La Presse Anarchiste
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Plus Loin n°2 (avril 1925)
La libération d’une conscience
Article mis en ligne le 21 mai 2009

par Reclus (Élisée)
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Nous publions sous ce titre une lettre d’Élisée Reclus. Nos lecteurs ne nous blâmeront pas de montrer, en insérant de larges extraits de ses écrits, quelle belle personnalité morale était Élisée Reclus. L’anarchie n’est pas un régime social, c’est une morale, une règle de vie, un enseignement de ce que doivent être les rapports des hommes entre eux.

Préparer de nouveaux régimes politiques sans que le problème moral soit résolu est prendre la difficulté à contre-sens.

L’autorité et son cortège de maux, l’exploitation de l’homme, peuvent s’accommoder des formes sociales les plus soi-disant socialistes. Pour aider nos camarades à comprendre l’état d’esprit d’Élisée Reclus à l’époque où il écrivait cette lettre nous donnons quelques extraits d’une brochure d’Élisée sur son frère Élie [1].

― O ―

À Mme Reclus, à Orthez.

Berlin …avril 1851

Chère mère,

Il faut que je me sois bien mal expliqué dans mes lettres précédentes pour que tu aies pu y voir que ma résolution est de devenir pasteur ; j’ai bien parlé d’études à continuer, de sciences à égratigner, mais ce n’est pas, chère mère, pour me vouer au saint ministère. Cette année d’intervalle dans mes études a mis un terme à toutes mes hésitations et je suis fermement décidé à ne suivre, dans cette conjoncture, comme dans toutes les autres, que le cri de ma conscience. Je ne puis concevoir comment des professeurs assemblés, comment des fidèles même pourraient me conférer le droit de prêcher l’Évangile, et je n’accepterai jamais aucune espèce de consécration quelle qu’elle soit, car je n’y vois autre chose qu’un papisme déguisé et incohérent. Pour moi, qui accepte la théorie de la liberté en tout et pour tout, comment pourrais-je admettre la domination de l’homme dans un cœur qui n’appartient qu’à Dieu seul ? Comment d’autres pécheurs auraient-ils le droit de délier ma langue et d’approcher la braise de mes lèvres ? Que l’homme pénétré d’amour et de foi, aille dans les carrefours pour mener au festin splendide ceux qui vivent dans la boue et dans le mal, qu’il monte sur les toits pour crier que le royaume de Dieu est proche, qu’il ne laisse passer personne sans lui parler de Celui qui nous a aimés le premier, qu’il prie avec ses frères quand son cœur lui dit de le faire, tout cela est beau, et le bon Dieu bénira certainement celui, qui le confesse envers et contre tous, en temps et hors du temps. Mais prendre d’abord un brevet de capacité chrétienne, puis demander un passeport d’amour et de foi soit aux professeurs, soit au consistoire, soit à l’Église même, sous peine d’être contrebandier dans le domaine des cœurs, voilà qui me répugne par-dessus tout et voilà ce que Dieu me donnera certainement la force de ne pas faire. J’avais longtemps. bercé dans mon esprit le désir d’être pasteur, la seule vue d’une chaire me faisait palpiter, et j’ai été rarement plus heureux que ce jour où j’ai prêché à Montauban devant deux professeurs, mon frère et des bancs vides ; mais comme, après tout, la vie du pasteur ne doit pas s’enfermer entre les quatre planches de la chaire et comme il y a d’autres formalités à remplir que ceux de sermonner les fidèles à temps égaux, j’ai résisté à mes petits désirs d’amour-propre et c’est pour cela que je dis maintenant : « Je ne veux, ni ne peux, ni ne dois être pasteur. »

Ne voyez pas là, chers parents, l’effet du doute ; si je doutais, je me bornerais à hésiter ; c’est, au contraire, par suite de croyances positives et absolues que je me décide. Je crois que le jour est venu dans lequel doivent être abaissés tous ceux qui s’érigent au-dessus des autres en maîtres et en prophètes ; le meilleur moyen d’évangéliser, ce n’est pas, aujourd’hui, de se cuirasser de diplômes et de monter sur des tabourets brevetés, mais c’est d’ouvrir tout simplement et tout bonnement son coeur devant ses amis. Grec chez les Grecs, paysan chez les paysans, païen chez les païens à la manière de saint Paul qui, de l’autel du Dieu inconnu, ramenait les Athéniens au Dieu que nous connaissons.

On se méfie naturellement de celui qui tâche de faire tout rouler autour de son métier, et l’état de pasteur a beau être vécu et senti, il n’en est pas moins comme une machine fonctionnant avec régularité et quand l’enthousiasme manque, il faut que le devoir et des mots vides d’amour y suppléent. Un temps viendra où chaque homme sera son propre roi et son propre pasteur, où chacun offrira l’encens à Dieu dans le propre temple de son corps et de son âme. Alors Dieu s’élèvera au-dessus de nous et nous conduira. Entre les hommes, il n’y aura plus que des rapports d’influence et d’amour ; chacun parlera à son frère des idées qui agitent sa tête, des sentiments qui traversent son cœur ; des idées et des sentiments pourront germer en un chacun, sans avoir revêtu un caractère d’officialité et sans avoir été brevetés par un homme ou par une réunion d’hommes, par un consistoire ou par un troupeau. Il n’y aura plus d’homme qui gouverne ou conduise d’autres hommes, mais chacun agira sur son voisin et prêchera la vérité qu’il sent et qu’il croit. Mais comment amener cet avenir si nous ne le réalisons pas en nous-mêmes, si, non contents de rejeter tout roi et tout pasteur, nous ne protestons pas contre toute idée intérieure qui nous dirait de devenir nous-mêmes, ce que nous blâmons. À Dieu ne plaise que je veuille en rien porter ma main plus haut que je ne dois et que je blâme mon père ! Il a agi avec Dieu : que Dieu le bénisse ; mais moi aussi, en refusant le ministère, j’agis avec Dieu ; qu’il me bénisse encore ! Nous faisons des choses opposées, mais j’atteste Dieu que nous faisons bien tous deux.

Ne croyez pas, je le répète, que je sois agité par des doutes quelconques et qu’une certaine droiture de ma faiblesse me porte à refuser d’être pasteur. Non, car le bonheur ne saurait s’unir aux doutes et maintenant, je suis heureux, je suis heureux bien que six cent heures [2] nous séparent, heureux, bien que j’entende médire de mes frères, de mes amis, de ma patrie ; heureux, bien que je n’entende pas les doux sons de ma langue, bien que je vive pauvrement dans une ville riche et luxueuse, bien que l’ami manque à mon amour. Je sais en qui j’ai cru. Je connais Dieu qui m’aime comme un père aime son enfant ; il me soutient à tous les pas, et je reconnais la tendre pression de sa main, et, quand je pèche, c’est lui-même qui me le dit, et c’est lui qui me donne sans cesse l’amour que je lui rends. Il m’aime et il me rend témoignage qu’un jour nous nous retrouverons là où l’on ne pleure point.

Oh ! si vous vouliez me tendre, vous, mon père et ma mère, une main de fraternité chrétienne, sans restriction, sans tristesse, sans réticence ! Si vous vouliez, malgré ce qui est pour vous l’évidence, croire à mon égard de cette foi qui transporte les montagnes. Ah ! quand les mondes périraient, je sais que mon Rédempteur est vivant et je le verrai au dernier jour ! Que l’Éternel vous bénisse de ses bénédictions éternelles !

Tu me fais d’autres questions, ma mère. Faut-il que j’y réponde ? Le commencement de ma lettre ne jette-t-il pas comme un voile sur tout ce qui peut suivre ? Que le Seigneur nous ait en sa main ! Tu me demandes si j’espère vous voir avant deux, trois ans. Oui, j’espère, et je ne mets pas d’aussi longues barrières que vous à mes désirs ! Cent francs me suffiraient, d’ailleurs, pour aller jusqu’à Orthez.

Quant à de nouveaux détails sur l’Université, il me serait difficile de t’en donner. Tout y est parfaitement libre ; on peut assister aux cours ou non ; on peut y rester cinquante ans ou quinze jours. On peut se faire examiner ou non. Il suffit de payer 72 francs par semestre et, pour cette somme, on a le droit d’insulter la police et de ne pas payer ses dettes, passé un certain délai.

Tu me demandes quels sont mes élèves et si je les morigène. Tu vas en juger : ce sont deux officiers, dont l’un, Juif, est décoré du nom de Jonas, un médecin, un propriétaire, le rédacteur d’un journal démocratique et une comtesse entre deux âges, amie personnelle de l’impératrice de Russie.

Tu vois que je ne puis pas morigéner.

Adieu. Soyez bénis !

Élisée Reclus (Élisée Reclus, Correspondance, tome III, chez Costes, éditeurs).

Notes :

[1Le pasteur Reclus, vers 1830, était titulaire d’une petite église dans la vallée de la Dordogne. Il était fort considéré, surtout à cause de la position acquise et de ses relations de parenté, mais il n’était pas un homme ordinaire, se contentant de vivre selon le monde ; il eut l’étrange fantaisie de vouloir vivre selon sa conscience.

Or, cette conscience était alors fort tourmentée par les scrupules. Elle se demandait si un ardent apôtre de ce Christ « qui n’avait pas même une pierre où reposer sa tête », avait bien le droit de s’acheminer par un traitement vers le bien-être et la richesse ; elle se demandait aussi s’il n’y avait pas eu crime d’infidélité à recevoir une place, un traitement de l’État, c’est-à-dire du pouvoir temporel, alors que tonte mission doit venir d’en haut, c’est-à-dire de l’Éternel lui-même ; enfin la pauvre âme meurtrie se demandait si elle n’avait pas été coupable envers les hommes aussi bien qu’envers Dieu, puisqu’elle avait obéi à l’appel de notables, et non pas à celui de disciples ardents du Christ… Repoussé par les amis, le pasteur ne pouvait avoir d’autres conseils que de lui-même et des réponses obscures de la prière ; mais peu à peu, la conviction se fit en lui, et, un beau jour, on le vit grave, résolu, étouffant ses larmes, congédier ses fidèles, ses amis, ses parents, monter à cheval avec son fils aîné campé devant lui, et partir dans la direction du Midi pour répondre à l’invitation des chrétiens d’Orthez…

Dix ans plus tard, le père Reclus, désireux d’assurer à ses enfants une éducation où les études classiques fussent jalousement conduites et surveillées par l’esprit chrétien, avait résolu de confier les siens à la direction des « Frères Moraves », dont il lisait les brochures et qu’il aimait surtout parce que l’un d’eux, au XVIIIe siècle, le comte de Zinzendorf, lui semblait avoir le mieux suivi les traces de Jésus Christ. Peut-être le pasteur du Béarn, au christianisme naïf, s’était-il quelque peu trompé sur le zèle dévorant de ces bons « Frères Moraves » qui, pour la plupart, sont de dociles sujets, la vie réglée d’avance par une écœurante ritournelle de pratiques enfantines et de mensonges conventionnels ; il ne savait pas non plus que le directeur des deux établissements de filles et de garçons était un bonhomme lâche, heureux d’aduler bassement ceux de ses élèves qu’il savait riches, et de bafouer avec le ricanement du pleutre ceux qu’il savait pauvres…

(Extrait d’une brochure d’Élisée Reclus sur son frère Élie).

Élisée fut à son tour élève des « Frères Moraves » (à Neuwied sur le Rhin), de 1844 à 1846, puis du collège de Sainte-Foy, de 46 à 49, puis de la Faculté de théologie protestante de Montauban en 49-50. De là, il retourna à Neuwied comme « maître d’étude », mais il abandonna bientôt cette position pour aller vivre à Berlin, où nous le trouvons en 1851.

Ainsi donc, à 21 ans, écrivant à sa mère la lettre ci-dessous, il savait par sa propre expérience et par celle de son aîné Élie, le peu de valeur des milieux chrétiens ; mais il est encore profondément croyant et, considérant son père comme l’« Idéal de la Conscience inflexible », il lui dit la vérité et toute la vérité.

[2E.R. Pensait-il déjà en allemand ? Heure de marche = lieue.


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