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Plus Loin n°2 (avril 1925)
La Huerta de Valence (2)
Article mis en ligne le 21 mai 2009

par Jousset (P.)
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(suite)

Le portail des Apôtres, vieux, rougeâtre, consumé par des siècles, étalant à la lumière du soleil ses beautés corrodées, formait un fond digne de l’antique tribunal : c’était comme un baldaquin de pierre construit pour abriter cette institution d’un autre âge. À la voûte de la baie, le long des trois arceaux superposés, couraient trois guirlandes de figurines, anges, rois et saints, logés sous de petits dais ouvragés comme une dentelle. Contre les robustes massifs qui formaient les avant-corps du portail, on voyait les douze apôtres, mais si défigurés, si mal en point, que Jésus lui-même ne les aurait pas reconnu. Dans le haut, à la cime du portail, sous un treillage de fer, s’épanouissait, telle une fleur gigantesque, la rosace en vitraux de couleur qui donnait du jour à l’église ; et, dans le bas, sur le soubassement des colonnes qu’ornaient les armoiries d’Aragon, les pierres étaient usées, les nervures et les feuillages d’argent étaient élimés par le frottement de générations innombrables.

À voir cette dégradation du portail, on devinait que la révolte et l’émeute avaient passé par là. En d’autres siècles s’était rassemblé, près de ces pierres, tout un peuple en tumulte, s’était agité, vociférant et rouge de fureur, le Valencianisme séditieux.

Quand l’alguazil eut fini de disposer le tribunal, il resta debout à l’entrée de la barrière pour attendre les juges. Ceux-ci arrivaient, solennels, avec l’aspect de riches paysans, vêtus de noir, chaussés d’espadrilles blanches ; le foulard de soie bien arrangé sous le large chapeau ; et chacun d’eux traînait derrière lui un cortège de gardiens des canaux et de justiciables qui, avant l’ouverture de la séance, tâchaient de les prévenir en leur faveur.

Ce vieux, sec et voûté, dont les mains rouges et couvertes d’écailles tremblaient en s’appuyant sur la crosse d’une grosse canne, c’était Cuart Feintenar. Cet autre, corpulent et majestueux, avec de petits yeux qui se voyaient à peine sous les deux poignées de poils blancs qui lui servaient de sourcils, c’était Mislata. Puis c’était Rascana, un solide garçon à la blouse bien repassée, à la tête ronde de frère lai. Puis venaient les quatre autres. Ces hommes étaient les maîtres des eaux ; ils tenaient entre leurs mains la vie des familles, la nourriture des champs, l’arrosage opportun dont la privation tuait une récolte ; leurs décisions étaient sans appel. Et les habitants de la vaste plaine, divisées en deux parties par le fleuve comme par une frontière infranchissable, désignaient chaque juge en lui donnant le nom du canal auquel celui-ci était préposé.

Maintenant, la représentation des deux rives était au complet ; ― celle de la rive gauche, la rive où il y a quatre canaux et où s’étend la huerta de Ruzafa, dont les chemins, abrités sous un épais feuillage, vont se perdre à la limite de la marécageuse Albufera ; ― et celle de la rive droite, la rive poétique, la rive où sont les fraises de Benimaclet, les souchets d’Alboraya et les jardins luxuriants de fleurs.

Les sept juges se saluaient comme des gens qui ne se sont pas vus de toute la semaine ; ils causaient de leurs affaires devant le portail de la basilique ; et, de temps à autre, lorsque s’ouvraient les portes des tambours couvertes d’annonces religieuses, il se répandait dans la brûlante atmosphère de la place une fraîche bouffée d’encens, quelque chose comme l’humide haleine d’un lieu souterrain.

À onze heures et demie, les offices divins terminés, quand il ne sortait plus de la cathédrale que quelques dévotes attardées, le Tribunal entra en fonction. Les sept juges s’assirent sur le vieux sofa ; les gens de la Huerta accoururent de tous les côtés pour se ramasser autour de la barrière, pressant les uns contre les autres leurs corps en transpiration qui sentaient la paille et le suint ; l’alguazil se posta, raide et majestueux, près du mât surmonté d’un crochet de bronze, emblème de la Justice des Eaux.

Les Sept Canaux se découvrirent, puis demeuré immobiles, les mains entre les genoux, les yeux fixés sur le sol ; et le plus vieux prononça la phrase traditionnelle : « Se ôbri el Tribunal », (« l’audience est ouverte »). Silence absolu. Toute cette foule gardait un recueillement religieux ; elle se tenait sur cette place publique comme dans un temple. Le bruit des voitures, le roulement des tramways, tout le fracas de la vie moderne passait aux alentours sans toucher ni déranger cette antique institution, aussi tranquille en ce lieu qu’un homme qui est chez, lui ; insensible au temps, insoucieuse du changement profond de tout ce qui l’environnait et incapable d’aucune réforme.

Les habitants de la Huerta contemplaient avec respect ces juges issus de leur classe, étaient fiers de leur Tribunal. « Voilà ce qui s’appelait rendre la justice : la condamnation prononcée tout de
suite, et pas de ces papiers qui ne servent qu’à emberlificoter les honnêtes gens. » L’absence de papier timbré et de greffier qui fait peur, voilà ce qui plaisait le plus à ces paysans accoutumés à considérer avec une sorte de crainte superstitieuse l’art d’écrire, qu’ils ignorent. Il n’y avait là ni plume, ni secrétaire, ni gendarmes effrayants, ni jours d’angoisse pendant lesquels on attend la sentence ; il n’y avait rien que des paroles.

Les juges conservaient dans leur mémoire les déclarations faites et prononçaient leur jugement en conséquence, avec le calme de gens qui savent que leurs décisions doivent être exécutées. À celui qui se montrait insolent envers le Tribunal, ils lui infligeaient une amende ; à celui qui refusait de se soumettre à la sentence, ils lui retiraient l’eau pour toujours, et le malheureux n’avait plus qu’à mourir de faim. Avec un pareil Tribunal, personne ne songeait à plaisanter.

Tandis que le public, désireux de ne perdre aucune parole s’écrasait — hommes, femmes et enfants — contre la barrière et, par moments, s’agitait et se poussait des épaules pour éviter l’asphyxie, les plaignants comparaissaient de l’autre côté de la barrière, devant ce sofa aussi vénérablement que le Tribunal. L’alguazil leur enlevait leurs bâtons et leurs houlettes, regardés comme des armes offensives incompatibles avec le respect dû à la justice, il les poussait jusqu’à ce qu’ils fussent plantés à quelques pas des juges, avec leur mante pliée sur les mains ; et, s’ils tardaient à se découvrir, par deux coups de revers, il leur faisait sauter le foulard de la tête. « C’était dur ! Mais avec ces mâtins-là, il fallait bien agir de cette façon. »

L’audience était une continuelle exposition d’affaires très embrouillées, que ces juges gardiens et ignorants résolvaient avec une facilité surprenante. Les gardiens des canaux et les atantadores chargés d’établir le tour d’arrosage articulaient leurs dénonciations ; et les accusés développaient leurs moyens de défense. Le vieux père laissait parler ces fils, qui savaient s’exprimer avec plus d’énergie ; la veuve s’avançait, accompagnée de quelque ami du défunt, protecteur décidé qui portait la parole à sa place.

« Parle, vosté ! » dit, en allongeant un pied, le plus vieux Canal. Car, par une, manière séculaire, le président, au lieu de se servir des mains, désignait avec son espadrille blanche celui qui devait parler.

À chaque instant, l’ardeur méridionale perçait dans les débats. Au milieu de l’accusation, l’accusé ne pouvait se contenir. « Mensonge ! Ce que l’on disait était faux et méchant ! On voulait le
perdre ! » Sept Canaux accueillaient ces interruptions avec des regards furieux. « Ici, personne ne devait parler avant son tour. Si l’accusé interrompait encore, il payerait tant de sous d’amende. » Et il y avait des entêtés qui payaient, amende sur amende, emportés par la violence de la rage qui ne leur permettait pas de se taire en face de l’accusateur. Puis les juges, sans quitter le sofa, rapprochaient leurs têtes comme des chèvres qui jouent, échangeaient quelques chuchotements sourds ; et le plus vieux, d’une voix posée et solennelle, prononçait la sentence où les amendes étaient comptées en livres et en sous, comme si la monnaie n’avait subi aucune modification et que, tout à l’heure, dût passer encore sur la place le majestueux Justicia, avec sa robe et son escorte d’Arbalétriers de la Plume.

(L’Espagne et le Portugal illustrés, par P. Jousset, pages 155-161. ― Collection Larousse.)


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