Esquisse de définition de notre individualisme
Article mis en ligne le 16 juillet 2020

par Arjan (Albert)

Il ne s’agit pas ici de paradoxes subtils, dus aux jeux de l’esprit, mais d’une tentative lucide et réfléchie de situer notre « Unique » tel que je le conçois.

Dans la vie de tous les jours, il se comporte tout comme un chacun en apparence, sans ostentation, ni effacement : il va droit à son but à la recherche de la vérité, sa vérité.

Il fréquente tous les milieux, si nécessité il y a, sans souci de plaire, ni crainte de déplaire, il va partout où bon lui semble, non pour briller prétentieusement ou s’insinuer platement en vue d’une prébende quelconque.

Il va droit son chemin, avide de s’épanouir et de se trouver au contact d’autres uniques qui se cherchent également.

Partout il est admis sans compromission de sa part, nulle part on ne le retient contre son gré. S’il reste c’est qu’il s’y plaît : un certain climat lui est respirable. Il s’enfuit dès qu’il cesse d’exister.

Les « aisés » aiment bien sa société, il est bien mis, correct, soigneux de sa personne, son langage est distingué, sans pédantisme, mais non châtré, il aime l’esthétisme, mais non le snobisme.

Avec les pauvres, il est à son aise et dans son élément ; il est du peuple, mais abhorre la populace, dédaigne les mendiants et secourt les vaincus ; lutter et succomber n’entravent pas sa dignité, tandis que le pleutre qui abdique par couardise lui répugne.

Chez les gens de lettres, il ne se sent pas déplacé quand ils ont quelque chose à dire sans cabotinisme ; il aime les indépendants quand ils sont sincères et non de circonstance. Quand il disserte ou discute c’est pour convaincre ou persuader, mais jamais pour épater la galerie ; s’il brille, c’est sans le vouloir, par éclat naturel.

Chez les artistes son comportement est identique ; pour lui, le costume ne fait pas l’artiste, mais le talent et la création, quoiqu’ils ne marchent pas toujours de pair ; il ne critique qu’a bon escient, quand il connaît le sujet ; quand celui-ci le dépasse il sait se taire, observer, méditer, et se faire ensuite une opinion, si faire se peut ; il fuit les coteries où l’on se congratule et recherche le timide qui est un délicat dans la cohorte des arrivistes, ou le solitaire indompté qui flagelle les mufles chaque fois qu’il le peut.

— O —

En amour il s’efforce d’être un Homme, un Ami, un Amant, en demandant à sa compagne qu’elle soit l’Amie, l’Amante, la Femme, loin de toutes les vanités creuses, maniérées du Don Juanisme bien pensant.

Il aime la femme, parce que ça répond à son cœur, son corps, son esprit ou sa raison, (ceci pour satisfaire les impénitents matérialistes qui pourraient nous lire) : il aime pour tous ces motifs et d’autres encore, pour être heureux et faire partager son bonheur ; pour s’embellir et apprendre ; pour s’harmoniser et faire rejaillir l’harmonie autour de lui.

Nous savons que ce dialogue du comportement de « mon » individualiste en matière sexuelle, est le point crucial, névralgique des rapports du couple idéal qui nous préoccupe en cette esquisse.

Sera-t-il constant ou non dans son affection strictement sexuelle ?

Est-ce que l’inconstance en ce domaine implique forcément infidélité vis-à-vis du conjoint ou partenaire ?

Je ne le pense pas quant à moi, pas plus que je pense que la constance ait comme corollaire la fidélité…

Il n’entre pas un seul instant en mon esprit de faire l’apologie de l’homme-chien qui va au gré du hasard, flairant indifféremment au postérieur toutes les femelles rencontrées, ce quadrupède fourvoyé en nos milieux ne m’intéresse pas personnellement.

J’admets qu’un « individualiste à notre manière », femme ou homme, puisse rechercher d’autres liaisons sexuelles, affinitaires comme il se doit, sans pour cela rompre, trahir et sous-estimer, en quoi que ce soit, le compagnon ou la compagne de tous les jours.

Quelles sont donc les raisons de cette divergence, alors que l’accord semble se réaliser en de nombreux domaines, sauf celui-ci ?

Les raisons sont multiples, physiques, psychologiques, endocriniennes voire pathologiques, cela sous-entend le sentiment, l’inégal caractère, l’appétit sexuel exacerbé peut-être, l’impossibilité psychique d’accorder les violons pour ce duo et d’autres innombrables impondérables qui font que l’un des deux partenaires reste toujours insatisfait, et recherche par ailleurs le complément à cette eurythmie.

Nous savons qu’il existe des fidèles et constants à toute épreuve en ce domaine. En ont-ils plus de mérite ? Je ne le pense pas, cela répond tellement à leur idiosyncrasie qu’il ne leur en coûte rien et ne leur demande aucun effort. En aiment-ils davantage leur compagne, leur compagnon ?

Telle est la question qu’il faudrait poser, à laquelle, pour notre part, nous n’oserions pas répondre…

Nous nous en voudrions de penser que des camarades puisse croire qu’il y a ici même un plaidoyer pro domo ; je pense que ceux qui – quelle que soit mon attirance vers la fidélité symbolique du lierre – ont le rare bonheur de pouvoir accorder (en plus des nombreuses affinités qui les relient) le violon sexuel, que ceux-là approchent de la plus grande perfection vers laquelle nous tendons et qui nous est chère, puisque de là découle la plus grande somme de bonheur, ce qui est pour nous l’absolu ou la propension vers laquelle nous tendons de toute notre énergie et de toutes nos facultés.

Tel est, pour ce qui me concerne, notre hédonisme, conjointement à l’eudémonisme, pour satisfaire les purs linguistes.

Aimer sur d’autres plans n’implique nullement unicité, restriction.

Pourquoi diversité signifierait-il infidélité et insincérité (bien entendu cela s’entend chez ceux de notre monde affinitaire et évolué) ?

Pourquoi, quand nous abordons le problème sexuel, notre éthique en cette matière s’avère-t-elle morale courante, morale de primitifs, esclaves du tabou sexuel ?

Est-ce que les intérêts matériels des co-contractants n’influencent pas, même à leur insu (de bonne foi, je veux le croire) la réaction de celui ou celle qui se croit lésé en l’occurrence ? Bien entendu, soulever cette question paraîtrait abominable, là où le ou la victime se défend sincèrement. d’être vénale en la question.

Supposons donc les intérêts matériels entièrement garantis par le soi-disant rupteur du pacte, il reste la souffrance morale du trompé, ou soi-disant tel, ou de l’évincé.

Sommes-nous là au point crucial du problème, en sachant que toutes les mesures de prophylaxie sont mises à contribution, pour éviter toute contamination ultérieure du partenaire ou conjoint habituel ? N’y a-t-il pas là une part de jalousie pardonnable peut-être, mais incoercible, à la pensée que son ou sa partenaire goûte une joie ou un plaisir sans lui ou elle, et pourtant le lésé, ou soi-disant tel, sait pertinemment, en toute certitude, qu’il ne sera frustré en rien, l’ami ou amant, amie ou amante demeurant comme avant.

Dans notre exclusivisme en cette matière ne sommes-nous pas victimes d’ancestraux instincts de propriété et d’autorité qui nous font perdre tout l’acquis que nous avions cru gagner sur la bête primitive qui sommeillait en nous, et que le premier contact de la réalité ravale au rang du reître capturant une proie féminine ?

Contrairement au cynique antique qui se flattait de posséder lais et se défendait de l’être par elle, « notre » individu à sa recherche d’harmonie et de vérité mettra tous ses talents et tout son art (nous ne disons pas artifice), pour posséder sa partenaire dans cette montée vers le sublime, afin d’être possédé aussi intégralement à son tour.

Sinon, c’est recevoir plus que l’on ne donne.

Mais ceci, diront peut-être les sceptiques, les désabusés, les déçus, c’est presque de l’absolu.

Pourquoi, dans le monde meilleur que nous voudrions pouvoir créer, du moins esquisser, pour ceux de « notre monde » n’apporterions-nous pas une pierre, à défaut de plusieurs, aux fondations sur lesquelles on puisse poser une des principales assises du bonheur ?

— O —

À l’égard de l’argent, comment se comportera notre compagnon (comme en tous les autres domaines) ? En homme véritable, en accord cette fois avec l’antique cynique, il possédera l’argent, mais sans se laisser posséder par lui. Là est le critérium très sévère auquel devraient se mesurer tous les individus qui se prétendent libérés ; ceux qui résisteront à l’éblouissement et l’ensorcellement de l’argent sont rares, très rares, ceux-là sont réellement des hommes libres, leur amitié pour leurs frères en affranchissement ne subira aucune atteinte ou fluctuation dans l’échelle des valeurs hiérarchiques qu’ils occupent accidentellement dans la société.

L’argent sera un moyen de satisfaire harmonieusement tous ses besoins, physiques, matériels, alimentaires, intellectuels, etc., etc., en attendant qu’un jour d’autres moyens plus équitables permettent aux hommes de satisfaire tous leurs besoins indispensables.

Chaque fois qu’il le pourra, il aidera les animateurs de « son monde » de ses deniers, pour leur permettre de répandre les idées qui leur sont chères, par la parole et la plume sous leurs différentes formes.

Il aidera également ses frères moins favorisés dans la cueillette de cette manne, il va sans dire ses frères dignes, dignes d’intérêt qui ne lui demanderont rien – non les parasites tapeurs qui sont parfois plus exploiteurs (in petto) que les affreux bourgeois qu’ils vitupèrent.

Comme le costume ne fait pas l’artiste, le manque de pécule ne fait pas le révolutionnaire, encore moins l’homme libre.

Aider un frère véritable plus malheureux matériellement, c’est restituer à l’argent sa véritable valeur d’affranchissement.

Car celui qui est esclave de l’argent — quoiqu’il puisse exciper pour donner le change — n’est pas un homme libre, encore moins un affranchi.

Semer l’idée libératrice, c’est l’antipode de la thésaurisation du métal (ou du papier qui le symbolise). Chacun croît, si l’on peut dire, en raison inverse de l’autre. Aucun compromis n’est possible. Accepter un modus vivendi quelconque c’est déjà déceler le défaut de la cuirasse, montrer la faille par laquelle on succombera.

Résister à une telle attraction est autrement homérique que psalmodier des couplets subversifs sur l’Agora.

Plus l’homme tend à s’élever, plus les épreuves qui l’attendent sont herculéennes, plus ceux qui les subissent avec honneur et dignité sont des hommes dignes de ce nom.

Diogène, en son temps, les cherchait en plein midi avec sa lanterne ; de nos jours ils ne sont guère plus nombreux.

Ceux qui s’essaient à devenir des hommes ne dissertent pas forcément sur les tréteaux de la foire, ils tâchent de le devenir le plus harmonieusement possible. Foin des théories et systèmes dogmatiques et conformistes ! En accordant sans cesse leurs actions avec leurs pensées ils savent fort bien qu’agir autrement est le fait du batteur d’estrade.

Albert Arjan