Contre-Courant n°1 (février 1951)
Si les hommes étaient intelligents
Article mis en ligne le 27 juin 2020

par de Boe (Jean)

Un philosophe a défini l’intelligence comme étant la faculté de tirer parti de l’expérience ». Et, à y bien réfléchir, cette définition lapidaire rencontre vraiment toutes les subtiles opérations de l’esprit. Mais si être intelligent consiste à pouvoir tirer parti de son expérience – et de celle des autres, évidemment nous avons bien peur que l’intelligence n’a été que parcimonieusement dispensée à l’homme.

Depuis des millénaires, l’histoire se répète, ajoutant de nouveaux malheurs aux malheurs anciens, sans qu’individuellement ou collectivement l’homme se prémunisse contre ce qui ne peut quand même plus être considéré comme une fatalité originelle. Que ce soit l’homicide volontaire, que ce soit l’asservissement d’autrui, que ce soit le dépouillement, subtil ou brutal, d’autrui, toutes ces malfaisances, qui sont la honte et le malheur de l’humanité, rien de tout cela n’est fatal. Ce sont les conséquences prévisibles d’une certaine organisation de la société. L’inégalité de partage des biens de consommation ou de jouissance est à la base de tous les conflits, aussi bien sur le plan individuel que sur celui des collectivités. Tous les procès, toutes les grèves, toutes les guerres n’ont pas d’autre origine. Si les hommes étaient vraiment doués d’intelligence et de sens moral, ils auraient depuis longtemps changé les bases de la société et réalisé ce paradis terrestre pour tous qu’on ne promet qu’à de rares élus… après leur trépas.

Évidemment, tous les hommes ne souffrirent pas également de cet état de choses. Il en est même qui, par une étrange perversion, tirent satisfaction et honneur des misères et des souffrances qu’ils font endurer aux autres et qui ne goûtent la saveur des fruits qu’à la condition qu’ils soient seuls à en jouir.

Mais la grande majorité des hommes, l’innombrable multitude des hommes subissent les pires dommages de cet état de choses. Non seulement ils forgent de leurs mains les richesses dont les autres jouissent, pendant qu’eux-mêmes végètent dans le plus grand dénuement, mais encore ils exposent leur vie – et la perdent le plus souvent – pour la conquête d’avantages au profit exclusif de ceux qui déjà vivent de leur propre asservissement.

Pour enlever le caractère odieusement abusif de cette inégalité sociale, on a élaboré un inextricable lacis de lois, on lui a créé un « droit ». Et ce sont évidemment les bénéficiaires du régime qui font ces lois, les interprètent et aussi les défendent. Parce que ces lois, qui sont le plus souvent contraires à l’ordre même de la nature, n’auraient aucune valeur si elles n’étaient imposées par la violence… et par la persuasion.

Et par la persuasion… La force, qui suffisait aux barons médiévaux, ne convient plus à nos élites dégénérées. Elles ont des armes plus redoutables, bien qu’elles requièrent moins de courage personnel. Et c’est ici que nous désespérons vraiment de l’intelligence humaine. Parce qu’il est possible de surprendre la crédulité de gens ignorants courbés sous le poids de préjugés séculaires. Mais nous sommes au vingtième siècle. Les esprits sont affranchis des interdictions de la foi. Le libre examen est un droit, sinon un fait. La critique a passé au crible de la raison tout ce qui prétendait se soustraire à la lumière. Et dans la masse énorme des informations, il y a suffisamment de nourriture pour la vérité.

Les inégalités, les injustices, les spoliations disparaîtraient, en dépit des lois qui les consacrent, si tous ceux qui en souffrent s’unissaient un beau jour pour s’en affranchir. Les guerres qui se suivent à une cadence toujours plus accélérée, et qui sont toujours plus meurtrières, cesseraient, en dépit de ceux qui s’en repaissent, si tous les peuples qui s’y ruinent se donnaient la main. Et ainsi de tous les maux qui affligent l’humanité et qui sont la confusion de la nature même de l’homme, il suffirait de la volonté de ceux qui en souffrent pour supprimer les causes qui les engendrent. Ces causes ne sont autres que l’appropriation individuelle ou collective des biens et des moyens qui sont également indispensables à tous les humains. De là, les convoitises, les compétitions, les violences.

Mais c’est là un aveu que les bénéficiaires de ces abus ne peuvent faire. Et comme ceux-ci sont à la base de tout notre édifice social et même de notre civilisation, il a fallu créer une morale adéquate. Et c’est ainsi qu’une société basée sur l’inégalité sociale repose nécessairement sur le mensonge et l’hypocrisie. Et c’est lorsque ceux-ci s’avèrent insuffisants qu’on les complète par la force ; sur le plan politique, cela donne les dictatures.

Nous vivons une époque où le mensonge est devenu une sorte de moyen de gouvernement. Pour tirer du peuple des sacrifices toujours plus grands, il faut le « convaincre » que ceux-ci le garantiront contre des sacrifices plus grands encore. C’est ainsi qu’on lui rogne ses libertés, sous prétexte que celles-ci sont menacées par un redoutable ennemi. Et si on lui rogne ses libertés, c’est parce qu’on veut également lui rogner ses biens, et que ces libertés lui permettaient de les défendre. Tel savant, qui applique avec le plus grand scrupule la méthode expérimentale dans ses recherches scientifiques, accepte, dans le domaine économique et social, les plus absurdes postulats. Faut-il croire qu’une soumission séculaire a marqué d’une empreinte indélébile la conscience humaine ou s’agit-il simplement d’une lâcheté devant le mensonge universellement accepté ?

Tare congénitale ou faiblesse morale, les conséquences sont absurdement dramatiques. La terre regorge de richesses, le monde encore indécouvert est immense en comparaison des terrains explorés et exploités, la science et la technique ont pratiquement aboli les limites de l’impossible, la productivité s’accroît chaque jour. Et tous les moyens de production se développeraient jusqu’au prodige s’ils n’étaient freinés par d’égoïstes spéculations. S’il existait une égalité de droit et de fait entre tous les hommes et si les pensées et les efforts de tous étaient tendus vers le bonheur de chacun, les biens de jouissance seraient tellement abondants que les désirs les plus insensés pourraient être satisfaits.

Au lieu de cela – et par le seul vice fondamental de l’appropriation – les trois quarts de l’humanité croupissent dans la plus lamentable déchéance physique et morale. Des populations entières périssent de famine pendant que, pour maintenir les cours, on détruit volontairement les denrées qui pourraient les sauver. Et lorsque la production mercantile s’accumule, faute d’acheteurs, dans les hangars en stérilisant le capital, les chefs d’État recourent au réarmement, en attendant de déchaîner la guerre, source de régénérescence du capitalisme défaillant.

Et cela dure, et cela se répète.

Si les hommes étaient vraiment des êtres intelligents, il n’y aurait plus de guerre et le bonheur, pour tous, régnerait sur le monde.

Jean de Boe.