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La Lanterne Noire n°4 (décembre 1975)
L’accident de Madame Claustre
Article mis en ligne le 9 avril 2007

par Martin
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Madame Claustre a bien de la chance…

Une rare unanimité s’est faite autour de son cas !

Le gouvernement français, la Ligue Communiste, Jean Dutour, le MLF, la presse dans son ensemble, le PCF, le PS, Minute, etc., etc. C’est que pour tous, il s’agit là d’une victime. Victime « d’une bande de loqueteux », victime de « l’impérialisme français », victime des « rebelles communistes », victime « à cause de son corps de femmes », victime de « l’impitoyable État français », bref, victime pour suffisamment de raisons pour qu’il soit aisé de se sentir justifié à épouser une cause chère au cœur de tous les Français.

On peut être trotskiste ou fasciste, on a quand même un cœur, et ça, le « Français moyen » ne l’oubliera pas le moment venu !

Car le Français qui n’est pas raciste et même parfois de gauche, peut s’offusquer d’une présence militaire dans un pays du tiers monde (ça fait un peu colonialiste), mais de celle d’une ethnologue, NON.

Une scientifique, une personne instruite, qui a été aux écoles, et qui travaille pour la science, pour la paix et le développement, il n’y a rien à en dire ! Seuls les sauvages ne respectent pas les professeurs !

Pendant que madame Claustre fouillait, son mari, lui, dirigeait la mission pour la réforme administrative ; encore un qui travaille pour le bien des populations locales, dont on connaît la soif, le désir intense d’être « réformés administrativement ».

Hissène Habré est-il pour autant un personnage sympathique ? Certes pas : dirigeant d’un mouvement nationaliste musulman plutôt fanatique, c’est un lettré (il a fait ses études en France) qui s’est fait une « situation » de retour au pays et qui se bat pour prendre le pouvoir au Tchad, et pour conserver le sien parmi les Toubous.

Bref encore une histoire pour faire la une des journaux, pour reconstituer unité nationale autour d’une grande cause, pour faire oublier certains faits d’actualité plus éprouvants et plus tragiques (parmi les claustrophiles, combien se sont souciés du gosse de 17 ans condamné à mort ?) et qui camoufle encore une fois le rôle de la « présence française en Afrique ».

On pense généralement, depuis que le colonialisme classique a pris fin, que les coopérants techniques, du moins les meilleurs d’entre eux, jouent un rôle humanitaire, progressiste, et qu’ils tentent, « en faisant le bien » (développer les forces productives en d’autres termes), de racheter plusieurs siècles de barbarie coloniale.

Or, même en n’épousant pas la thèse selon laquelle la logique du capitalisme et de la division internationale du travail, tend vers une séparation de la planète en deux parties :

- un tiers monde avec sa main d’œuvre inépuisable et bon marché, concentrant le gros des forces productives « lourdes », et les pays dits « développés » se « déprolétarisant » pour devenir les gestionnaires, les bureaucrates, le tertiaire…

Même en n’épousant pas cette thèse, par trop visionnaire et futuriste, on ne peut que constater que les investissements des multinationales, des grands trusts nationaux, et même des moyennes entreprises, ne font que croître dans les pays dits du « tiers monde », que ceux-ci s’industrialisent lentement et qu’il faut donc des prolétaires ;

Ces prolétaires, il faut les fabriquer !

et fabriquer du prolétaire, en Afrique par exemple, ne va pas de soi ; c’est plus long que d’implanter l’usine.

Au 19e, en Europe, le prolétaire s’est fabriqué plus « régulièrement », plus « naturellement », en quelques générations (dans un processus de maturation, qui à l’époque devait paraître fabuleusement rapide, et qui maintenant nous paraît s’être produit de manière plus lente, presqu’à « l’échelle de l’homme » en comparaison de « ce monde qui se transforme si vite aujourd’hui »).

Ce processus de transformation s’achève aujourd’hui, en même temps que certaines dysfonctions [1]

Comme celles par exemple des nouveaux prolétaires de l’Ouest de la France, encore paysans, et qui de ce fait, échappant au mode d’encadrement traditionnel des syndicats, des partis, à la logique même du travail en usine, menèrent des luttes particulièrement dures et violentes, suivant des méthodes depuis longtemps oubliées par le mouvement ouvrier traditionnel. Méthode typique de ceux qui n’obéissent pas encore à la logique de la ville, à son système de repères et d’encadrement.

Bref, il a fallu plus d’un siècle à l’Europe pour adapter sa population au travail de l’usine ou du bureau, pour en faire des prolétaires.

L’Afrique ne peut attendre aussi longtemps. Or la matière première dont on fait le prolétaire est probablement encore plus éloignée du produit fini que ne l’était le rural français ou anglais au début du 19e siècle :

  • le mode de production pastoral
  • l’organisation tribale ou du moins ce qu’il en reste
  • le nomadisme
  • des religions forts éloignées du catholicisme « soumis » ou du protestantisme « laborieux »,

C’est ça la matière première, et c’est à partir de cet homme là qu’il faut en faire un autre le plus vite possible.

Construire un prolétaire dans son corps et sa chair, dans sa mentalité, ses réactions, sa culture, ses rapports aux autres, etc.

L’ère coloniale a réalisé la première partie du travail, en destructurant l’Africain, en introduisant le doute face à la tradition, en lui montrant qu’il n’était pas le plus fort. Ce fut l’œuvre des missionnaires, des administrateurs et des militaires, et cela suffisait au bonheur du capitalisme d’alors.

Mais maintenant, c’est un nouveau pas qu’il faut franchir, un travail de reconstruction après celui des destructeurs. Travail noble que l’on peut regarder en face, et qui sera l’œuvre des scientifiques, des techniciens, des médecins, des professeurs, des agronomes, des organisateurs.

— Les maladies traditionnelles africaines (ou celles importées par le colonialisme traditionnel) rendent inapte le corps de celui qui en souffre à travailler en usine ou dans un bureau ; il faut donc les vaincre avant de soigner celles qui ne manqueront pas de jaillir d’un autre type de travail.

Il faut des médecins.

— Une implantation industrielle équilibrée et un nombre de prolétaires en augmentation nécessite, tant du point de vue de l’équilibre des forces productives que de celui de la naissance d’un État crédible, opératoire, unificateur, d’en finir avec les famines (du moins théoriquement), mais surtout avec les économies faussement appelées « de survie » (prévoir c’est pour le capitalisme, accumuler) avec le nomadisme (cet ennemi du centralisme et de la planification), il faut du rendement, en même temps qu’en terminer avec les aberrations de la monoculture coloniale.

Il faut des agronomes.

— Il faut faire de l’homme africain, un homme à l’échelle de son époque (qui profitera du capitalisme après l’avoir subi !), et non plus de son village, de sa terre ; il faut lui rebâtir une culture, nationale si possible, nègre bien entendu, mais moderne et utile ; il faut des professeurs et des historiens qui justifieront le découpage territorial (ou le critiqueront pour en proposer un autre, peu importe, au nom de la nature ou de la culture on s’en fout).

Le fait que beaucoup d’entre eux soient africains ne change rien à l’affaire, ils ont été formés à l’occidentale, en sont souvent fiers, et sont finalement complices du capitalisme triomphant !

— Et bien sûr il faut des usines, le but de toute cette opération, il faut des techniciens et des ingénieurs.

Donc, ce que je crois, c’est que, coopérants et techniciens de toutes sortes ne sont que les agents de la transformation du « nègre chasseur collecteur » en « nègre prolétaire », et à ce titre ils sont de plain-pied dans le processus de fabrication des couches dirigeantes qui sont à la charnière entre l’ancien monde et un nouveau dont il est difficile de dire ce qu’il sera. La formation de ces couches s’opère par des affrontements violents dont peuvent être victimes au sens humaniste les coopérants, qui sont par ailleurs les artisans de ces luttes.

Martin.

Notes :

[1(Par dysfonction, j’entends d’éventuelles (il y en a déjà eu notamment au Sénégal, ou en Afrique du Sud) révoltes de prolétaires « inadaptés » et non les divers remous sanglants que sont les guerres de libération ou les mouvements armés d’opposition ; ces derniers ont tous ceci en commun, et aussi avec les États en place, qu’ils ne demandent qu’à développer les forces productives en suivant le modèle dominant dans le monde, à savoir le capitalisme, de créer un prolétariat docile, galvanisé par la « cause nationale » et la « négritude ».

Les volontaires à la direction des nouvelles bourgeoisies nationales se bousculent au portillon et s’affrontent sur leurs intérêts propres sous couvert d’options gestionnaires différentes mais qui reviennent au même pour la grande masse des Africains : ce ne sont pas des dysfonctions !


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