La Liberté est-elle possible ?

, par  Deherme (Georges) , popularité : 5%

Pour les sophistes et les imbéciles nous tenons, tout d’abord, à déclarer ceci : relevant de la semence expérimentale, nous ne pouvons récuser ses déductions et ses découvertes ; pour nous donc, le libre-arbitre n’existe et n’existera même jamais, quoique l’homme, dans son évolution progressive, s’en approchera constamment.

Quel est celui qui, ayant la moindre intuition de la Philosophie, nierait que la Matière reçoit l’influence du milieu dans lequel elle se trouve ?

Quel et est l’ignorant qui, aujourd’hui, affirmerait que l’homme pourra un jour se débarrasser complètement des lois naturelles qui le régissent ?

Non ; il n’y a pas un être civilisé assez sot ou fou pour nier l’influence des milieux et l’impossibilité d’abroger les lois naturelles.

Certes, il est permis de prévoir que l’homme se rapprochera de plus en plus de la liberté de ses actes et de ses pensées ; il est raisonnable de prédire qu’il s’émancipera de plus en plus de ses lois ; mais ce qu’on ne peut affirmer, c’est que le libre-arbitre pourra exister ; ce qu’on ne peut dire, c’est que les lois naturelles disparaîtront complètement.

Non ; personne ne peut proclamer cela, et les anarchistes, fils de la science, mois que personne.

L’homme en possession de sa liberté de volition et n’étant plus soumis aux besoins, aux passions, à la souffrance, au plaisir, à l’erreur, serait parfaite, ― il serait Dieu. Or, le parfait ne pouvant se réaliser dans la Matière, toujours en évolution vers le Mieux, cet état serait le Consummatum est de l’Humanité, ― la Mort.

Il est donc bien entendu que, lorsque nous infirmons le besoin d’une autorité temporelle ou morale, nous n’entendons pas contredire la Philosophie. L’autorité que nous voulons détruire, c’est l’artificielle, celle qui s’impose par le pandore et le soudard. Quant à l’autre, comme nous l’avons déjà dit, elle ne diminuera que progressivement, lentement, et, certainement, ne disparaîtra jamais entièrement.

La Liberté n’existe pas par elle même, c’est une négation ― comme l’Anarchie ― de l’Archie ou Autorité.

Partant de là, il est inepte de vouloir « concilier la Liberté avec les exigences de la Société ; » de « limiter la liberté de chacun à celle de ses voisins » etc., autant de sophismes que l’on a répétés depuis des siècles ; qu’on ne se donne pas la peine d’approfondir, et qui font la force des despotismes de toutes nuances.

Les politiciens ne comprennent pas, qu’étant une négation de l’Autorité, comme le Néant l’est de la Matière, tant qu’une bribe d’Autorité subsiste, il n’y a pas ombre de liberté. Certes, le régime constitutionnel est moins autoritaire que celui de droit divin, le régime démocratique l’est moins que celui constitutionnel ; mais, du moment qu’il y a des lois, un gouvernement, la liberté n’est pas puisqu’elle est la négation de tout cela. Réduisez la Matière en molécules, divisez une de ces microscopiques molécules en millions d’atomes et un de ces atomes en millions de parties vous n’aurez pas encore le Néant. ― Ainsi de l’Autorité.

Quoi qu’en puissent dire les éclectiques, les hégéliens et leurs antinomies, la Liberté et l’Autorité sont deux principes incompossibles.

— Mais alors le Liberté est impossible, nous dira-t-on, nous l’avions toujours conçue comme un objet de luxe rare, comme un gâteau, par exemple, dont l’État était charger de distribuer parcimonieusement 1es parts afférant à chacun en veillant attentivement à ce que des gourmands n’empiètent sur les parts d’autrui. —

Eh bien, voilà l’erreur, c’est de croire qu’elle est une chose concrète, palpable, que l’on peut diviser, diminuer et augmenter à volonté. Ne ririez-vous pas d’un législateur qui, sous prétexte que la gaieté est une chose rare, qu’il ne faut pas prodiguer, mais répartir avec parité entre tous les citoyens, proposerait un décret limitant la part de gaieté et de tristesse que chacun devrait prendre ? Ne répondriez-vous pas à ce toqué que la gaieté ne se légifère pas ; qu’elle subit l’impulsion que les agents extérieurs lui donnent ; que vous ne craignez pas que votre voisin empiète sur la vôtre puisqu’elle augmentera en proportion de la joie générale.

Il en est de même de la Liberté. Tout vestige d’autorité disparue, elle est ce que le degré de civilisation la fait. Robinson était seul dans son île, il ne subissait donc aucune volonté étrangère, et pourtant il n’était pas libre, étant obligé de travailler sans relâche : « dans l’isolement nos besoins dépassant nos facultés. » [1]

Tandis que plus les hommes sont nombreux, associés, civilisés, plus il leur est possible d’user de leur liberté : « dans l’état social nos facultés dépassant nos besoins. » [2]

Ceci est entendu. Nous pouvons donc, sans être accusé de faire une pétition de principes, considérer comme vraie la proposition suivante à savoir, que la somme de liberté dont l’individu peut user s’augmente de la liberté de tous.

Quant à la pratique de l’Anarchie rien de plus facile. La destinée naturelle de l’homme était de se mouvoir sans entrave ; le régime autoritaire ― résultat du préjugé, de la superstition et de la barbarie, ― en faisant disparaître les individus qui ne pouvaient vivre sous son sceptre, à façonné les autres en leur imprimant ses caractères. De là quelques philosophes à courte vue en ont conclu que l’Autorité était inhérente à l’humanité. Mais d’autres survinrent, plus perspicaces, ils établirent que l’homme n’est pas exempt de l’influence des milieux qui régit les autres formes de la Matière. De ce jour la possibilité de la Liberté — de l’Anarchie — fut péremptoirement démontrée.

En effet, Lamarck, Darwin, de Lanessan, et d’autres naturalistes, ont expérimenté que parmi les animaux réduits à l’état domestique une partie périssait ou dégénérait, l’autre formait une nouvelle espèce très apte à se domestiquer. L’expérience contraire a été faite sur des animaux domestiques rendus à l’état sauvage ; une partie de ceux-ci ont péri ou n’ont pas procréé, l’autre a retrouvé en peu de tempe les formes et les capacités de ses ancêtres.

Rien de plus incontestable. Rien de plus logique.

En serait-il de même pour l’homme ? Conquerrait-il, libre, le pouvoir et le vouloir de vivre sans gouvernement ni lois ? Qui pourrait en douter sans se voir obligé de nier la Science, le Progrès et des faits dument vérifiés, — ce qui serait démence ou sottise.

Oui, vienne la fin de toutes les autorités, — source de toutes les exploitations, — vienne l’Anarchie, et les hommes se feront à la Liberté comme ils se sont fait à l’oppression. Certes, quelques-uns — les moine aptes —disparaîtront dans la tourmente qui précédera ; mais les autres — les plus aptes — auront enfin conquis le droit d’évoluer vers le Mieux par gradations, sans secousses et sans réactions.

G. Deherme

[1F. Bastiat. ― Les Harmonies économiques.

[2Idem.