Tristesse de Claudius

, par  Scholl (Aurélien) , popularité : 4%
I

Ce jour-là, Claudius vaguait, grelottant et affamé. Sa tête désolative et basanée, ses regards paradoxalement aigus inquiétaient les passants et les bijoutiers.

― J’ai froid, disait-il, je sens les nerfs se contracter en moi. Mon cœur se blottit sous ma douloureuse mamelle, et il est des gens qui, les pieds au feu, disent avec un épais sourire : « En vérité, l’hiver est doux ! »

Oh qui leur apprendra l’âcreté du vent de décembre, avec ses baisers corrosifs comme un fer rougi !

II

Il y a là-bas, — par delà la Seine, — des ours et des tigres logés, nourris, chauffés aux frais de l’État. Ce n’est pas moi qui obtiendrai jamais une semblable sinécure !

Je n’ai qu’une misérable guenille pour couvrir congrûment mon anguleuse charpente, et je vois un serpent qui a deux couvertures de laine ! Si je lui en prenais une on m’arrêterait. Les enfants ont des brioches pour les ours, et les hommes n’ont pas de pain pour moi.

Que ne suis-je un ours !

III

Puis Claudius, pour aller rendre ses devoirs à un carabin de ses amis, se dirigea vers l’amphithéâtre d’un hôpital.

Là grimaçaient — puants et charcutés — une douzaine de cadavres.

― Quand je serai mort, pensa Claudius, il me semble que je n’abandonnerai pas aussi lâchement mou corps. Si laid qu’il soit, c’est la moitié de moi-même. Si la mort n’était pas le néant, l’esprit de ces hommes viendrait chercher leur cadavre. Et apercevant, dans un coin, un oublié que le scalpel ne devait entamer que le lendemain, il s’approcha pour causer avec lui.

IV

C’avait été une belle nature d’homme. Il paraissait bien constitué, et la vigueur semblait courir encore dans ses muscles d’acier.

Les ongles de la misère avaient dû s’émousser contre cette puissante poitrine… Quel avait donc été le poison dévastateur de cette existence terrassée ? quelle force inconnue avait pu l’entamer — ce monument humain ?

V

Claudius souleva le drap qui recouvrait le cadavre, et il aperçut un tatouage sur le bras droit, qui retombait comme au tronc d’un chêne la branche qu’a brisée la tempête.

Au-dessus d’un cœur percé d’une flèche étaient écrits ces mois :

Désirée, à toi pour la vie !

― Où étiez-vous, femme, quand cet homme est mort, et pourquoi votre amour n’a-t-il pas obombré la vie qu’il vous avait confiée ?

Si vous l’aviez aimé, vous vous seriez vendue pour racheter son corps.

Cette fille que chacun butine sur sa route, peut-être est-ce là Désirée ?

Cette mendiante aux yeux pleureurs, aux lèvres bleuies, c’est Désirée peut-être ?

Chose triste que ces amours qui ont fini à l’amphithéâtre ! Amours ?

VI

Claudius avait le cœur gros quand il sortit de la. Ses noirs cheveux pleuvaient en désordre sur son front obscurci.

La calme lourdeur de la compatissance avait remplacé chez lui les pensers haineux et les sauvages désolations.

— Ce rose tableau, murmura-t-il, m’a fermé l’appétit, et je n’aurai, de ce soir, point besoin de manger. Voilà comme on économise !

VII

Le lendemain, on le trouva mourant de froid sous une arche du Pont-Neuf.

On le transporta à l’hôpital de la Charité. C’est la seulement qu’il devait mourir.

Cette puissante nature s’est éteinte sans souffrance.

Avant de rendre le dernier souffle, il a tourné sept fois sa langue dans sa bouche selon le précepte du Sage.

il a maudit le siècle parâtre qui avait à peine jeté une guenille sur sa nudité ; il a maudit sa mère parce qu’elle lui avait donné la vie, et la société parce qu’elle la lui avait ôtée.

Puis, le regard calme et le front serein, serrant la main de son dernier ami, il s’est à jamais endormi en blasphémant. C’est ainsi qu’on meurt aujourd’hui. Le découragement a soufflé sur notre ardente jeunesse.

L’intelligence est une maladie qui tue le corps. Il ne faut sentir et comprendre que pour arriver à nier le sentiment et la pensée.

L’homme est né pour ses plaisirs, et les misères même attachées à sa triste condition lui font une loi de se distraire et de se consoler.

L’arbre est heureux dans sa foret, le crocodile vit sans souci sur les bords sablonneux des fleuves de l’Afrique, et le crapaud meurt centenaire sous le cresson chevelu que caresse l’eau qui court.

Soyons — le plus qu’il se pourra — végétal et animal. C’est le le bonheur. Claudius était un peu mort de faim avec tous ces postes de 1830, athlètes vaillants que la foule n’a pas applaudis — et qui cependant sont tombés eu souriant.

Au seuil de la vie, alors que la jeunesse à ses yeux éblouis et charmés enchantait l’horizon, Claudius avait voulu escalader le ciel.

« Puisque Dieu s’est fait homme, écrivait-il, pourquoi l’homme à son tour ne se ferait-il pas Dieu ? »

Et il dressa contre les nuages la grande échelle de la philosophie.

Puis, quand il se lança pour en gravir les degrés, il retomba lourdement sur la terre et, seulement alors, il s’aperçut qu’il y manquait les échelons d’en bas.

La science est le brasier où se consument nos croyances. Claudius n’y put pas vivre, — moins fort en cela que Abetnégo qui s’est promené les bras croisés dans une fournaise.

Qu’importe un nom de plus aux pages de notre histoire ? Oublions Claudius.

Il a défendu qu’on priât pour lui !

Aurélien Scholl.