La Presse Anarchiste
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Iztok n°18/19 (juin 1990)
Je suis Chai Ling… je suis toujours vivante
Article mis en ligne le 5 juin 2009

par Chai Ling
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Le nom de Chai Ling figurait en quatrième position sur l’avis de recherche des 21 principaux dirigeants étudiants — publié par le ministère de la Sécurité publique, le 13 juin 1989 —, qui a été diffusé sur les écrans de la télévision chinoise et reproduit dans les journaux du pays. Au terme d’une traque longue de dix mois, Chai Ling a fini par s’enfuir de Chine, en compagnie de Feng Congde, son mari. C’est en France que le couple se trouve actuellement, depuis le début du mois d’avril 1990.

Chai Ling, âgée de vingt-trois ans, est originaire du Shandong. Avant les événements, elle était aspirant-chercheur à l’Institut de recherche de psychologie infantile de l’Université normale de Pékin. Elle assurait le commandement en chef du quartier général chargé de la défense de Tian’anmen et se trouvait sur la place au moment où les militaires ont investi les lieux. Son témoignage a été recueilli sur une cassette sortie clandestinement de Chine par Hong Kong.

Nous l’avons traduit d’après la version donnée dans : Tian’anmen yi jiu ba jiu [Tian’anmen, 1989], recueil de textes compilés par la rédaction du Lianhe bao [journal union], Lianjing, Taipei, août 1989.

A. Pino — I. Rabut

Nous sommes le 8 juin 1989. Il est 4 heures de l’après-midi. Je suis Chai Ling, commandant en chef du quartier général de la place Tian’anmen. Je suis toujours vivante.

S’agissant des événements qui se sont réellement produits sur la place entre le 2 et le 4 juin, je pense être le commentateur le mieux qualifié. Il est aussi de mon devoir de révéler à tout le monde, à chaque compatriote, à chaque citoyen, la vérité sur les événements.

Le 2 juin, vers 10 heures du soir, le premier signe : une voiture de police a renversé quatre personnes innocentes, tuant trois d’entre elles. À ce moment-là, un deuxième signe a suivi : des soldats ont abandonné leurs véhicules, qui contenaient des fusils et des uniformes, ainsi que d’autres matériels, aux civils et à mes camarades qui bloquaient le convoi. Devant cette réaction, mes camarades sont restés très vigilants. Ils ont rassemblé toutes ces choses sur le champ et les ont remises au bureau de la sécurité publique. Nous possédons des reçus qui en attestent. Le troisième signe : au cours de l’après-midi du 3 juin, le même jour, à 2 heures 10, d’importantes unités de la police militaire, parties au même moment de Liubukou et de Xinhuamen, ont frappé mes camarades et les citadins. À ce moment-là, mes camarades ont grimpé sur un camion et ont crié au mégaphone : « La police populaire aime le peuple ! la police populaire ne frappe pas le peuple ! ». Au moment où un de mes camarades venait de crier la première phrase, un soldat s’est approché de lui en courant et lui a envoyé un coup de pied dans le ventre en lui disant : « Qui est-ce qui t’aime toi ! Mon cul ! », puis il lui a assené un coup de matraque sur la tête. Le garçon s’est alors écroulé.

Un mot sur notre position. J’étais le commandant en chef. À ce moment-là, sur la place était établie une station de radio. Cette station de radio était celle du groupe des grévistes de la faim. Je m’y tenais en permanence, dirigeant par radio tous les actions des camarades de la place. Bien sûr, au quartier général, il y avait aussi d’autres camarades, comme Li Lu [1] ou Feng Congde. Nous recevions sans cesse, et de toutes parts, des demandes de secours d’urgence. Sans cesse des informations nous parvenaient à propos de camarades ou de citadins battus, blessés ou tués.

Ce soir-là, entre 8 heures ou 9 heures et 10 heures, la situation a encore empiré. On nous a transmis des informations de ce genre pas moins de dix fois. Ce soir-là, vers 7 heures ou 8 heures, dans notre quartier général, s’est tenue une conférence de presse destinée à informer les journalistes chinois et les journalistes étrangers présents sur la place de ce que nous savions réellement. Il y avait très peu de journalistes étrangers : quelques grands hôtels, les hôtels où résident les étrangers, étaient occupés par des militaires et les chambres des journalistes avaient déjà été fouillées. Seuls un ou deux d’entre eux avaient pu venir sur la place.

Le quartier général a publié une déclaration dont le mot d’ordre unique était : « À bas le gouvernement illégitime de Li Peng ! »

À 9 heures, tous les camarades de la place Tian’anmen se sont mis debout et, levant la main droite, ils ont prêté serment : « Je jure, pour contribuer à faire progresser le cours de la démocratie dans notre patrie, pour la prospérité réelle de notre patrie, pour la grandeur de notre patrie, pour empêcher qu’une petite poignée de conjurés ne la détruise, pour éviter qu’un milliard cent millions d’hommes ne meurent dans une terreur blanche, je jure de défendre au prix de ma jeune vie la place Tian’anmen et de défendre la République. Nos têtes peuvent bien tomber, notre sang peut bien couler, il ne faut pas perdre la Place du peuple. Nous la défendrons au prix de notre jeune vie, jusqu’au dernier d’entre nous. »

À 10 heures, l’Université de la démocratie a officiellement été ouverte sur la place. C’est le vice-commandant en chef, Zhang Boli, qui s’est vu chargé de la présidence de l’Université de la démocratie. Des personnalités de tous bords ont salué chaleureusement l’ouverture de l’Université démocratique. D’un côté, il y avait le quartier général qui recevait de partout des appels de détresse, et la situation était extrêmement tendue ; de l’autre, au nord de la place, on entendait le tonnerre des acclamations saluant l’ouverture de l’Université de la démocratie. L’Université de la démocratie était installée tout près de la statue de la déesse de la liberté. Pendant ce temps, à l’est et à l’ouest de l’avenue Chang’an, le sang coulait à flots. Les bourreaux — les soldats de la 27e armée —, armés de tanks, des fusils d’assaut, des baïonnettes (on n’en était plus au gaz lacrymogène), au moindre slogan crié, à la moindre brique lancée, poursuivaient les gens avec leurs fusils d’assaut. Tous les cadavres qui gisaient sur l’avenue Chang’an avaient la poitrine ensanglantée. Nos camarades qui arrivaient, en courant, au Quartier général avaient du sang sur les mains, la poitrine ou les jambes : c’étaient leurs compatriotes… la dernière goutte de leur sang… ils les avaient portés dans leurs bras.

Depuis le mois d’avril, au moment où les étudiants formaient le corps principal du mouvement patriote et démocratique, et même après le mois de mai, où il s’est transformé en mouvement de tout le peuple, notre principe a toujours été de revendiquer pacifiquement. Le principe de notre lutte était la paix. Beaucoup de camarades, d’ouvriers, de citadins, sont venus à notre quartier général pour dire que, au point où nous en étions arrivés, il fallait prendre les armes. Les garçons étaient très agités et nous, les camarades du quartier général, nous leur avons dit : nous sommes pour des revendications pacifiques et le principe suprême du pacifisme, c’est le sacrifice.

Alors, bras dessus, bras dessous, épaule contre épaule, nous sommes sortis un à un des tentes en chantant l’Internationale. Bras dessus, bras dessous, nous avons pris place sur les côtés nord, ouest et sud du Monument aux héros du peuple. Nous nous sommes assis en silence et nous avons attendu paisiblement la lame des bourreaux.

C’était une guerre entre l’amour et la haine et non pas une guerre entre deux forces armées. Car nous savions que comme notre mouvement patriote et démocratique avait pour principe suprême le pacifisme cela voulait dire que si les camarades affrontaient avec des bâtons, des coktails Molotov, et d’autres armes qui n’en sont pas, ces soldats armés de fusils d’assaut et de tanks, et qui avaient déjà perdu la raison, alors ce serait la pire des tragédies pour tout notre mouvement démocratique.

Ainsi, les camarades sont tranquillement restés assis ou couchés, attendant le sacrifice. À ce moment-là, depuis la tente du quartier général, équipée de micros aux quatre coins et de hauts-parleurs à l’extérieur, nous avons diffusé les Descendants du Dragon [2]. Les camarades ont entonné la chanson, les larmes aux yeux. Nous nous étreignions, nous nous tenions par la main, car nous savions que notre dernière heure était arrivée et que le moment de nous sacrifier pour le peuple était venu.

Un jeune camarade, du nom de Wang Li, âgé de quinze ans seulement, avait écrit une lettre d’adieu. Je ne me souviens plus exactement de son contenu. Je me souviens seulement d’une phrase qu’il m’a dite : ce moment est étrange, ce qui est dommage c’est qu’on n’ait pas le temps. Il disait que, parfois, quand il voyait un petit insecte ramper, il levait le pied pour l’écraser et que, en un rien de temps, l’insecte cessait de bouger. Il n’avait que quinze ans mais déjà il réfléchissait à ce qu’est la mort. République, il faut que tu te souviennes de ces enfants qui ont combattu pour toi !

Vers 2 heures ou 3 heures du matin, le quartier général a dû abandonner la station de radio installée au pied du monument aux héros du peuple. Il a fallu la démanteler. En tant que commandant en chef, avec les camarades du quartier général, j’ai fait le tour du monument pour mobiliser une dernière fois nos camarades. Ils étaient assis en silence. Ils disaient : nous resterons assis comme cela ; nous qui sommes au premier rang, nous sommes les plus déterminés. Et ceux qui se trouvaient derrière disaient aussi : même si les camarades du premier rang sont tués ou frappés, nous resterons tranquillement assis, sans bouger, et nous ne tuerons personne.

Je leur ai adressé quelques mots. Je leur ai raconté une vieille histoire, celle de la fourmilière où vivent un milliard cent millions de fourmis : « Un jour, le feu éclate sur la butte, les fourmis doivent vite descendre en bas de la butte pour échapper à la mort. Elles forment alors une boule qui roule jusqu’en bas. Les fourmis qui se trouvent à l’extérieur sont brûlées, mais la majorité survit. Camarades, nous qui sommes sur cette place, nous sommes la couche extérieure du peuple, car nous savons très bien que seul notre sacrifice peut permettre la renaissance de la République ».

Les camarades ont chanté plusieurs fois de suite l’Internationale, en se tenant pas les bras. À la fin, quatre de nos compatriotes qui faisaient la grève de la faim, dont Hou Dejian, Liu Xiabo et Zhou Duo [3], n’en pouvant supporter davantage, nous ont dit : « Enfants, il ne faut pas continuer de vous sacrifier. »

Nous étions tous à bout de forces. Ils sont partis négocier avec l’armée. Ils sont allés trouver un officier du quartier général prétendument chargé d’imposer la loi martiale et lui ont dit : « Nous allons évacuer la place mais nous aimerions que vous garantissiez la sécurité de nos camarades. Nous évacuerons pacifiquement. » Pendant ce temps, le quartier général de la place consultait tous les camarades sur la question de savoir s’il fallait se retirer ou rester. Et l’on a décidé d’évacuer tous les étudiants. Mais cette bande de bourreaux n’a pas tenu ses promesses : au moment où les camarades se retiraient, les soldats casqués et armés de fusils d’assaut sont montés à l’assaut du troisième palier du monument. Sans attendre que le quartier général de la place ait informé tout le monde de le décision de battre en retraite, ils ont pulvérisé nos haut-parleurs installés sur le monument. Le monument du peuple ! Le monument aux héros du peuple ! Ils ont osé ouvrir le feu sur le monument. Le reste des étudiants est descendu du monument. Tous se retiraient en pleurant.

Des citadins nous ont dit de ne pas pleurer. Les camarades ont répondu : « Nous reviendrons parce que cette place est la place du peuple ! » Mais nous avons appris par la suite que certains camarades continuaient à croire dans ce gouvernement et dans cette Armée populaire de libération. Ils s’imaginaient, qu’au pire, l’armée les expulserait de force. Exténués, ils dormaient profondément sous les tentes lorsque les tanks ont roulé sur eux, les aplatissant comme des crêpes. On a dit que plus de 200 étudiants étaient morts, on a dit aussi qu’il y avait eu plus de 4.000 victimes sur la place. Le chiffre exact, maintenant encore, je ne le connais pas. Mais les membres de l’Union autonome des ouvriers qui se trouvaient autour de la place sont tous morts, et ils étaient au moins 20 ou 30.

Il paraît que, au moment où les camarades ont décidé de se retirer, les soldats des tanks et des blindés ont arrosé d’essence les tentes et les vêtements ouatés, et les ont brûlés en même temps que les cadavres des camarades. Puis, ils ont lavé la place à grande eau pour qu’il ne subsiste aucune trace. Les tanks ont également roulé sur le symbole de notre mouvement démocratique, la déesse de la démocratie, et l’ont réduite en miettes.

En nous tenant par la main, nous nous sommes dirigés vers le côté ouest de la place, en contournant le mausolée de Mao Zedong par le sud. Alors, au sud du mausolée, nous avons vu une masse compacte de plus de 10.000 soldats casqués, assis par terre. Les camarades leur ont crié : « Chiens ! Fascistes ! ». Tandis que nous nous retirions vers l’ouest, nous avons vu des rangs de soldats se diriger au pas de course vers la place. Les citadins et les camarades leur criaient, en serrant les dents : « Fascistes ! Chiens ! Brutes ! » Mais eux, ont continué leur course rapide sans un regard. Quand nous sommes passés à Liubukou, tous les membres du quartier général au complet marchaient en tête. C’est à Liubukou, précisément, dans l’après-midi du 3 juin, qu’avait eu lieu le premier affrontement sanglant. Le sol était jonché de briques et de tuiles, de poubelles brûlées et écrasées. De Liubukou, nous nous sommes dirigés vers l’avenue Chang’an. Nous avons vu des voitures brûlées, des briques et des tuiles couvrant le sol. On comprenait qu’il avait dû y avoir une bataille acharnée. Pourtant, il n’y avait pas un seul cadavre. C’est seulement après que nous avons appris que cette bande de fascistes avait tué les gens à coups de mitrailleuses et que les soldats de l’arrière-garde avaient entassé les cadavres dans des autobus et sur des tricycles : certains n’étaient pas morts et respiraient encore, et ils sont morts étouffés. Cette bande de fascistes a fait disparaître ainsi toute trace des crimes qu’elle a perpétrés en plein jour.

Dans un sursaut d’énergie, nous avons décidé de retourner en cortège sur la place. Les citadins, tous, nous en ont dissuadés en nous disant : « Enfants, savez-vous qu’ils ont installé des mitrailleuses en batterie ? Arrêtez le sacrifice ! ». Alors, nous avons dû regagner, par Xidan, le quartier ouest de la ville [4]. En chemin, j’ai vu une mère qui poussait des cris déchirants : son enfant était mort. J’ai vu quatre cadavres, les cadavres de citadins. À mesure que nous avons été vers le nord et que nous nous sommes rapprochés des campus, nous avons rencontré des citadins qui avaient les larmes aux yeux.

Des gens ont dit : « Nous avons acheté des bons du Trésor. Était-ce pour qu’ils s’en servent pour acheter des balles destinées à tuer le peuple innocent ? À tuer nos enfants innocents ? » Ensuite, des nouvelles nous sont parvenues de tous côtés, des camarades ou des citadins : cette bande de fascistes tuaient réellement ! Ils lançaient des roquettes sur les quartiers d’habitation qui bordent les deux côtés de l’avenue Chang’an. Des vieillards, des enfants, périssaient sous leurs fusils. Quelle faute avaient-ils commise ? Ils n’avaient même pas crié de slogans ! Un ami m’a dit que, à 2 heures du matin, comme il se trouvait sur l’avenue Chang’an pour tenter de bloquer les chars, il avait vu de ses propres yeux une fillette, pas très grande, faire un signe de la main droite, debout devant un char. Le char lui avait passé sur le corps et l’avait aplati comme une crêpe. Le camarade que ce camarade tenait par la main droite a été abattu par une balle. Et celui qu’il tenait par la main gauche a été abattu ensuite. Il m’a dit : « Je l’ai vraiment échappé belle ! ». Sur le chemin du retour, nous avons vu une mère qui cherchait son enfant. Elle nous a dit comment il s’appelait. Elle nous a dit que la veille il était encore là et elle se demandait s’il était toujours en vie. Des femmes cherchaient leur mari, des professeurs cherchaient leurs étudiants… Sur les bâtiments administratifs alentour, des banderoles étaient suspendues portant le slogan : « Soutenons la décision correcte du Comité central du Parti. »

Les camarades, de colère, ont arraché ces banderoles et les ont brûlées. La radio clamait encore : L’armée est entrée dans Pékin pour réprimer les menées d’une bande d’émeutiers et pour maintenir l’ordre dans la capitale..

Je pense que je suis la mieux qualifiée pour dire si, nous autres les étudiants, nous sommes oui ou non des émeutiers. Que tous les Chinois pourvus d’une conscience posent la main sur leur cœur et qu’ils réfléchissent un moment : ces enfants qui se tenaient par la main et qui, assis, épaule contre épaule, au pied du monument aux héros du peuple, attendaient la lame des bourreaux, les yeux rivés sur elle, étaient-ils des émeutiers ? S’ils avaient été des émeutiers, seraient-ils restés assis là tranquillement ? Où les fascistes en sont-ils arrivés pour pouvoir ainsi, sans vergogne, et au mépris de toute conscience, proférer des mensonges aussi monstrueux ! Et si on traite de bêtes sauvages et de brutes les soldats qui ont tué avec leurs fusils d’assaut d’innocents citadins, alors de quel nom doit-on appeler ceux qui mentent devant les écrans de la télévision et les caméras ? Au moment où nous quittions la place, main dans la main, un tank a chargé dans notre direction et a lancé sur les camarades des gaz lacrymogènes. Ils ont roulé sur les corps des étudiants, sur leurs jambes, sur leurs nuques. Beaucoup de cadavres n’ont pas été retrouvés entiers… De quel côté sont les émeutiers ?

C’est ainsi que nous avons continué de marcher, nous les camarades, à la même allure. Les camarades avaient mis leurs masques. Les gaz lacrymogènes nous brûlaient et nous asséchaient la gorge. Nos camarades qui ont sacrifié leur vie, qu’est-ce qui pourra un jour les ramener à la vie ? Il sont restés pour toujours, pour toujours, sur l’avenue Chang’an.

Notre troupe, de retour de la place Tian’anmen, a fait son entrée lentement sur le campus de Beida (Université de Pékin). Comme il y avait beaucoup de camarades venus de l’extérieur, l’Université avait prévu des lits pour les héberger. Mais nous étions terriblement, terriblement tristes. Nous étions toujours en vie mais ceux qui étaient restés sur la place, sur l’avenue Chang’an, étaient bien plus nombreux. Et eux ne reviendront jamais, jamais ils ne reviendront ! Parmi eux, certains étaient très jeunes, très jeunes, et ils ne reviendront jamais… Notre retrait de la place et notre retour à Beida ont marqué la fin, sous la contrainte, d’un mouvement revendicatif pacifique commencé, le 13 mai, par une grève de la faim, et poursuivi par un sit-in pacifique. Par la suite, nous avons reçu des informations selon lesquelles le 3 juin, à 10 heures du soir, Li Peng avait donné trois ordres : 1) les soldats avaient le droit d’ouvrir le feu ; 2) les véhicules militaires devaient avancer le plus vite possible, de façon à récupérer entièrement la place avant le 4 au matin ; 3) les organisateurs et les dirigeants du mouvement devaient être tués sur le champ et sans sommation.

Compatriotes, voilà le gouvernement illégitime et sans scrupules qui continue de faire venir ses troupes et de gouverner l’espace de la Chine. Les massacres continuent à Pékin et les massacres ont commencé, peu à peu, dans tout le pays et se poursuivent actuellement. Mais, compatriotes, plus les temps sont obscurs et plus vite vient l’aurore, plus les fascistes répriment sans scrupules et plus vite nous verrons l’avènement d’une république démocratique appartenant véritablement au peuple. Le moment de vie ou de mort est arrivé pour la survie de notre peuple. Compatriotes, citoyens doués de conscience, Chinois, réveillez-vous. La victoire finale vous reviendra. Le Comité central illégitime, avec à sa tête Yang Shangkun, Li Peng, Wang Zhen et Bo Yibo, verra bientôt arriver sa fin !

À bas le fascisme !

À bas le gouvernement des militaires !

Le peuple vaincra !

Vive la République !

Chai Ling

[Traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut.]

Notes :

[1Li Lu a réussi à s’enfuir de Chine et vit désormais aux États-Unis.

[2Il s’agit d’une chanson de Hou Dejian, auteur-compositeur-interprète taiwanais, lequel se trouvait sur les lieux à ce moment-là. Les Descendants du dragon était un « tube » à l’époque.

[3Le 2 juin, quatre personnalités ont décidé d’entamer une grève de la faim de 72 heures, en soutien aux étudiants. Il s’agissait de Hou Dejian, le chanteur taiwanais, Liu Xiaobo, un enseignant de la section d’étude de la littérature chinoise de l’École normale supérieure, Zhou Duo, responsable du plan de la compagnie Stone, et Gao Xin, rédacteur en chef de l’hebdomadaire de l’École normale supérieure. Les grévistes ont rédigé à cette occasion un manifeste, le « Manifeste du 2 juin », dont la revue parisienne Commentaire a donné la traduction dans sa livraison d’automne 1989, n°47 (d’après la version anglaise reproduite dans The Independant de Londres le 10 juin 1989). Arrêtés à l’issue de la nuit tragique, ils ont dû passer des aveux abondant dans le sens de la thèse officielle, auxquels le régime de Pékin a fait une large publicité (cf. Beijing information, Pékin, n°43, 23 octobre 1989 ; voir aussi : Chronique de la répression en Chine, Paris, n°14, 15 septembre 1989, et n°19, 30 novembre 1989).

[4Partie de Pékin où sont installées les universités.




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