Sur la patrie

jeudi 13 octobre 2016
par  Renot (Marcel)


La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.

Georges Brassens

Dès son plus jeune âge on inculque à l’enfant le respect de la patrie. S’il existait un « sérum patriotique », on le lui injecterait à sa naissance afin de l’immuniser contre tout propos sacrilège touchant cette idole. Depuis des siècles, des moralistes, des poètes, les militaires et, bien sûr, l’école sont d’accord sur le culte que lui doit tout honnête homme.

Nous nous souvenons du temps lointain des Marseillaise de notre enfance qu’on nous faisait hurler à l’occasion, entre autres, des distributions de prix ; nous voyons encore des yeux, badauds enthousiastes, attendre près d’une caserne proche la sortie du régiment, musique en tête. Avec quelle gravité on se découvrait quand passait le drapeau ! Quiconque se fût montré insensible à la gloire de cet emblème se serait vu traîné au poste de police et roué de coups. Ça n’a pas changé. Car la musique « qui marche au pas » n’adoucit pas les mœurs ». Comme quoi il ne faut pas blaguer avec ce culte qui a pour lui, comme si cela le justifiait, des siècles d’existence, comme la bêtise d’ailleurs.

Tous les États, quels qu’ils soient, l’ont exalté, ce culte, l’exaltent toujours et répriment avec la dernière sévérité ceux qui osent ouvertement porter atteinte à la sainteté de la patrie.

Même aujourd’hui, malgré les millions de morts des guerres récentes — des morts qui vont vite — on chante encore que mourir pour elle « est le sort le plus beau ». Un dirigeant étoilé ne perd pas une occasion de nous le rappeler sachant, comme l’écrivait en 1920 le général Sérigny, que « l’État peut et doit manier le sentiment public suivant les besoins de la politique » (ou de sa politique).

Pour citer toutes les bêtises qu’a fait dire, et écrire, cette forme particulière de l’hystérie, ce n’est pas un livre qui conviendrait, mais une bibliothèque ! Un écrivain connu, grand patriote et vénéré des Dominicains, écrivait en 1916 : « Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. » Nous aimerions pouvoir espérer qu’un jour des savants généreux se pencheront sur ce problème d’aliénation mentale (la religion de la patrie) et en étudieront la pathologie.

Oui, nous savons bien, comme l’écrivait le philosophe Louis Prut, que la patrie c’est « l’attachement de l’homme à sa maison, à son enclos, à son village ou à sa ville. Nous préférons souvent, ajoutait-il, à tous les autres notre coin de terre. Là, nous sommes chez nous, en sûreté. Nous sommes tristes quand nous le quittons et joyeux de le servir. C’est notre première patrie ». C’est tout. Ce premier attachement, instinctif, ne va guère plus loin. Après les tendres années, on s’attache à d’autres choses. Là commence à se tisser le réseau de prêchi-prêcha patriotiques qui enveloppe l’individu, prévient ses critiques et, petit à petit, le convainc que ce premier amour pour son village doit obligatoirement s’étendre jusqu’à des milliers de kilomètres, et que le sol qu’il foule n’a plus aucun prestige, en tout cas plus le même, dès qu’apparaît l’uniforme du douanier désobligeant. Après, plus loin, on ne parle plus sa langue, c’est vrai. Le citoyen doit-il placer au-dessus de tout le pays où on la parle ? A-t-il le devoir de travailler à la puissance de ce pays, non pour qu’il soit une source de lumière intellectuelle, mais pour qu’il soit le maître, au besoin par la force ? Allons-nous sentir naître en nous l’amour de la vie soldatesque avec toute la vulgarité qu’elle recèle, avec toute sa bestialité ? Se peut-il que nous devions à notre patrie d’accepter de bon cœur le devoir militaire et l’accomplir avec ravissement ? Se peut-il que ce soit là un idéal ? Doit-on croire à la primauté de sa race ? Farceurs, nous sommes tous des métis ! Donnez-nous une définition satisfaisante de la patrie ; dites-nous ce qui constitue une nation. L’unité de la race, où la trouver ? La nation française, entre autres, est un amalgame de plusieurs éléments ethniques — au moins cinq. (« Les brigands qui fondèrent la nation romaine n’appartenaient pas non plus à la même race », écrivait Grillot de Givry.)

Écoutons un historien : « La nation française est plus hétérogène qu’aucune autre nation d’Europe ; c’est, en vérité, une agglomération internationale de peuples. Ainsi s’explique la tournure internationale de l’esprit français et le caractère universel de la littérature française.

 » Dans cette agglomération de peuples qui n’avaient entre eux rien de commun, l’unité nationale n’a pu se faire par aucune communauté naturelle ni d’origine ni de coutumes.

 » Il faut une ignorance totale de l’anthropologie pour parler de « race française ».

Et puis, avec les incessants croisements, conséquence des migrations, colonisations, conquêtes, invasions, etc., comment un fonds racial se serait-il conservé ? Ce n’est nulle part possible.

La communauté de langue, nous dit-on, est le ciment de l’unité nationale. Alors il n’y a pas d’unité nationale aux Indes, au Canada, en Suisse, en Belgique, pays où existent des groupes linguistiques différents ? Comment se défendre de rêver quand, ouvrant un livre d’histoire, on trouve que nous portons des noms germaniques, tels que Louis, Charles, Henri, Albert, Guillaume (des noms de rois de France pour la plupart) ; des noms en hébreu : Jean, Jacques, Joseph ; des noms grecs : Philippe, Georges, Théophile, ou latins : Emile, Paul, Maurice…

Tournons-nous alors vers les réalisations de l’esprit sur quoi s’appuient les patriotes, les nationalistes. Entre les frontières d’une même patrie allons-nous trouver ce qui lie les unes aux autres les œuvres culturelles ? Là encore les contrastes apparaissent, énormes, malgré l’unité de langue et de coutumes. La nationalité n’a donc pas nivelé, et c’est heureux, les différences de tempérament, d’éducation, de style de vie des artistes, des savants, des philosophes, etc., pour un pays donné. Et les affinités qu’on trouve entre les auteurs de nationalités différentes ne sont plus à démontrer. Cela n’a rien pour nous surprendre. Sur le plan élevé de la pensée et quel que soit l’endroit du globe où il se trouve, c’est l’homme qui œuvre pour mettre en lumière des aspirations aussi vieilles que le monde.

Où le patriotisme ne va-t-il pas se nicher ! Sur quel ton orgueilleux ne parle-t-on pas des « découvertes françaises », des « techniques françaises » ?

Écoutons Suzanne Labin :

« Toutes les patries qui se prévalent d’accomplissements singuliers puisent à une même manne internationale. Elles sont toutes redevables de la pensée philosophique à la Grèce, de l’astronomie aux Chaldéens, de la jurisprudence à Rome, de l’imprimerie à l’Allemagne, de la poudre et de la soie à la Chine, de la navigation et du Nouveau Monde à, la péninsule ibérique, de l’algèbre aux Arabes, etc. »

Ne parlons pas des gloires sportives nationales. On se relèverait la nuit pour en rire ! Il n’y a pas si longtemps que François Mauriac versait un pleur — avec élégance — lors de la défaite d’une équipe française de football.

Mais c’est dans la gloire militaire que le patriotisme est « comme le poisson dans l’eau » ! Laissant tous les noms qui nous viennent à l’esprit, sans oublier leur sottise, nous donnerons la parole à l’un d’eux. Allons, Joseph Prud’homme, dis-nous bien haut que « nous ne mettons des enfants au monde que pour la défense de la patrie ». Dieu merci, la graine de héros ne manque pas ! Toutes les patries en ont à revendre, elles n’ont qu’à se baisser pour en prendre, de force bien entendu, puisque le citoyen est tenu à une obéissance qu’il n’a jamais promise. (La loi vient encore de nous le rappeler à propos des objecteurs de conscience.)

Pour le patriotisme, nous nous laisserions volontiers aller à un sourire d’indulgente pitié si, dans sa forme de vanité humaine, il se bornait à sonner des trompettes, à se parer d’uniformes ridicules comme ceux qui, tout à, l’heure, en passant sous la fenêtre de mon logis de vacances, m’ont inspiré ces quelques lignes. Mais il est fait de choses stupides, terribles et immorales qu’on a rendues obligatoires.

Allons, une seule gloire est vraie : c’est l’élévation de l’âme, la finesse de la pensée.

Et ma rêverie prend fin en songeant que les patries d’aujourd’hui ne sont peut-être que les provinces d’une immense et unique nation future l’Humanité.

Marcel Renot