La Lanterne noire N°6/7 (novembre 1976)
Organisateurs et antiorganisateurs dans l’Argentine de fin de siècle
Article mis en ligne le 9 mai 2007

par Syrs

Cette note a été rédigée sur la base de la thèse de Iaacov Oved : El anarquismo en los sindicatos obieros de la Argentina a comienzos del siglo XX (1897-1905). Inédit.

Nous avons consulté aussi : Santiilan, D. A. de : La F.O.R.A. Proyeccion, Buenos Aires, 1971. Suplemento La Protesta (1922-1930).

Un regard tourné vers le passé peut être une façon d’accroître la conscience critique de notre situation présente. L’histoire du mouvement révolutionnaire nous aide à voir et à chercher cette articulation entre l’idée et la pratique, le projet et l’action, qui constitue la condition nécessaire pour accrocher à la réalité, pour transformer le monde.

Le mouvement anarcho-communiste se posa dès le début le problème de l’organisation. Non pas en tant que critique de l’anarcho-individualisme philosophique ou terroriste. Ce fut une discussion stratégique à l’intérieur de l’anarchisme social, ouvrier et révolutionnaire.

Voyons un exemple lointain aussi bien dans le temps que dans l’espace : les origines de l’anarchisme en Argentine.

Ce sont les dernières années de la décade de 1880. Buenos Aires connaît les premières fièvres de l’industrialisation. Dans toute l’Argentine (2.700.000 km2) vivaient alors quelques 4 millions de personnes, dont 37 % dans des villes de plus de 2 000 habitants. C’est l’époque de la grande immigration d’origine européenne, qui se développe entre 1869 et 1914. À la fin de cette vague immigratoire, les étrangers constituaient la moitié de la population active totale.

Entre 1889-1890 l’agitation ouvrière fut importante et les grèves nombreuses. Les cheminots s’arrêtent, les cordonniers, les dockers, les coiffeurs, les ouvriers graphiques, les maçons, les boulangers, etc.

L’année précédente (1887) Malatesta, de passage à Buenos Aires, avait contribué à la fondation du premier syndicat ouvrier : la Société de Résistance d’Ouvriers Boulangers. L’activité des anarchistes imprima une orientation révolutionnaire et d’action directe durable dans le syndicat et que marqua majoritairement le mouvement ouvrier argentin organisé dans la Federación Obrera Regional Argentina (F.O.R.A.) pour plus de 30 ans.

Les polémiques et la concurrence entre anarchistes et socialistes était intense à l’époque, comme partout ailleurs, puisque l’enjeu était l’influence d’un projet politique précis sur l’organisation et l’action du prolétariat naissant. Et parce que anarchistes et socialistes faisaient partie de la même famille. Il ne faut pas oublier non plus que le socialisme de l’époque épouvanterait par son radicalisme les socialistes d’aujourd’hui et que la séparation définitive sur le plan international n’avait pas eu lieu encore. Ce qui arriva — pour l’Italie — au congrès de Gênes en 1892 [1] et internationalement au congrès de Londres en 1896.

Malatesta, à son départ de l’Argentine, se rend à Nice, en 1889, où il commence la publication de L’Associazione, cherchant un rapprochement entre anarchistes et socialistes sur la base d’un programme révolutionnaire, fédéraliste et antiparlementaire [2]. Mais ce qui nous intéresse à présent c’est la discussion à l’intérieur du mouvement anarchiste entre organisateurs et antiorganisateur. À cet égard, l’influence de Malatesta en Argentine fut grande, grâce à sa position « charnière » : il défendait une ligne organisationnelle et représentait la tendance communiste-anarchiste. Il faut savoir que, fin 80, début 90, le courant anarcho-communiste était majoritairement anti-organisateur.

La première manifestation de l’anarchisme à Buenos Aires, que l’on sache, fut la création du Centro de Propaganda Obrera d’orientation « bakouniniste » en 1876. A partir de 1879 se publie un périodique El Descamisado [3], mais la première tentative de publication durable fut El Perseguido qui était sous-titré : « Périodique anarchiste ». Il apparaît quand il peut et se publie par souscription volontaire. Le premier numéro est daté du 18 mai 1890. A l’origine de la publication se trouvait le groupe Los Desheredados, déjà systématiquement traqué par la police.

La position de Los Desheredados était clairement anarcho-communiste, ce qui était le courant idéologique prépondérant dans les milieux anarchistes au début de la décade de 90. C’est cette ligne qui va être défendue avec acharnement par El Perseguido [4].

Cette prééminence de l’anarcho-communisme et les noms mêmes des groupes et des périodiques nous donnent une idée de ce que sera la caractéristique de l’anarchisme en Argentine : un mouvement de masses révolutionnaire et ouvrier.

Les discussions entre tendances rivales à l’intérieur de l’anarchisme étaient importantes mais plutôt théoriques et en quelque sorte étaient un prolongement de problèmes européens. Par exemple, la discussion avec les anarcho-collectivistes qui apportaient les définitions de la Fédération Régionale Espagnole et avec les anarcho-socialistes italiens. Nous avons déjà dit qu’au même moment Malatesta, de retour en Europe, préconisait dans L’Associazione la constitution d’un parti international socialiste-arnarchiste révolutionnaire et les anarchistes de Buenos Aires liés à la tendance anarcho-socialiste (des Italiens) envoyèrent un délégué au Congrès territorial de Capolago [5]. El Perseguido critiqua les résolutions du Congrès, voulant nuancer les disparités entre les différents courants dans l’anarchisme, rend confuse l’image de la société communiste future, qui est le but de la révolution ; il critiqua aussi le projet d’organisation d’un « parti anarchiste ». L’idée même de fédération était considérée par cette tendance comme contraire aux principes de l’anarchisme, puisqu’elle exige des règlements, des commissions, etc. El Perseguido se moquait de toute tentative d’organisation des anarchistes à longue échéance. Les articles du périodique louaient les groupes d’affinité comme les plus convenables à la conception anarcho-communiste, ainsi que les groupes qui se créaient pour des tâches concrètes, dont l’exécution était impossible individuellement et qui se dissolvaient librement : « la dissolution n’est pas un indice de faiblesse mais de liberté ».

Mais la véritable polémique eut lieu par rapport à l’organisation ouvrière et non pas à l’organisation spécifique. Ce qui se discutait n’était pas des questions abstraites et de principes mais des problèmes beaucoup plus concrets et quotidiens : la stratégie et la tactique de l’action révolutionnaire face aux revendications de classe et aux organisations de défense du prolétariat.

Ayant pour toile de fond la crise économique-financière en Argentine en 90 la polarisation des classes devient plus aiguë et les luttes ouvrières deviennent de plus en plus importantes.

À cette époque-là commencent les premières tentatives pour créer une fédération de syndicats ouvriers. Les anarcho-communistes anti-organisateurs redoublent leurs critiques et élargissent leur attitude, niant valeur et efficacité aux grèves dans la lutte pour améliorer les conditions de travail et le salaire.

De nombreuses grèves ont lieu en 1890-91 : ferroviaires, chapeliers, ouvriers municipaux, etc. El Perseguido montrait compréhension pour les motivations mais ajoutait que les avantages obtenus étaient annulés par les patrons grâce à l’augmentation du prix de vente des produits, et que les avantages obtenus ne bénéficiaient la classe travailleuse dans son ensemble mais, parfois, qu’à une partie, ce qui aggravait la situation dans d’autres secteurs. La classe ouvrière ne pourra s’affranchir, disait-il, qu’en supprimant le régime du salariat, en faisant la révolution sociale.

Mais vers 1895 se manifeste une évolution significative de la tendance organisatrice dans l’anarchisme. Trois périodiques favorables au courant pro-organisation voient le jour : El Obrero Panadero (L’ouvrier boulanger) publié par la Sociedad de Resistencia de Panaderos, El Oprimido et La Questione sociale en italien [6].

El Oprimido devint quinzomadaire régulier et un porte-parole important de l’anarchisme partisan de l’organisation. Il appuyait pleinement les grèves ouvrières. Un de ses éditoriaux disait : « Toute grève, petite ou grande, qui triomphe ou qui échoue, aura d’excellents résultats, car elle relèvera le moral… parce que nous nous entraînerons pour la lutte et parce que finalement elle nous fera comprendre que le chemin le plus court pour arriver à la société égalitaire… c’est celui de la révolution sociale. »

La prépondérance initiale des anarcho-communistes anti-organisateurs se compense et finalement s’inverse vers la fin du siècle. La tendance anarcho-communiste organisatrice, qui allait imprégner totalement l’anarchisme en Argentine, a une poussée fondamentale vers 1897 [i] avec la parution d’un nouveau périodique, La Protesta Humana, hebdomadaire au début, qui change et devient La Protesta en 1903. A partir de 1904 elle paraît quotidiennement et sera toujours le porte-parole de l’organisation ouvrière de tendance anarchiste (la F.O.R.A.), majoritaire en Argentine.

Après une tentative qui échoue, la première Federación Obrera (F.O.A.) est fondée en 1901 au moment d’incessantes luttes syndicales et d’une succession de grèves pour la réduction de la journée de travail, contre le travail au rendement et le travail nocturne. En 1902 a lieu le 2e Congrès dans lequel se produit la scission de la minorité socialiste. (Les sociétés de résistance qui restent dans la Fédération réunissaient 7 630 associés ; celles qui partirent 1 780.) Au 4e Congrès prend le nom de F.O.R.A. et au 5e la résolution « finaliste » anarchiste est adoptée, ce qui donnera une marque particulière au mouvement ouvrier révolution­naire de l’Argentine de l’époque.

L’importance de cette polémique entre organisateurs et anti-organisateurs c’est qu’elle a eu lieu au sein même de la tendance anarcho-communiste et que le résultat final sera une influence durable de l’anarchisme dans l’organisation ouvrière en même temps qu’une prépondérance des positions contraires à l’organisation plus ou moins permanente dans le mouvement spécifique.

Les anti-organisateurs réussirent à éviter que les anarchistes perdirent leur caractère spécifique au sein de l’organisation ouvrière, dans la mesure où leur principal argument était qu’à « l’intérieur des sociétés de résistance les anarchistes disparaissaient, perdaient leur caractère spécifique et finissaient par se désintéresser de tout ce qui touchait l’idéal, ne se préoccupant que des luttes syndicale, des questions en rapport avec les horaires et le salaire des travailleurs. » [7]

Cependant, dans le mouvement anarchiste du pays, le slogan de principe : « L’anarchisme est spécifiquement inorganisable » demeura.

Syrs