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Plus Loin n°12 (15 février 1926)
Tanger et son statut
Article mis en ligne le 11 octobre 2018
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Lettre parue dans le Temps du 31 août 1925

« Nous sommes d’accord, mon cousin François et moi, pour le Milanais, disait Charles-Quint. Il veut le prendre et moi aussi ! »

C’est un accord de ce genre qui, pour Tanger, risquait de réunir Espagnols et Français. Et comme cette position très importante et très précieuse se trouve au bord de la mer, ce fait seul attirait un troisième prétendant : l’Anglais. Car, on sait la célèbre anecdote racontée par Stendhal du lord britannique qui, égaré dans la campagne de Rome et parvenu jusqu’à une lagune, trempe son doigt dans l’eau : « Elle est salée, s’écrie-t-il, ceci est à nous ! »

Tanger ne pouvant appartenir à aucun des trois – les deux autres ne l’auraient pas permis – il ne restait qu’une solution : c’est qu’elle appartînt un peu à chacun d’eux. Ne pouvant être à personne, il fallait donc qu’elle fût à tout le monde.

Il n’y a pas longtemps encore, lorsqu’une difficulté de ce genre surgissait entre nations, c’est neuf fois sur dix la force seule qui décidait. La plus puissante s’emparait du bien ardemment convoité, en attendant le jour où, devenue plus faible, il lui arrivait de l’abandonner à un nouvel occupant. C’est déjà un grand progrès que, pour trancher le litige, on n’ait pas eu recours à ce moyen-là.

Après tout, pourquoi une maison n’aurait-elle pas plus d’un locataire et même plus d’un propriétaire ? C’est le cas de la plupart des immeubles qui, à l’heure présente, se construisent. La porte demeure unique, mais elle a plusieurs clefs. Les copropriétaires ont à régler, d’un commun accord, un certain nombre des questions qui les intéressent tous : l’eau, le gaz, l’électricité, sans oublier l’ascenseur. À l’ascenseur près, ce sont exactement ces mêmes, questions sur lesquelles doivent s’entendre les occupants multiples de Tanger…

Une rue tortueuse et bordée d’échoppes qui dévale, en pente roide, des hauteurs du Sokko jusqu’à la mer ; une dégringolade de maisons blanches où les bâtisses plus ou moins européennes se mêlent aux cubes de maçonnerie, surmontés de terrasses, qui constituent les demeures indigènes : c’est Tanger. Naguère, bourricots, mulets, chevaux, sans oublier les chiens et les chèvres, étaient seuls, avec les piétons, à se débrouiller au travers de ce fouillis. La ville s’étant quelque peu modernisée, des voitures et même des automobiles circulent aujourd’hui, non sans peine, tout le long de la voie principale.

« Je vais discuter, en plusieurs langues, disait ces jours-ci un notable représentant de notre colonie, pour tâcher d’améliorer la circulation et la voirie. » Membre de ce parlement au petit pied qui forme, non sans de sérieuses restrictions, une manière d’assemblée législative, il s’en allait siéger à côté des délégués espagnols et britanniques.

Pour s’entendre, il faut d’abord se comprendre. Bien qu’ils puissent parler chacun dans leur langue, comme dans la tour de Babel, c’est à quoi cependant les élus des trois nations principales parviennent sans trop de mal. L’habitude de vivre, de commercer côte à côte, les a rendus pénétrables, on dirait pour un peu perméables, aux raisons et arguments du voisin.

Un lieutenant du sultan, incarnant, d’une manière très visible, le pouvoir central, les élus des communautés étrangères, puis les consuls des puissances intéressées exerçant un contrôle très strict, voilà, dira-t-on, bien des rouages pour cette machine. Si elle ne fonctionne pas sans grincements, comment diable s’en étonner ? C’est le contraire qui serait surprenant.

Et, cependant, on peut, sans trop d’optimisme, espérer voir marcher cette machine, de création toute récente, qui s’appelle le statut international de Tanger.

Les complications sont inévitables, car le statut a été le résultat de discussions, de marchandages interminables. Il a forcément toutes les qualités, mais aussi tous les défauts d’un compromis. Chacun des trois contractants a bien été obligé de céder aux deux autres ; mais, naturellement, il a cédé le moins qu’il a pu.

Si maintenant cette affaire, qui a coûté tant d’efforts et tant de soins, n’allait pas, serait difficile, sinon impossible, de trouver autre chose pour mettre à la place. Aucun des trois intéressés ne l’ignore. C’est la raison la plus forte, peut-être même la seule, pour qu’elle aille.

Si, en dépit des imperfections et des cahots, elle va, malgré tout, son bonhomme de chemin, ce sera pour les hommes d’État et les plus diplomates, un terrain d’expériences excellent. Ayant produit, pour cette porte du Détroit, des avantages non négligeables, il se peut qu’on essaye de renouveler la tentative ailleurs.

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Partout où des appétits nationaux s’affrontent et risquent de se choquer, une solution internationale, ne serait-elle qu’un pis-aller, vaut encore mieux que la continuation des disputes, des querelles qui menacent finalement de dégénérer en conflits.

R.R.

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