qu’elles dirigent dès maintenant et délibérément toute leur tactique révolutionnaire vers la lutte non violente. »

« C’est pourquoi nous faisons appel à tous ceux qui veulent libérer l’univers du capitalisme, de l’impérialisme et du militarisme, afin qu’ils se libèrent avant tout eux-mêmes des préjugés de violence bourgeois féodaux et barbares, complètement périmés, dont la plupart des hommes sont encore possédés. De même que c’est le sort fatal de tout pouvoir politique ou social, même s’il s’exerce au nom de la révolution, de ne plus pouvoir se libérer de la violence horizontale et verticale, c’est la tâche de la révolution sociale de dépasser cette violence et de s’en affranchir. Si les masses populaires s’élèvent réellement, elles substitueront aux violences de l’État la liberté que représente le gouvernement de soi-même. »

« La croyance traditionnelle dans la violence horizontale et verticale n’est qu’une forme de servitude morale vis-à-vis de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie. Ce n’est qu’une forme de messianisme aveugle et barbare. C’est un foisonnement du passé dans le présent, à tel point qu’il met en danger l’avenir. Celui qui ne se libère pas de cet héritage fatal est condamné à le mêler toujours davantage à la révolution qui en est, par là même, corrompue, car si la révolution offre une véritable valeur, c’est qu’elle s’est affranchie de toute barbarie pour se baser sur les principes essentiels : la solidarité et la coopération universelles. »

« Les adeptes de cette tactique nouvelle ne doivent pas se tenir à l’écart du mouvement révolutionnaire en général. Ils ont à y participer continuellement et partout, de la manière dont leurs conceptions le leur permettent, en formant des avant-gardes inébranlables. Dans différents domaines, d’ailleurs, il leur est possible de collaborer avec les révolutionnaires partisans de l’action violente traditionnelle, par exemple, sous certaines conditions, dans les mouvements de masse, contre le fascisme, le colonialisme et la guerre. S’il y a des conflits armés entre les pouvoirs réactionnaires et les masses en révolte, les tenants de l’action révolutionnaire non violente sont toujours du côté des révoltés, même quand ceux-ci ont recours à la violence. »

« Dans le grand mouvement révolutionnaire, ils suivent leur propre tactique, s’efforçant d’en démontrer l’efficacité au point de vue moral et pratique. Si, par contre, on veut les forcer, même au nom de la révolution, à employer des méthodes qu’ils condamnent, ils s’y refusent nettement, puisque obéir ne serait en l’occurrence que trahir leur propre mission révolutionnaire. Dans de telles circonstances, ils constituent pour ainsi dire la conscience de la révolution, conscience à laquelle on ne peut imposer silence et qui s’affirme envers et contre tout. »

Conclusion

Arrivés au terme de cette étude, il nous semble possible de dégager plusieurs constatations, dont la disparition progressive mais constante des méthodes violentes comme panacée.

On peut remarquer à la lecture du chapitre « Doctrines », en particulier, qu’à son origine l’anarchisme des Proudhon et des Godwin n’était pas violent, suivant en cela d’ailleurs les doctrines socialistes de l’époque.

Chez Proudhon, l’appel à la raison est continuel, son message s’adresse souvent plus aux tenants de l’ordre et de la richesse, aux bourgeois, aux gouvernants, qu’aux socialistes révolutionnaires de son temps. Godwin, quant à lui, se contente d’un simple exposé de doctrines.

La violence ne devait être érigée en principe absolu que quelques années plus tard, par la Première Internationale et notamment par les sections antiautoriaires animées par Bakounine et ses amis jurassiens.

Bien que justifiée par ses tenants et prônée avec fougue par eux, elle fut surtout déterminée par les conditions sociales et politiques du moment : recrudescence de la réaction bourgeoise et capitaliste face aux aspirations égalitaires des masses ouvrières, insurrection parisienne, etc.

Le peu de résultats obtenus et les abus inhérents à une méthode aussi restrictive et destructrice – et ce en contradiction fondamentale avec l’idéal anarchiste de liberté, de justice et de non-violence – amenèrent très vite les plus évolués des anarchistes de la fin du XIXe siècle : les Kropotkine, Reclus et leurs successeurs, à réviser cette notion erronée et à remettre en valeur les autres moyens d’action toujours valables, moins destructeurs et plus facilement acceptables par le plus grand nombre, dans le cas d’une lutte commune avec les anarchistes pacifistes – tuckériens, tolstoïens – et autres réformateurs sociaux – socialistes, marxistes, syndicalistes – opposés à l’emploi exclusif et systématique de la violence.

C’est de cette époque que date l’entrée massive des militants anarchistes dans le mouvement syndical, et c’est ce qui détermina leur possibilité d’y travailler conjointement avec les autres courants adhérents, qu’ils soient réformistes ou révolutionnaires.

C’est aussi et surtout ce qui permit la renaissance du mouvement anarchiste, devenu squelettique de par son isolement, et lui donna l’audience considérable qu’il acquit au début du XXe siècle,.

Débarrassé de la dangereuse hypothèque que représentait pour lui l’emploi de la violence systématique, l’anarchisme obtint droit de cité et attira alors à lui une pléiade de penseurs, artistes, etc., enrichissant son potentiel intellectuel et humain et, par-là, l’étude et la mise en pratique de méthodes plus souples et plus logiques, pour en arriver hier à la non-violence défensive de Tucker ou de Tolstoï, plus tard aux magnifiques travaux de Barthélemy de Ligt, aujourd’hui à ceux d’une partie importante du mouvement anarchiste anglais appartenant notamment au Comité des Cent et à l’Internationale des Résistants à la Guerre, en Belgique, en Suisse et en France aux groupes d’études animateurs des revues Pensée et Action et Anarchisme et Non-Violence, en Allemagne au Groupe d’action directe non violente.

S’il est incontestable par ailleurs que ce nouvel état de pensée et d’action ne représente somme toute qu’un courant restreint au milieu du mouvement traditionnel, il semble néanmoins qu’il soit le seul, au stade de la recherche et de l’application, à pouvoir prétendre à une adaptation à l’état d’esprit de notre société et à une prise de position originale et non conformiste.

En refusant de jouer le jeu de la violence gouvernementale en particulier, en dissociant l’insurrection violente de la révolution, en affirmant la priorité de la révolution individuelle sur les révolutions politiques et sociales, l’anarchisme non violent affirme sa prétention à une révision nécessaire des méthodes traditionnelles par trop entachées de contradictions à l’égard des fins proposées.

Lucien Grelaud

Bibliographie sommaire pouvant servir à compléter cette étude

Ouvrages d’ensemble

Eltzbacher, l’Anarchisme, Giard édit.

Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France de 1880 à 1914, Société universitaire d’éditions et de librairie.

Daniel Guérin, Ni Dieu ni maître (anthologie historique du mouvement anarchiste), Éditions de Delphes.

E. Armand, E. Armand, sa vie, sa pensée, son œuvre, par les amis d’E. Armand, La Ruche ouvrière édit. (10, rue de Montmorency, Paris 3e).

Œuvres diverses.

M. Bakounine, Œuvres complètes, Stock édit.
En cours de réimpression par l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam.

P. Kropotkine, Œuvres diverses, Stock édit.

Brochure l’Anarchisme (traduction de l’article « Anarchism » de l’Encyclopedia Britannica, Londres, 1958), Noir & Rouge édit. (Lagant, BP 113, Paris 18e).

Brochure Kropotkine, par Camillo Berneri, Noir & Rouge édit.

G. Leval, Éléments d’éthique moderne, La Ruche Ouvrière édit.

B. de Ligt, Pour vaincre sans violence, Éditions Pensée et Action (Hem Day, BP 4, Bruxelles 29). La Paix créatrice, M. Rivière édit.

P.-J. Proudhon, Œuvres complètes, Marcel Rivière, édit.

Han Ryner, Œuvres diverses, Aux Amis de Han Ryner (3, allée du Château, 93-Pavillons-sous-Bois).

M. Devaldès, Han Ryner et le problème de la violence.

Élisée Reclus, l’Évolution, la Révolution et l’Idéal anarchique, Stock édit.

Stirner, l’Unique et sa propriété, J.-J. Pauvert édit.

L. Tolstoï, Œuvres diverses, Stock édit.

Paul Ghio, l’Anarchisme aux États-Unis (B. Tucker), A. Colin édit.

Périodiques divers concernant certains auteurs.

P. Kropotkine, les Temps nouveaux, la Révolte, le Révolté.

E. Armand, l’En dehors, l’Unique.

Malatesta, le Réveil de Genève, collection 1941-1946.

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