Quelques mots sur l’Anarchie ou Individualisme social (3)

, par  Louiche (Jean-Baptiste) , popularité : 3%

(suite)

Dirons-nous encore que l’inventeur, le chercheur délaissé, injurié même, n’abandonne point pour cela ses projets qu’il emporte très souvent au tombeau, la cupidité de la société hiérarchique et gouvernementale refusant presque toujours, quand il est pauvre, de l’aider dans leur exécution.

À la vérité et comme il est facile de s’en convaincre à l’aide de la moindre observation, l’homme, quand il n’est pas aux prises avec les dures nécessités de la vie ou le spectacle de la société actuelle, n’agit que sous l’influence de son caprice et n’attend rien de la reconnaissance de ses semblables avant et pendant la création de ses œuvres. La plus belle, la plus grande et la seule récompense qui nous flatte réellement, n’est-ce pas la sensation, le sentiment que nous éprouvons à la vue de notre ouvrage [1] ; n’est-ce pas pour satisfaire leur vaste ambition de commander au Monde et non pour conquérir la reconnaissance de leur pays, qu’un César ou un Bonaparte décimaient les peuples ; n’est-ce pour jouir de la puissance de leur parole et non pour sauver la tête d’un meurtrier et mériter sa reconnaissance que les avocats les plus éloquents et les plus connus prennent sa défense et souvent lui assurent la vie ; n’est-ce pas encore pour satisfaire leur fatuité ou leur cupidité, et non pour être utiles à leurs semblables et acquérir leur reconnaissance, que des hommes s’offrent avidement, à l’aide du suffrage de quelques-uns, à représenter les intérêts d’une multitude d’autres hommes, oubliant ainsi que les désirs et besoins de chacun, nés de leur condition et de leur tempérament, diffèrent considérablement et qu’alors nul ne peut que représenter et servir ses appétits personnels ? Comme c’est aussi pour satisfaire leur haine des gouvernements et de leur Société, et non pour mériter la reconnaissance des foules qui ne leur servent que de prétexte, que les révolutionnaires militants grondent sur les tribunes populaires, écrivent, conspirent et préparent l’agent, la Révolution, qui doit briser l’ennemi et transformer le vieux Monde.

Reinsdorff, le décapité de Leipsig, Cyvoct, Gallo et Duval, fanatiques de la liberté ensevelis vivants aujourd’hui dans les geôles de la République bourgeoise, n’ont pas obéi à d’autres sentiments quand ils se sont armés contre l’autocratie d’un tyran, les prostituteurs de l’ouvrière et contre l’agio financier.

Par ces quelques exemples qu’il serait fastidieux de multiplier encore, il est de toute évidence que l’activité de l’homme débarrassé du souci de s’assurer le pain quotidien, de l’homme que le spectacle de l’opulence ne vient point troubler et tenter, il est enfin de toute évidence que son activité, son travail n’est point l’esclave de la reconnaissance ou de la récompense, qu’il est au contraire uniquement subordonné à ses caprices, à la satisfaction de ses désirs, c’est-à-dire à son égoïsme et qu’il n’a point de volontés mais une volonté : produire. Utilement ou à tort, tous les individus s’agitent, travaillent ; cet exercice est inhérent à l’organisme de l’être humain, s’y soustraire serait se suicider. La réclusion rigoureusement appliquée en est un indiscutable exemple.

D’autre part, cette loi de l’activité est si puissante chez l’individu et se manifeste sous des formes si variées, qu’un millier de volumes ne suffirait pas à en consigner les effets moraux et intellectuels et les actes ; elle est toujours si étrange et si manifeste que la plus simple observation sur notre besogne journalière nous permet de constater que tous nos efforts et le travail de notre imagination tendent a nous créer de nouveaux besoins, à faire naître de nouveaux désirs que, quand nous le pourrions, nous ne satisfaisons même pas, par la simple raison que de plus nouveaux encore se sont emparés de nous et que notre force physique et vitale ne pourrait résister aux fatigues d’une entreprise dont l’objectif serait d’absorber, consommer, brûler, déranger, renverser et briser tout ce que l’imagination peut enfanter et ce que les sens peuvent ouïr, toucher, voir, sentir et goûter. Telle image, telle peinture placée par nous hier dans notre chambre et trouvée bien, est très mal aujourd’hui ; tel objet ornant notre cheminée, cadeau que nous avions trouvé superbe, n’est plus qu’un ennui dont la disparition nous soulagerait ; armé d’une bêche, descendons-nous au jardin qu’à peine le travail commence nous le voudrions achevé, non par lassitude ou paresse, mais pour écrire à un frère, a un parent ou à un ami une lettre souvent incomplète et dont la moitié au moins sera illisible, parce que les nouvelles qu’il nous a demandées nous sont connues et qu’il est souverainement ennuyeux de se répéter ce que l’on sait et que, d’autre part, l’on est à nouveau pressé de se livrer à une autre besogne pour laquelle nous ne serons pas plus consciencieux et tout aussi fou.

Pour nous résumer, l’activité résultante de notre constitution cérébrale et animale nous pousse cent fois par jour à nous créer de nouvelles occupations et autant de fois a les abréger.

Cette étrange instabilité, phénomène organique de l’être humain, prouve surabondamment que l’oisiveté n’est point un penchant naturel chez l’homme et conséquemment nous oblige à reconnaître que ceux que nous accusons de paresse sont en réalité des parasites s’ingéniant et s’exerçant constamment à s’emparer des fruits du labeur du plus grand nombre. Leurs actes sont anti-sociaux, nuisibles, mais ils n’en sont pas moins l’effet de l’activité, comme ils sont la conséquence de toute société assise sur le droit conventionnel de la propriété privée.

S’il est en effet des individus qui ne font point œuvre utile de leurs dix doigts, cela tient indubitablement, chez le prolétaire oisif et parasite, à deux causes bien puissantes : La première est que le développement et le perfectionnement de l’outillage mécanique, par la personnalisation de son appropriation, rejette chaque jour des centaines de bras sur le pavé et oblige ainsi ces travailleurs à pourvoir à leur existence par tous les moyens qui leur semblent les plus propres à l’assurer ; puis, peu à peu ils s’habituent dans cet état, ils s’enfainéantent et finissent par trouver naturelle une vie qu’ils abhorraient autrefois ; la deuxième subsiste dans l’impossibilité, pour les parents ouvriers ou manouvriers, de prendre soin et conseiller de leur expérience leur progéniture dans sa jeunesse, retenus qu’ils sont à l’atelier, au champ ou dans le ménage, par un labeur insuffisant à leur procurer le strict nécessaire à la vie ; et alors le spectacle de l’opulence parasitaire, la vue du bourgeois jouisseur et gras aidant, le germe de la convoitise s’empare des jeunes enfants et les pousse, quand ils sont hommes, à vouloir jouir à leur tour, persuadés que réussir c’est justifier, à notre époque, les plus monstrueux expédients.

Chez le riche, sans être les mêmes quant à leur forme les causes produisent les mêmes effets. On embrasse une profession dite libérale ou on devient fonctionnaire pour être quelque chose dans un fastueux petit tout chèrement inutile. Bêtement, par sentiment de classe, on a fait des professions roturières, puis il y a aussi et surtout le besoin de s’enrichir, non que l’on craigne bien souvent de n’en pas avoir assez, mais pour en avoir plus que son voisin, afin de lui disputer la considération dont il jouit, sans même penser un seul instant que le vol sera le moindre moyen et que le but s’atteindra difficilement, attendu que le monsieur envié pense et agit de même, la fortune qu’il possède et qu’il faut soigner ne lui laissant pas le loisir de penser à faire autre chose. La guerre, la chicane, le meurtre, le vol, le mensonge, le parjure, l’hypocrisie et l’union légale du moins cupide bourgeois avec une femelle moins bourgeoise que cossue n’ont point d’autre cause que l’envie de posséder et posséder encore ; la loi que vingt-deux mille messieurs vêtus en robe rouge, noire ou en redingote appliquent si contradictoirement en France, n’a pas d’autre but que celui de sanctionner la propriété, dont un millier de cabotins blanchement cravatés et réunis dans une ou plusieurs grandes halles meublées de pupitres se font les légistes, pendant la durée de débuts au cours desquels le ridicule le dispute à la cupidité.

(à suivre.)

Jean-Baptiste Louiche

[1Même quand le souci du lendemain nous empoigne, il ne peut nous absorber complètement ; notre ouvrage nous procure parfois d’inexprimables sensation, nous regardons notre œuvre, quelle qu’elle soit, et ne pouvons nous défendre, ne serait-ce qu’un instant, de nous mirer et admirer en elle.