À l’étalage du bouquiniste

, par  Vigné d’Octon (Paul) , popularité : 3%

RENAN DEVANT L’AMOUR, par Nicolas Ségur. — Le centenaire de Renan a fait couler beaucoup d’encre. On a rendu en proses diverses, bonnes, mauvaises ou médiocres, au grand « émancipateur » du xixe siècle l’hommage qu’à mon avis, il méritait. À mon avis également, pires que certains louangeurs à tant la ligne, furent les officiels dans leurs manifestations oratoires ; si le ministre Bérard fut piteux et parla en pion de collège, Barrés chantant au nom des gagas de l’Académie, le lôs de celui qu’il « parasita » sa vie durant, fut encore plus lamentable. La lèvre en cul de poule il éructa quelques platitudes qu’il crut ironiques et spirituelles et les clichés qu’il noue sortit étaient aussi éculés que les premières pantoufles de son maître.

À côté de ces dythirambes éphémères, de ces articles de journaux que le vent quotidien emporte, la mémoire de Renan fut célébrée sous la forme plus solide et plus durable du livre. De ces œuvres qu’elle inspira, je dois dire qu’elles se font remarquer par leur faiblesse.

Voici d’abord Renan devant l’Amour par M. Nicolas Ségur. Cela nous est présenté sous forme de dialogues sans doute pour mieux singer et pasticher l’auteur des Dialogues philosophiques.

Le Renan qu’il nous offre est tout simplement grotesque sous le masque de Platon dont tant bien que mal, plutôt mal que bien, il l’affuble d’un bout à l’antre du livre.

Amour humain, amour divin voltigent sur les lèvres des « dialoguants » avec les grâces et la légèreté d’un ours blanc ouvrant la gueule pour cueillir un morceau de sucre.

RENAN ET NOUS, par Pierre Lasserre. — Et maintenant voici un hommage plus digne de l’auteur des Origines du christianisme.

Je n’aime pas M. Pierre Lasserre, dont l’œuvre, non négligeable du reste, est, quoi qu’il s’en défende, empreinte d’un mysticisme étroit qui en fait l’irrémédiable faiblesse.

Toutefois je dois avouer que dans son Renan et nous, il nous présente dignement, d’une plume sobre, avec une émotion savante et contenue, le beau drame intellectuel que fut la vie de Renan, et qui, non seulement fut celui de son époque mais qui reste encore celui de la nôtre. L’œuvre renanienne se trouve exposée en un résumé saisissant, en une sorte d’éloquent raccourci où sont évoqués les conflits éternels qui ont agité, agitent et agiteront toujours sans doute l’humanité en marche vers la vérité insaisissable.

CHRONIQUES DU CANARD SAUVAGE, par Charles-Louis Philippe. — Qui se souvient encore du Canard Sauvage, ce petit hebdomadaire fondé, je crois, par Alfred Jarry et où le Père Ubu donnait sur l’actualité des opinions étonnantes voire effarantes, mais d’une si profonde philosophie. Le doux, le bon, le timide Ch.-L. Philippe, sous prétexte de commenter les « faits divers » y donnait des proses débordantes d’humaine pitié. Que dis-je ? Des proses ! C’étaient souvent des sanglots, de vrais sanglots, plus émouvants que le « thrène » antique, et d’autres fois une plainte modulée, plus mélancolieuse et plus apitoyante encore que celle dont la flûte bédouine emplit les crépuscules de l’Islam vaincu.
Bénie soit et félicitée la Nouvelle Revue française qui eut l’heureuse et pieuse idée de réunir en un livre, ces petits chefs-d’œuvre perdus dans une feuille oubliée.

Que les Henry Hirsch et les Francis Carco saluent bien bas celui dont ils ont chaussé les pantoufles, mais qui garde son génie dans le tombeau. Leurs prostituées, leurs miséreux, fleurs douloureuses du boulevard, ne sont que les pâles doublures de ceux que Ch.-L. Philippe a chantés, et je dirai presque aimés.

POUR RECONSTRUIRE L’EUROPE, par Roger Francq et Ripert. — Que le blé, le pétrole, la houille, que toutes les richesses fondamentales cessent d’appartenir à un État ou a un particulier, comme l’air, la mer et la lumière, ce blé, cette houille, ce pétrole doivent être mis à la disposition de tous les êtres sans distinctions privatives ou nationales. Voilà ce que demandent les auteurs de ce livre très documenté sur les problèmes économiques de l’heure. Aussi applaudissons-nous ces deux ingénieurs bourgeois, en route, peut-être, malgré eux vers le communisme libertaire.

LES CHINOIS, par Rodes. — Très bel et profond essai de psychologie ethnographique.
Que de préjugés, que de légendes, ayant cours sur le peuple chinois et sur l’âme chinoise, sont dissipés à la lumière de ce livre documenté. Entre autres la notion absolument fausse de leur insensibilité devant les actions et les réactions nerveuses. Et avec cette étude très fouillée, l’âme réputée insondable des Chinois, des aperçus profonds sur leurs lointaines origines et sur leur civilisation millénaire. Livre à mettre dans sa bibliothèque.

POUR MENTION :

Derrière l’abattoir, par Albert Jean. — Thamilla, car Ferdinand Duchêne. — En regardant la vie, par Alice Cazalis. — Florence, par Camille Mauclair. — La détresse des Harpagon, par Pierre Mille. — La tragique aventure, par Louis Merlet. — Le bouquet inutile, par Jean Pellerin.

P. Vigné d’Octon