Contre-Courant n°1 (février 1951)
La question agraire
Article mis en ligne le 27 juin 2020

par Britel (Gaston)

Dès mars 1950, la Confédération générale agricole écrivait dans son journal, La Libération paysanne, ce qui suit :

« Nous sommes incontestablement un pays surproducteur. Il ne peut être question d’emblaver la totalité de nos superficies cultivées et d’être en surproduction permanente avec des marchés non organisés pour résorber les excédents.

« Les crises successives ne peuvent être évitées, et la rentabilité du travail paysan assurée, qu’à la condition qu’environ 10 % des surfaces cultivées ne soient pas ensemencées et soient laissées en jachère, de manière à mieux équilibrer production et débouchés.

« Il vaut mieux que nous cultivions 90 % de nos terres avec des prix de revient moindres et plus de profit, que d’en cultiver 100 % à des prix de revient élevés et avec perte.

« L’abondance a toujours ruiné le paysan, tandis que la disette l’a toujours enrichi.

« Lorsque les industriels et les paysans sont atteints par la mévente, ils réduisent leur activité et personne ne songe à leur en faire grief.

« Pourquoi les paysans n’auraient-ils pas les mêmes droits ? »

Que peut-on conclure de cet exposé ?

1° Que la France est en surproduction par rétrécissement du marché intérieur qui manque de pouvoir d’achat ; par accroissement de la productivité agricole là où la qualité est sacrifiée à la quantité.

2° Que le paysan, comme tous les producteurs capitalistes, n’est pas inquiet de la sous-consommation, mais de la mévente et de la chute des prix qui en résultent ; qu’il envisage froidement, comme tous les producteurs capitalistes, une baisse de production, une raréfaction des marchandises pour maintenir les prix et le taux du profit.

Consomme qui pourra !… C’est la loi de la jungle.

Le Mouvement libertaire, qui est au service de l’Homme et ne saurait être dupe des catégories d’égoïsme, ne peut pas se laisser fléchir par des revendications hostiles à la consommation.

L’Homme, avant toute autre qualité, est un consommateur, et dans une société judicieusement, scientifiquement organisée, toute la production doit être au service de la consommation et contrôlée par elle, dans une association économique et sociale, groupant les deux services : de production et de distribution.

Le Mouvement libertaire est au service de l’Homme. Il ne saurait appuyer des revendications mercantiles, encourager la sous-production alors que sur la terre, des centaines de millions d’hommes meurent de privations, de famine et des maux qui en résultent !

Il n’y a jamais eu surproduction, car les besoins n’ont jamais été entièrement satisfaits.

Le Gouvernement des USA, qui apporte une aide alimentaire à de nombreux pays, a réduit de 15 % sa production de blé et de 12 % celle du maïs. Le Gouvernement français annonçait sa volonté de réduire de 100 000 hectares la production betteravière. Or, pendant ce temps, des millions d’hommes appartenant à des économies arriérées meurent de faim ; ils ignorent la limitation des naissances !

Aujourd’hui, les paysans français proposent de limiter la production pour raréfier les marchandises et provoquer la hausse des prix !

Les politiciens ont un problème à résoudre : la prise du pouvoir dont l’homme n’est qu’un mécanisme. Ils peuvent sacrifier l’Homme à leurs ambitions et soutenir des revendications criminelles, mais Nous ?… Nous, nous sommes au service de l’Homme. Son aveuglement même est la raison de nos interventions, de notre combat.

Nous répétons donc : la recherche du profit est un obstacle à la satisfaction des besoins. Le problème de la production, c’est l’affaire des consommateurs.

Il ne peut pas y avoir liberté de production, là où les besoins ne sont pas satisfaits.

Il appartient aux consommateurs d’organiser et de soumettre l’agriculture et l’industrie à des plans dont toute recherche du profit sera bannie, et ne visant qu’à satisfaire les besoins.

Nous sommes avec les paysans pour assurer la satisfaction des besoins et leur propre sécurité sociale.

Avec eux pour l’Homme, mais contre tous les affameurs.

Gaston Britel.