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L’Unique n°5, novembre 1945
En relisant Stirner (2)
Article mis en ligne le 14 avril 2007

par Sieurac (J.-P.)
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Or, n’est-ce pas au fond contre cette idée de la spiritualisation de l’Ego que Stirner bataille avec le plus de force. — Lorsque par exemple V. Basch dans sa magnifique étude sur Stirner nous dit [1] :

« Si l’on veut comprendre Stirner et l’Unique, il faut avant tout se situer dans la période où il fut écrit, et considérer avant tout l’Unique comme l’Anti-Hegel. »

Mais Hegel n’est-il pas avant tout le philosophe d’un monde où tout se réduit en idée, en pensée pure ?

Lorsque V. Hasch nous dit encore : Il semble qu’à certains moments, Stirner soit pris à son tour de cette « marotte » qu’il reproche aussi véhémentement à ses adversaires, c’est inexact. Lorsque Stirner nous répète inlassablement, et avec une abondance de preuves, qui risquerait de devenir fastidieuse, si elle n’était que trop réelle, que toute l’Histoire de l’Humanité a toujours tendu à nous prouver que nous étions « esprit avant d’être matière » et que c’est celui-ci qui doit constamment dominer celle-là, il est bien dans le vrai. — L’Histoire des Religions atteste qu’elles furent toujours un attentat permanent contre la conscience humaine en perpétuel devenir.

Stirner au contraire considère l’individu comme une monade, c’est-à-dire comme un être essentiellement clos, n’ayant avec ses semblables que des rapports de circonstances.

Sa monadologie ne connaît ni monades inférieures, ni monades supérieures, ni monades directrices, ni monades servantes, et encore moins de monade centrale, ainsi que nous le verrons plus lard chez un autre individualiste Ch. Renouvier [2].

Toutes sont égales et les besoins, qu’ils soient d’ordre spirituel ou matériel, doivent être satisfaits dans les mêmes conditions.

Par ailleurs je voudrais dissiper une erreur d’interprétation qui parait s’être glissée dans l’esprit de certains de nos camarades. S’ils connaissent assez bien en général la partie purement négative de la doctrine de Stirner, la plus importante d’ailleurs je le reconnais, bien peu se sont assimilés la partie constructive, qui de ce fait leur est moins familière.

Or, il y a dans l’Unique pour reprendre une expression de G. Palante, qui d’ailleurs s’applique à un autre écrivain, mais peut également s’appliquer à Stirner [3] — deux dialectiques : une dialectique ascendante et une dialectique descendante.

Une dialectique ascendante d’abord, qui en s’emparant de l’individu s’efforce par tous les moyens de le dégager de l’énorme réseau de toutes sortes de « fantômes » : éducation, famille, religion, patrie, morale, État, humanité, idéaux qui l’enserrent de toutes parts, l’étouffent, l’empêchent de vivre.

Puis une fois parvenu au sommet de cette libération, et l’individu étant placé seul et nu devant sa destinée, Stirner se pose la question de savoir comment lui, étant donné d’une part son tempérament individualiste, et d’autre part le fait que les besoins de sa nature l’obligent à vivre en Société, comment va-t-il faire pour s’intégrer au milieu social en y laissant le moins possible de sa personnalité ? Et c’est alors que, par une dialectique descendante, Stirner nous conduit des sommets de l’Individualisme pur, jusqu’à l’Individualisme associationiste et à « l’Association des Égoïstes ».

Je n’insisterai pas sur l’associationisme tant de fois développé dans les colonnes de « l’en-dehors », et je me bornerai à rappeler seulement que les associations prévues par Stirner peuvent s’appliquer à toutes les activités sociales et durer depuis quelques minutes jusqu’à une vie tout entière.

Je voudrais seulement dissiper un préjugé tenace qui tend à représenter les individualistes à notre manière comme des êtres essentiellement instables, n’obéissant qu’aux seules lois de leurs nombreuses fantaisies. Rien n’est plus faux. Et l’on nous fait remarquer que la vie en société, pour assurer la permanence dans l’effort, exige en premier lieu la stabilité.

Sans compter qu’une Société ne sera jamais constituée uniquement par des individualistes, je ne vois pas ce qui empêcherait un individualiste, fût-il « stirnérien cent pour cent », d’appartenir toute sa vie durant aux mêmes associations si celles-ci lui apportent bien-être, liberté et lui assurent la sauvegarde de ses intérêts (ou de ses affections) les plus chers.

Sans compter que cela n’empêche nullement les expériences à tendances communautaires ou autres de se développer conjointement et dans le même temps.

Je sais bien que par ailleurs on nous propose la solution collective, entendez par là la solution révolutionnaire et l’instauration d’un régime communautaire qui serait susceptible de nous assurer les mêmes avantages.

Sans compter que la chose est loin d’être certaine, la loi du milieu, de tous les milieux, consistant avant tout à résorber l’individu en vertu de la loi bien connue, dite d’intégration sociale. En outre, d’autres aléas se présentent.

Car ceux-là même qui ont toujours fait fond sur le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière doivent avoir, je suppose, à l’heure actuelle, quelque sujet de méditation.

Il semble en effet qu’au moment même où la Révolution devrait logiquement cesser d’être le rêve de quelques illuminés pour devenir une nécessité historique, il semble, dis-je, que jamais le potentiel révolutionnaire de cette classe n’a été aussi bas.

À ceux qui seraient tentés de s’en étonner je répondrai par le rappel à un vieux principe de Philosophie libertaire : « La Révolution est avant tout fille de la misère ; et l’on ne fait malheureusement pas la Révolution avec des cerveaux, mais avec des ventres et qui, pis est, avec des ventres vides ».

Pleins ou vides, deux ventres, comme le disait mon vieil ami P. Estaque, n’ont pas la même façon de penser.

C’est d’ailleurs ce qui fait qu’en général les Révolutions réussissent si mal. Car une fois les besoins immédiats satisfaits, le peuple s’en retourne à ses jeux, laissant à ses nouveaux maîtres le soin de régler le nouveau statut social. L’avenir des révolutions a toujours appartenu au groupe ou parti qui le premier a su s’en emparer.

On nous parle aussi de faire la révolution avec des cadres purement libertaires. Erreur encore, car alors ou bien ces cadres seront débordés et submergés par les éléments non libertaires, ou bien ils s’imposeront et, dans ce cas comme dans l’autre, nous retournerons à l’autorité, quel que soit le vocable sous lequel on la camouflera : « période transitoire » par exemple.

D’autres parlent de faire la Révolution dans l’abondance eu égard aux progrès du machinisme, je n’y crois guère, car cette abondance, peut-être ne la connaîtrons-nous jamais, le malthusianisme économique pratiqué par les classes dirigeantes étant fait pour l’empêcher de voir le jour.

Nous en avons la preuve présentement où, à côté de pays détruisant leur propre production, d’autres pays meurent lentement de faim ou sont réduits à un état de paupérisme très avancé.

Fatidique réminiscence, je me souviens encore qu’il y a quelque vingt ans, j’écrivais à une bonne camarade de nos milieux que je trouvais l’anarchisme d’après guerre infesté de marxisme.

Et cette bonne camarade de me répondre : « Non, c’est le marxisme qui ne parvient pas à se débarrasser de l’anarchie ». Eh bien, n’en déplaise à cette camarade, si toutefois ces lignes lui tombent sous les yeux à vingt années d’intervalle je n’ai pas changé d’avis. J’estime toujours, en effet, quant à moi, que donner la prédominance aux questions purement économiques, c’est avant tout faire du Marxisme plus que de l’Anarchie. Pour mon compte personnel, en tant qu’individualiste et libertaire, mon premier postulat est avant tout un postulat de liberté. C’est ma liberté qui conditionne mon économie et non mon économie qui détermine ma liberté.

Au moment de clore mon article, je termine la lecture d’un livre de M. G. Bastide. Professeur de Philosophie Sociale à la Faculté de Lettres de Toulouse [4].

D’après M. G. Bastide, si la Grèce avait réalisé son unité barbare, jamais ce que Renan a appelé le « miracle grec » n’aurait été possible. En d’autres termes, et ici c’est moi qui conclus, c’est l’apport d’éléments hétérogènes, parfois même étrangers à la Grèce, qui à donné naissance à cette merveilleuse floraison d’écoles philosophiques, dont Han Ryner fut l’Unique représentant de nos jours, laquelle à vingt siècles d’intervalle, fait encore l’enchantement des penseurs, et est cause que la pensée moderne reste baignée de sa lumière.

Ce qui prouve une fois de plus, que c’est la multiplicité et non l’unicité qui crée les grandes civilisations.

— O —

Parvenu au terme de cette étude, il nous faut conclure que Stirner, parce qu’il a poussé la libération de l’individu jusqu’aux plus extrêmes limites du possible, reste pour nous le seul authentique anarchiste.

« Après avoir détruit tout ce qui est susceptible d’empêcher le libre développement de l’Ego » — c’est donc sur ce terrain que le grand négateur tend la main par dessus les ans aux libertaires d’aujourd’hui, quelle que soit le nuance dont ils se réclament.

Puissent-ils seulement se souvenir qu’il ne saurait y avoir de libération collective totale sans une libération individuelle préalable réelle. Sinon dans la totalité, du moins dans la grande masse des individus. La libération totale n’étant que la somme des libérations individuelles.

Seule une libération effectuée dans ce sens prendra une tournure nettement libertaire.

Et tout le reste n’est que littérature.

J.-.P. Sieurac, Toulouse juillet 1945.

Notes :

[1V. Basch. — L’individualisme anarchiste : Max Stirner.

[2Ch. Renouvier : Nouvelle Monadologie.

[3G. PAlante : Le Bovarysme.

[4G. Bastide : Le moment historique de Socrate.


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