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La Revue Anarchiste n°1 (janvier 1922)
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Article mis en ligne le 6 mai 2009

par Lapeyre (Édouard)
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Être soi. —L’esprit libéré, l’humanité maîtresse de sa conscience, ce bienfait n’est pas pour après la Révolution : il constitue sa condition nécessaire, il en sera le puissant levier ; cela seul, au moment précis, peut mettre la foule en situation de se faire l’arbitre, le bon arbitre de son sort. Être soi, voilà, résumée en deux mots, la doctrine anarchiste. Être soi, c’est déjà être meilleur. Quand l’Anarchie, par surcroît, aura mis fin aux antagonismes économiques, qu’est-ce qui pourrait bien empêcher l’homme d’être tout à fait bon ? L’homme est-ce que le milieu le fait.

A cette vue, on objecte l’hérédité, l’atavisme, phénomènes de répercussion ; ils la confirmeraient plutôt. L’atavisme n’est que l’influence prolongée, persistante d’un milieu antérieur.

D’autres docteurs, médecins traitants du corps social : gouvernants, dirigeants, possédants, toute la politique, toute la religion, tout ce qui, par la richesse et l’habileté, se superpose aux peuples — comme un fardeau — rejettent, d’un air scandalisé, parfois avec colère, notre théorie, et préconisent et appliquent la multiplicité de leurs remèdes. Thérapeutique suspecte : il est douteux que des gens vivant de la maladie ou qui aspirent à en vivre, désirent bien sincèrement la guérison du malade.

Et la Société — façade derrière laquelle il n’est que désordre et contradiction — la Société fonctionne tant bien que mal : bien, si l’on veut, pour quelques-uns, qui en retirent les avantages et que ne préoccupe guère le sort des autres ; mal pour ceux-ci, pour le plus grand nombre, dont les charges y dépassent les profits. L’insolidarité sera cause de sa fin, j’entends de sa transformation un peu brusque — inévitable par cela.

Égoïsme. ― À première vue, ce mot résume l’état critique que j’achève d’indiquer. L’explication est bien un peu sommaire, toutefois, et, en un certain sens, elle nous condamnerait à la désespérance. Car l’égoïsme n’est pas près de disparaître de ce monde. Par lui, en chaque être vivant, se manifeste, s’affirme l’instinct de la conservation, cette loi de l’existence. Mais il y a égoïsme et égoïsme, il y a les modalités. Pour l’espèce humaine, chez laquelle est un peu plus développée la faculté de comparer, de choisir, de réfléchir par conséquent, le tout est de l’exercer avec. intelligence. Qu’elle s’y essaie et la simple réflexion, aidée d’un peu de bonne foi, lui apportera cette vérité de pure évidence : convenu qu’il soit que l’on vit socialement, il est contradictoire, abusif de conserver à l’égoïsme un caractère antisocial. Considération de peu de poids aujourd’hui : ce n’est que le langage de l’honnêteté. Et pourtant, le moment vient où les événements — qui ne sont que la logique des choses — l’imposeront à l’attention des peuples, avec la rigueur d’une question. de vie ou de mort… Je reprends la pensée dont s’inspirent ces quelques pages : Mettre l’homme en pleine possession de lui-même, de tous ses moyens, lui restituer tous les attributs dont il s’est dépouillé, et le munir de connaissances, au moins sommaires, d’économie sociale, avant de lancer à la conquête de son avenir. Programme à exécuter de point en point, si l’on veut, d’un cœur sincère, que la masse, jusqu’ici dupe et victime, réalise vraiment son émancipation.

L’axe de la morale déplacé. — Prisonnier d’un passé d’ignorance et de préjugés soigneusement entretenus, l’homme n’a pas mis à leur vraie place : en lui, la règle et le but de la vie, il n’a pas fait l’accord entre l’être et ses fins propres. Tout cela, il le subordonne à des entités métaphysiques, Dieu, Patrie, par exemple, se créant vis-à-vis de ces abstractions, des devoirs qu’il n’a qu’envers lui-même.

Les suites : désordre moral et matériel. Les actes odieux sont réputés méritoires ; le bien ne se mesure pas à l’avantage que l’homme en retire, à son progrès dans les deux ordres, à l’amélioration de ses rapports avec son semblable, mais à la volonté proclamée — par des jongleurs — de telle ou telle divinité malfaisante, au nom de laquelle on réclame de lui et ses soins et son sang — pis encore, quand on le rend meurtrier. Fourbe et cruel, ainsi qu’en témoignent guerres, autodafés et d’autres excès d’horreur, le mysticisme, chaque fois qu’il l’emporte sur la raison, fait de la terre un lieu de désolation, « pour la plus grande gloire de l’Idole » ; fanatique, il va plus loin : l’absence de bas calculs ne rend pas l’esprit de système moins dangereux. Je dis cela de tous les fanatismes. Il est vrai, notre époque est peu encline à ce fâcheux côté de l’altruisme : faire le bonheur des gens malgré eux. Non, presque toujours, sous le geste et la faconde, couve quelque dessein inavoué, le petit bénéfice personnel — de vanité ou d’argent, cela ne change rien au fait.

L’Individu, la Société. — Autre dogme, autre sophisme : la priorité de l’espèce sur l’individu, pour les besoins de l’exploitation.

La Société n’est pas antérieure à l’homme ; il en est la base et le contour, le principe et l’objet, l’élément essentiel, par qui et pour qui elle se meut. Il y est tout, en un mot ; sans lui elle perd sa raison d’être : Comment lui serait-elle supérieure !

Pour colorer l’audacieuse entreprise : substituer le moyen au but, noyer l’unité dans l’ensemble, l’y subordonner, faire une masse amorphe et sans vertu propre, donc plus facile à conduire, à dominer, il fallait un bon prétexte. Le bien public, l’intérêt général fut inventé. Et, depuis, le jeu continue… L’histoire parle de certaine Ligue du Bien Public et traduit : coalition de passions et d’appétits. De même, concluez hardiment au mensonge toutes les fois que l’organisation sociale actuelle vêtira ses actes d’un tel manteau. L’intérêt public, le bien public y est sacrifié au profit de quelques-uns. En réalité, l’intérêt général n’existe pas. Sous couvert de ce mot, les puissants et les habiles dont j’ai parlé à mon début soignent les leurs, y font servir la masse, que, disposant de tout, du fonds commun, de l’avoir social, ils dirigent en despotes.

Je termine. Le but que nous poursuivons sera atteint le jour où, l’intérêt de chacun s’identifiant avec l’intérêt de tous, nul n’aura à tirer parti du mal causé ou, même, simplement advenu à autrui. Ce jour-là, l’homme sera parfait, n’en doutez pas, à l’égard de son semblable.

La réalisation de cet idéal n’est pas un problème au-dessus de l’intelligence humaine. Encore doit-on l’y prédisposer. Rendre l’homme à lui-même. Sauf meilleur avis (je ne formule ici que le mien) c’est sur ce point, dans ce travail de préparation, d’éducation, que doit être employé le gros effort de l’action extérieure, le principal de notre propagande.

La question est posée.

L’élite nietzchéenne. ― À peu près inconnu du vivant du personnage, voici un nom mis à la mode, au moins parmi nous : Nietzche.

Un génie ? Autre chose plus rare, peut-être : du talent, de l’originalité unis à un caractère. Il détestait les préjugés qui gouvernent le monde. Nietzche fut, avant tout, l’ennemi du médiocre, du banal, du convenu.

A cause de cela sans doute, d’aucuns le présentent en réformateur, un snobisme philosophique, un dandysme littéraire le choisissent pour chef d’école. Il mérite moins et mieux : comme formule sociale, cette horreur de la sottise ambiante, c’est beaucoup, ce n’est pas assez.

Nietzche réformateur ? On pourrait l’admettre en tablant sur l’une ou l’autre de ces deux hypothèses :

1° Effet du hasard, il se produit parfois que l’œuvre dépasse l’auteur, vaut plus que l’intention. Iriarte, fabuliste espagnol, en donne un joli exemple, intitulé : L’âne joueur de flûte. Ce n’est pas le cas qui nous occupe.

2° Plus souvent, par malice, coquetterie de l’écrivain ou pour d’autres raisons, sous l’ironie de la forme se cache, tel le fruit dans son enveloppe, le but éducatif du fond. Et les gens d’intelligence courte ne manquent pas de se méprendre. Ceci est, en somme, vraisemblable. Voyez plutôt :

La philosophie hautaine de Nietzche, sa pensée aux durs aspects, certaine élite qui s’en dit héritière en a fait une théorie esclavagiste. L’élite, c’est le titre que modestement ils se décernent, en regard de la foule, par eux définie : le troupeau. La société, en voie de transformation douloureuse, ne leur devra rien.

Si éloignés de l’idéal que le progrès met en chacun de ses servants ; si minuscules à côté de leur grand modèle, que voulez-vous que le monde attende d’étriqués sophistes, raisonneurs insipides, bavards impatientants ? À leur Maître, par contre, il devra quelque chose : tout apport de l’esprit sert l’humanité, concourt à son émancipation.

Le prétendu dédain de Nietzehe pour la foule s’expliquera, donc, plus logiquement ainsi : déçus, le désir du bien, l’amour du beau prennent, chez les natures ombrageuses ou délicates, l’aspect du scepticisme, de la misanthropie ! simple apparence.

Édouard Lapeyre


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