L’existentialisme
Article mis en ligne le 16 juillet 2020

par E. Armand

Il nous faudrait des pages pour résumer la causerie de notre ami Edgar Pesch sur l’existentialisme [1] (dont Jean-Paul Sartre, comme on sait, est le plus brillant prophète), expliquer ce qui différencie le pour-soi et l’en-soi, l’essence et l’être – la conception sartrienne du néant, du monde sans aucune nécessité logique, de la liberté de choix, du danger d’engluement de l’individu, de l’angoisse existentielle à surmonter, des relations de l’être avec autrui. Contentons-nous d’extraire quelques lignes de la brochure d’E. Pesch :

« Pour Sartre, la vie de l’homme réside essentiellement dans sa liberté ; pour lui, exister et être libre sont synonymes. La morale individuelle qu’il indique est la prise de conscience par l’être de cette liberté à tout instant de la vie.

« L’homme est toujours libre, parce qu’il choisit toujours, même s’il laisse atrophier sa liberté, même s’il glisse vers l’empâtement et la solidification, ou s’il recourt à la mauvaise foi, il a choisi sa voie. Même s’il attend des décisions d’autrui et s’abstient d’agir, il choisit encore en ne choisissant pas (puisqu’il choisit de ne pas choisir). L’être peut donner à sa liberté une forme supérieure, celle qui mène à la vie authentique, ou une forme inférieure où elle perdra ses plus belles prérogatives, mais il ne peut y renoncer. La liberté n’a pas d’autre borne que celle de ne pouvoir cesser d’être libre.

« La situation ne limite pas la liberté car toute situation, loin d’être objective, est subjective…

« Aucune contrainte – ni celle des choses, ni celle d’autrui – ne saurait restreindre la liberté de l’homme, l’être lui-même, en y renonçant, en fait la démonstration puisqu’il choisit d’y renoncer et l’affirme par cela même… Là est le ressort qui fait de l’être un héros qui, loin d’être surhumain, est pleinement humain. C’est dans cette possibilité, dans ce perpétuel devenir de ses potentialités que l’homme rejette les dieux parce qu’il les égale tous. Il les égale à dater du moment qu’en existant il s’aperçoit de sa liberté. À côté de la petitesse de l’homme éclate sa vraie grandeur. »

Il est évident qu’il y a là opposition flagrante par rapport à la conception courante du déterminisme. Il convient d’ajouter ici que l’existentialisme rejette l’objectivité scientifique. – Il ne sépare pas non plus la notion de liberté de celle de responsabilité.

Les personnages des œuvres littéraires produites par J. P. Sartre et son école sont en général indécis, veules, lâches, apathiques, falots, dépourvus de ressort, a-dynamiques. Ils sont loin d’« existence authentique » exaltée par la philosophie dont s’agit. Peut-être en est-il ainsi parce qu’ils sont les produits de l’époque actuelle, qu’ils ne peuvent être autrement : nous voici revenus au déterminisme.

L’existentialisme nous apporte-t-il quelque chose de neuf ? Peut-on le considérer comme « une réaction de la philosophie de l’homme contre l’excès de la philosophie des idées et de la philosophie des choses ».

Dans Freedom du 27 juillet dernier, Herbert Read, dans un article sur « L’Unique et sa Propriété », écrivait ce qui suit :

« J’aimerais faire remarquer que la doctrine à la mode de l’existentialisme doit quelque chose à Stirner – les ressemblances sont trop nombreuses et trop évidentes pour être accidentelles. On prétend que la philosophie de Sartre dérive de celle de Heidegger – auteur dont je connais très peu de chose – et on dit que Heidegger dérive de Kierkegaard, dont l’œuvre m’est en grande partie connue. Mais je n’aperçois pas de ressemblance entre les extrémités de cette chaîne, entre Kierkegaard et Sartre. Les personnages des pièces et des romans de ce dernier me paraissent avoir été centrés autour d’une philosophie qui me semble analogue à celle de Stirner (avec l’addition d’une dose de pragmatisme américain). Ils sont tous préoccupés de découvrir la nature illusoire de la liberté, la tyrannie des « ismes » ; tous ils épousent une vue non-métaphysique, antihypothétique de la réalité. Chaque héros sartrien arrive à une conclusion qui ressemble fort à celle de l’ouvrage de Stirner :

« Dans l’Unique, le possesseur retourne au rien créateur dont il est sorti. Tout Être supérieur à Moi, que ce soit Dieu ou que ce soit l’Homme, affaiblit le sentiment de mon unicité et pâlit seulement devant le soleil de cette conscience. Si je base ma cause sur Moi, l’Unique, elle repose sur son créateur éphémère et périssable, qui se dévore lui-même, et je puis dire : je n’ai basé ma cause sur rien. »

* * * *

Ces aperçus incomplets, imprécis, imparfaits jetés sur le papier, je voudrais exprimer ma surprise concernant un passage d’un article de J. P. Sartre, paru dans Les Temps Modernes du 1er juillet 1946 et ainsi conçu : « Il nous est apparu d’abord que l’acte révolutionnaire était l’acte libre par excellence, non point d’une liberté anarchiste et individualiste : en ce cas, en effet, le révolutionnaire, de par sa situation même, ne pourrait que réclamer plus ou moins explicitement les droits de la classe exquise, c’est-à-dire son intégration aux couches sociales supérieures ». Considérer l’acte révolutionnaire comme l’acte libre par excellence est une opinion. Mais prétendre que la liberté, telle que la conçoivent les individualistes an-archistes – consisterait pour ceux-ci à réclamer les droits de « la classe exquise » – est une inexactitude flagrante. Les individualistes an-archistes réclament la liberté de se développer intégralement, jusqu’au point où leur développement empiéterait sur le développement d’autrui (dans le cadre d’un milieu social ignorant la contrainte archiste, autrement dit étatiste ou gourvernementale). Or, « la classe exquise » n’a jamais cessé d’empiéter sur autrui pour conserver, consolider et étendre ses privilèges. C’est pourquoi les individualistes anarchistes s’y sentent comme des étrangers. Ils ne se sentiraient chez eux que dans un ensemble social où tous les hommes seraient libérés, c’est-à-dire doués d’une mentalité telle qu’ils ignoreraient la domination de l’homme par l’homme ou le milieu social, et vice versa – l’exploitation de l’homme par l’homme ou le milieu social, et vice versa. Il est surprenant que Sartre ignore de tels truismes.

E. A.