Les Plébéiennes n01 (14/20 janvier 1900)
Ni tyrannie bourgeoise ni tyrannie anarchiste
Article mis en ligne le 26 juin 2020

par Faure (Sébastien)

J’en ai assez de ces censeurs et de ces encenseurs qui s’embusquent derrière une théorie de tolérance sans limites et de liberté sans bornes pour distribuer le blâme ou la louange, au gré de leurs sympathies personnelles ou de leurs petites combinaisons particulières.

N’est-ce pas assez, n’est-ce pas trop déjà des débitants de Justice qui, au nom d’une Loi que je flétris et d’une Morale que je réprouve, me vendent trop cher, — toujours trop cher — leurs félicitations qui m’humilieraient on leurs arrêts qui m’embastillent ?

Et contre la rougeur que fait monter, à ma face l’éloge qui m’importune, et contre la colère dont emplit mon cœur la flétrissure que je dénie à quiconque le droit de m’imposer, je me révolte à la fin.

— O —


J’en ai assez de ces gêneurs et de ces morigéneurs qui, ayant mille lois raison de repousser, en théorie, toute tutelle et de répudier — en théorie toujours — toute censure, ont mille fois tort de s’exercer, en pratique, à courber autrui sous le faix de leur censure ou de leur tutelle.

C’est assez déjà, c’est trop de la cohorte des dogmatisants officiels, qui prétendent incliner tous les cerveaux devant leur incohérente orthodoxie et circonscrire tous les gestes au cercle exigu d’un horizon aussi borné que leur entendement.

Et contre l’intolérance de ces gêneurs et de ces morigéneurs qui vitupèrent, condamnent et excommunient, je me révolte à la fin.

— O —


Eh ! là bas, vous tous, gens de la grande ville et de la petite bourgade, qui, depuis quinze ans, m’avez entendu répéter inlassablement que je me suis soustrait au joug des Bourgeois, par ce que je voulais devenir et vivre libre, sans Dieu, sans Chef, sans Maître ; si vous appreniez, braves gens, que je m’en suis, peu à peu tant et si bien, laissé imposer par les principes et les hommes de l’Anarchie qu’il ne m’est plus loisible d’aller où je veux, de penser comme il me parait raisonnable, d’agir selon qu’il me plaît, de fréquenter qui me convient, sans encourir la réprobation de ceux-ci, sans soulever la colère de ceux-là, sans susciter la haine de quelques autres, sans m’exposer à la fureur excommunicatrice d’un petit cénacle ; — si vous appreniez cela, que penseriez-vous ?

Eh là bas, vous tous qui, depuis douze ans, m’avez lu ou écouté, vous à qui j’ai chanté, en majeure et en mineure, l’entraînante et fière chanson de la Liberté, vous à qui j’ai fait comprendre que la première et la dernière lettre de l’alphabet du bonheur, c’est l’indépendance ; vous à qui j’ai enseigné que toute contrainte, — quelle qu’elle soit et et d’où qu’elle vienne — est une souffrance contre laquelle le patient fait bien de se révolter ; si vous appreniez, les gars, que celui qui vous a poussés ainsi à la haine de la servitude, à l’amour de la liberté, a tendu ses mains aux chaînes, s’est laissé glisser sur la pente de l’esclavage, fut-ce au nom d’une Idée ou de la camaraderie ; — si vous appreniez cela, vous diriez : « C’était bien la peine de nous prêcher la beauté féconde de la Révolte, puisqu’il n’en donne pas lui-même — le premier — l’exemple ! »

Vous diriez : « S’est-il donc dérobé à la tyrannie bourgeoise pour subir un autre despotisme ? Tous les jougs sont haïssables »

Vous diriez : « Les quinze plus vigoureuses années de sa vie, il les a consacrées à donner aux autres des conseils qu’il n’a pas suivis lui-même. Ces quinze ans, il les a gâchés ! »

Vous diriez : « En affirmant que nul n’a le pouvoir de juger son prochain, de sonder ses intentions, de scruter ses desseins, de pénétrer ses mobiles, de connaître ses impulsions, il nous a donc trompés, puisque lui-même subit en silence les jugements portés sur ses actes, ses projets et ses pensées ? »

Vous diriez : « Pourquoi nous avoir si instamment recommandé de ne confier à personne le soin de penser pour nous, de n’attribuer à personne le mandat d’agir à notre place ? pourquoi nous avoir si fortement incités à ne tenir pour bonne que l’opinion réfléchie de notre raison, de notre conscience ?Pourquoi cette hypocrisie d’une indépendance intégrale de pensée et d’action, qu’il n’a pas le courage de pratiquer lui-même ? »

Vous diriez…. vous diriez vingt autres choses tout aussi exactes que celles qui précèdent.

— O —


Eh bien ! Vous ne le direz pas, vous ne les penserez point.

Car je brise la volière hors de laquelle on se flattait de me jeter à moins que je ne consente à y becqueter tels grains qui auraient été contrôlés, à y gazouiller tels refrains que la censure anarchiste aurait approuvées, à y occuper telle place qui m’y serait assignée, en voisinage de tels volatiles qui eussent été mes compagnons de captivité.

J’entends me nourrir de ce qui plaît à mon estomac, fredonner les airs qui conviennent à mon gosier, m’installer à la place de mon choix et en changer au gré de ma fantaisie, vivre libre, seul ou en compagnie, à mon unique convenance.

À personne je n’ai demandé de prononcer le Dignus est intrare ; à personne, je ne reconnais la faculté de m’exclure. S’il m’eût fallu, dans le temps, me soumettre aux formalités et exigences d’une admission régulière, je fussse resté dehors plutôt que d’y consentir.

C’est mon droit, et c’est mon goût, de me dérober aux explications que prétend exiger de moi le « Suprême Conseil qui détient la pure Doctrine ». C’est mon droit, et c’est mon goût, de m’insurger contre les pontifiants et prétentieux qui se sont constitués en « gardiens vigilants d’une Constitution anarchiste ». C’est mon droit, et c’est mon goût, de me refuser à comparaître devant une juridiction que je ne reconnais pas ; c’est mon droit, et c’est mon goût, de ne pas me prêter à une comédie de reddition de comptes devant un tribunal où je ne vois que de systématiques mécontentements et d’irréductibles partis pris. C’est mon droit, et c’est mon goût, de ne pas vouloir perdre à batailler contre des hostilités que rien ne désarme, du temps et des énergies que je désire employer à d’utiles besognes.

Libéré une bonne fois, je n’en marcherai que d’un pas plus sûr, plus allègre vers l’Idéal qui demeure pour moi ce qu’il était hier ; et je sèmerai d’autant mieux la Révolte que je n’aurai pas permis à la subordination de se glisser perfidement en moi.

J’ai toujours pensé, je pense encore que la porte —haute et large—de l’anarchie est et doit rester ouverte : ouverte à ceux qui désirent pénétrer, ouverte à ceux dont la volonté est de sortir.

Et puisqu’il s’est formé dans la Cité anarchiste, devenue temple ou citadelle, un tribunal d’Inquisition à qui la faiblesse des uns et la complicité des autres ont permis d’introduire qui se soumet ou d’expulser qui s’insurge, je ne veux pas demeurer plus longtemps en ce lieu fermé où étoufferait mon indépendante nature, où s’étiolerait mon tempérament aventureux.

Sur les portes de la Cité on lit ces mots : « Anarchie : Liberté — Entente — Franchise. » C’est parfait. Mais que m’importe l’enseigne, si cette Cité est devenue une bastille, si la fourberie et la délation y sont souveraines, si j’y côtoie la haine et les rivalités, si j’y souffre de la servitude !

On lit bien aussi sur les murailles des prisons : « Liberté — Égalité — Fraternité ! »

— O —


Il me faut l’air libre.

Je veux des plaines immenses et fertiles de la pensée affranchie ; je fuis le Donjon sur lequel flotte l’étendard de la Liberté, mais dans lequel on tente de m’enfermer.

Me voici dehors, évadé, seul, mais libre, bien libre. Mon escarcelle est vide ; mais je suis sain et vigoureux. J’ai le cerveau plein de pensées, j’ai le cœur riche en sentiments. On verra, on verra ce que peut faire — fût-il seul — un homme complètement et définitivement affranchi.

J’irai droit devant moi, entrant dans toutes les demeures, parlant à tous ceux que je rencontrerai, jetant à tous les échos l’apostrophe et l’imprécation, confiant au bois discret et au ruisseau cristallin la parole de paix et d’amour, ramassant sur la route les cailloux que lancera ma fronde, cueillant aux arbres du chemin les fruits qui calmeront ma soif, bravant Principes, Codes et Catéchismes, défiant moqueurs et jaloux.

On verra, on verra ce que sans lien, sans attache, sans foyer, sans ami, le trimardeur de l’Idée puisera de forces dans la conscience de son isolement dû à ce qu’il n’a voulu subir (ni tyrannie bourgeoise, ni tyrannie anarchiste !

— O —


Et pourtant, au moment où je m’éloigne, je ne puis m’empêcher, en jetant un regard voilé de tristesse sur cette Cité que j’ai tant chérie, de songer aux amis que j’y compte et que j’y laisse.

Que de rêves faits en commun ! Que de projets. caressés ! Que de résolutions prises ! Que d’actions accomplies !

Durant douze années, chaque jour, nos cœurs ont échangé leurs sentiments — de haine pour le présent, d’espérance et d’amour pour l’avenir — avec une simplicité touchante, une vivifiante ardeur, une cordialité pleine de douceur.

Les plus forts soutenaient les pas chancelants des plus faibles ; les plus résolus montraient la route aux hésitants ; les plus instruits jetaient la clarté dans le cerveau des plus incultes. Et il ne venait à la pensée d’aucun de supputer ce qu’il donnait, de le comparer à ce qu’il recevait, parce que le plus vaillant aujourd’hui était le moins robuste demain, parce que le plus audacieux hier était le plus irrésolu aujourd’hui, parce que le plus éclairé sur un point l’était le moins sur un autre et que, ainsi, c’était tour à tour à chacun de recevoir et de donner.

Ce temps de communisme réel et supérieur — puisque tout, entre nous, était à tous, — je n’oublierai jamais.

Nous continuerons à le pratiquer, chers amis, puisque nos aspirations, nos révoltes, nos colères, nos espoirs, nos pensées restent les mêmes ; mais nous le pratiquerons à distance, isolément.

Et cela vaudra peut-être mieux, pour chacun de nous, aussi bien que pour l’Idée que nous aimons : pour chacun de nous, s’il est exact que « l’homme le plus fort, c’est l’homme le plus seul » ; et pour l’Idée qui nous pénètre, nous enveloppe, nous mouvemente, puisque de cette vie intensifiée chez chacun de nous sortira fatalement un effort multiplié beaucoup plus fécond.

— O —


J’avais promis de faire connaître les motifs qui m’ont déterminé à renoncer à toute propagande nécessitant un groupement quelconque, quel qu’en soit le but : théorie ou action.

C’est fait.

Maintenant que je me suis expliqué, c’est un sujet sur lequel je ne reviendrai plus jamais, jamais

Les Plébéiennes

J’emprunte à mon ami Michel Zevaco, qui a bien voulu me le céder, le titre que je donne à cette publication hebdomadaire.

On sait que, sous cette rubrique, pendant plusieurs mois, Michel Zevaco a publié, chaque jour, dans le Journal du Peuple, de petits articles remarquables.

Les Plébéiennes sont des écrits rédigés en style simple et plutôt familier, consacrés tout spécialement aux hommes du peuple, aux plébéiens, et traitant de choses qui les intéressent plus particulièrement.

C’est à ce genre que se rattachera l’opuscule hebdomadaire dont je commence aujourd’hui la publication.

De là son titre.

Puissé-je conserver à ces Plébéiennes la haute allure et la belle tenue qu’avait su donner aux siennes mon excellent camarade Michel Zevaco, à qui j’adresse, pour la cession qu’il m’a consentie, mes vifs remerciements !

Prochaines tournée de conférences

Je pensais commencer vers le 25 janvier ma tournée de conférences en province. Cette époque est celle que j’ai déjà fixée à quelques correspondants. L’état de mes affaires et de ma bourse m’oblige à ajourner mon départ.

C’est le samedi 10 février que j’entreprendrai cette tournée qui durera près de trois mois.

Les villes dans lesquelles je compte parler, sont : Sens, Auxerre, Besançon, Mâcon, Lyon, Saint-Étienne, Grenoble, Nice, Toulon, Marseille, Avignon, Nîmes, Montpellier, Cette, Béziers. Toulouse, Agen, Bordeaux, Niort, Poitiers, Chatellerault, Tours, Angers, Nantes. Brest, Rennes, Le Mans.