L’École qu’il nous faut fonder

jeudi 13 octobre 2016


La dénomination d’humanistes libertaires que nous avons cru préférable d’adopter parce qu’elle nous paraît plus juste, plus conforme à notre esprit et à la largeur de nos buts, nous apparaît déjà comme un stimulant intellectuel et nous pousse à un travail créateur auquel nous croyons nécessaire de convier ceux qui sont, en principe, d’accord avec nous. De nouveaux horizons s’entrouvrent, de nouvelles recherches, de nouvelles tâches, de nouvelles élaborations nous sollicitent, qui sont indispensables si nous voulons proposer un faisceau de principes vivants et de conceptions fécondes se projetant sur l’avenir.

Nous avons déjà indiqué, en exposant nos projets, la nécessité de fonder une école semblable, toutes proportions gardées, aux écoles philosophiques qui ont, avant l’ère chrétienne, fleuri dans l’ancienne Grèce et qui consistaient en l’effort commun d’un certain nombre d’hommes communiant dans une pensée essentielle, et dont chacun apportait le fruit de ses recherches et de ses méditations. On peut aussi bien parler d’écoles semblables dans le développement de la pensée philosophique et sociale, tant au dix-neuvième qu’au vingtième siècle. Dans le mouvement coopératif, l’École de Nîmes, dont Charles Gide fut la figure dominante, est un des exemples les plus récents.

La différence entre une école et un parti, ou un mouvement constitué, est que, par définition, on y étudie sans cesse et, avant tout, on s’y livre à des investigations, on réexamine ce qui semblait définitivement acquis, on suit les faits et on raisonne en vertu de leur évolution, on amplifie, on rectifie, on complète, on crée. Tandis que dans les partis, et même dans les mouvements constitués, on vit généralement sur la pensée et les justifications acquises, sur les vérités établies ou ce que l’on croit tel, sur un ensemble de principes, de méthodes, de conclusions qui sont devenus des dogmes tant sous l’aspect théorique que tactique (par exemple, la théorie de la « prise au tas » et la tactique de la révolution armée). Et cette sclérose intellectuelle et pratique conduit au néant.

Nous ne partons donc pas avec l’esprit dominant dans ces mouvements, et qui du reste n’était pas tout à fait le nôtre dans la période où, rompant déjà avec certaine tradition ankylosante, nous avons préféré nous appeler socialistes libertaires. Mais le nouveau pas que nous avons fait nous pousse, et nous en sommes heureux, à aller plus loin.

La conception — libertaire — de l’humanisme nous est propre en ce sens qu’elle implique toute une philosophie et une interprétation de l’histoire, considérée sous son aspect positif comme le développement biologique de la civilisation humaine ; et comme le prolongement, dans une unité d’interprétation et de faits se succédant et s’enchaînant, de la leçon générale qui se dégage de ces faits.

Partant de ces conceptions, un immense travail constructif s’offre à nous que nous pouvons ne réaliser qu’en partie, selon l’aide que nous recevrons, mais qui, même dans ce cas, suffirait à nos ambitions immédiates. Ce travail implique un plan, un programme d’ensemble.

Si l’humanisme est l’affirmation de l’homme et de l’individu — ce qui dit beaucoup et ne dit rien — il est avant tout cette vision des réalisations de l’espèce humaine dans le temps et dans l’espace. Il suppose donc, d’abord, à la fois documentation, connaissance précise et adhésion solidaire et fraternelle de notre pensée et de notre cœur à cette œuvre progressive, aux efforts lents et tenaces de l’humanité ; une vue de l’évolution de cette dernière, avec ses avances et ses reculs, ses faiblesses et ses forces, ses conquêtes vitales, matérielles, nécessaires au maintien et au développement physique de l’espèce, ses réalisations techniques, la naissance et le développement de la pensée, de la science, de l’art, de tout ce qui constitue les caractéristiques intrinsèques de l’homme, génétiquement considéré. Et chacune des disciplines intellectuelles, des découvertes dues au génie humain, à l’inquiétude, au besoin de savoir, de connaître, de découvrir, de servir ses semblables… Il y a là un champ d’activité inépuisable. D’autres, qui furent légion, se sont livrés avant nous à ces recherches, et les résultats de leurs travaux sont à notre disposition. Ce qui nous caractérise, c’est la volonté de tirer de cette œuvre immense des hommes sur la terre des conclusions philosophiques et sociologiques qui en même temps étaieront nos principes et nous serviront des guides pour l’avenir. Nous opposerons ainsi cette conception de l’histoire, humaniste et libertaire, à celle, prépondérante, qui donne le premier rôle à l’autorité.

Ce plan englobe donc toutes les activités utiles de l’humanité, que nous avons sommairement énumérées, et l’on voit combien elles sont nombreuses. Mais il englobe aussi l’histoire de la pensée. Telle celle des écoles philosophiques grecques qui, dans l’ensemble, furent essentiellement humanistes en ce sens que, matérialistes, elles éliminaient l’autorité d’un Dieu créateur et maître de l’univers, et donc l’interprétation autoritaire de la vie. Il serait très utile, par exemple, d’établir tous les points de contact qui se retrouvent entre la philosophie des stoïciens et la philosophie libertaire — Kropotkine s’y était déjà référé, mais à, notre avis d’une façon trop limitée. Et, partant de cette base (sans ignorer ce que l’on peut retenir de certains aspects de la pensée chinoise et hindoue, beaucoup moins riche), de retenir de que l’on peut glaner dans certains aspects du christianisme, ou d’interprétation du christianisme, dans le bouddhisme et plus tard dans certaine pensée arabe, pour arriver aux horizons ouverts de la Renaissance, tant dans l’ordre scientifique que philosophique et, par la suite, aux philosophes anglais, aux encyclopédistes français, sans oublier les isolés qui les ont précédés comme Rabelais, La Boétie, Montaigne et même certains poètes comme Jean de Meunget, Rutebeuf ou l’esprit des fabliaux du Moyen Age.

Tout cela conduisant à la philosophie, à la pensée sociale de la fin du dix-huitième et du début du dix-neuvième siècles, et aux principes politiques du libéralisme sur lesquels se sont greffées tant les critiques et les conceptions d’un Robert Owen, d’un Godwin, que d’un Sylvain Maréchal et d’un Proudhon, avec les prolongements qui aboutirent à l’école anarchiste, maintenant et depuis assez longtemps en décadence, mais dont la pensée fondamentale sera reprise dans l’avenir par des hommes ayant l’envergure et l’esprit novateur qui s’imposent.

Parallèlement d’autres études pourront et devront être faites. Il est certain que le coopératisme est en soi une école libertaire (les pionniers de Rochdale ne faisaient en rien intervenir une structure ou une méthode politico-autoritaire dans leur activité et dans leur idéal). Il est non moins certain que le syndicalisme révolutionnaire était aussi opposé à une telle structure. On peut en dire de même du mutuellisme, ou mutualisme, et de ses activités diverses. Et de toutes les pratiques d’entraide dont Kropotkine voulait faire le principe essentiel de la vie sociale.

Toutes ces choses, que nous énumérons un peu à bâtons rompus, devront être reprises par nous afin de constituer une doctrine cohérente [1]. Nous nous limitons maintenant à une première ébauche que nous espérons suffisante pour montrer que la création de l’école humaniste libertaire est parfaitement possible et doit être envisagée. Nous ajoutons aussi que nous ne pensons nullement nous limiter à cette élaboration d’une philosophie sinon entièrement nouvelle, spécifiquement formulée. Toutes les activités pratiques concordant avec nos buts et notre pensée devront recevoir notre appui décidé. Dans la mesure où cela sera possible, nous devrons même les susciter, car nous ne prétendons pas nous limiter au seul domaine théorique. Une expérience comme celle du Frigorifique Artigas, de Montevideo, et que, selon ce que nous écrit Laureano Riera lui-même, les anarchistes, à la remorque des communistes et des castristes, combattent stupidement, recevrait notre soutien fraternel le plus résolu.

Nous demandons à ceux qui sont d’accord avec notre projet d’études d’envoyer leurs suggestions complémentaires. Nous demandons à ceux qui, même isolés, peuvent y collaborer en s’occupant de travaux se rapportant à l’un des points énumérés, ou à un autre qui lui apparaîtrait utile, de prendre contact avec nous afin de coordonner nos efforts. L’école qu’il nous faut fonder, avec ses vastes perspectives et ses racines profondes, doit être une œuvre collective ; il nous faut l’apport de tous ceux qui peuvent contribuer à cette tâche historique et nécessaire.


[1Nous employons le mot doctrine au sens de « ensemble de notions et de conceptions convergentes ». Peut-être pourrait-on trouver un vocable plus approprié ?