La philosophie de l’égoïsme
IV. – Caractère égoïste de toute collectivité. – « L’entité sociale », un mensonge. – Similitude de la théologie et de la morale.
Article mis en ligne le 16 juillet 2020

par Walker (James L.)

Outre les individus, nous rencontrons des groupes diversement cimentés par des idées qui les gouvernent : tels sont les familles, les tribus, les États et les églises. Plus un groupe s’avoisine de cet état où il est maintenu en existence par l’intérêt de ses membres sans contrainte de l’un d’eux exercée sur les autres, plus ce groupe s’approche du caractère d’un Ego, d’un entier. L’observation et la réflexion montrent que tout groupe ou collectivité, qui n’est pas entièrement composé d’individus réunis et adhérant au groupe par accord individuel, n’a jamais atteint l’approximation indispensable pour que le groupe possède un caractère d’égoïsme indépendant. La famille, la tribu, l’État et l’église sont dominés physiquement ou mentalement par quelques individus qui se trouvent en leur sein. Ces groupes, tels que l’histoire nous les a fait connaître, n’auraient jamais existé, malgré l’énorme pouvoir et l’influence de leurs dirigeants, si la masse de leurs membres n’avait été soumise à certaines croyances dominantes, qui ne sont autres que l’ignorance, la crainte, l’asservissement.

Avec cette explication et les concessions qu’elle implique, on peut parler du groupe comme approximativement égoïste dans son caractère. C’est lorsqu’ils sont le moins influencés par leurs membres individuels, que la famille, la nation, l’État sont les plus avantagés. C’est en vain qu’on fait appel à ces individualités complexes – comme les désigne la fantaisie de certains auteurs – pour fournir une exception au principe de l’Égoïsme. Lorsque Jacques spécule sur l’ignorance de Jean ou sur des habitudes acquises dans la pratique de l’aide mutuelle – et que Jean est trop confiant pour faire remonter la transaction incriminée à ses origines fondamentales et aux calculs du bénéfice mutuel – on accuse immédiatement Jacques d’égoïsme, de cupidité, tandis qu’il félicite, lui, sa victime de s’être si volontiers prêtée à son jeu. Mais quand la famille exige un lourd sacrifice de ses membres, les moralistes attirent l’attention sur les avantages de la famille et la nécessité de tels sacrifices – jamais sur le phénomène de la forme féroce d’Égoïsme qui règne dans la famille, s’imposant à ses membres qui ont profité de quelques-uns de ses avantages, puis cédé à des prétentions qui ne supportent pas l’analyse – ou remontant dans le passé à un véritable compte de profits et pertes.

C’est de même qu’on a dit à l’homme qu’il a besoin d’une femme, à la femme qu’elle a besoin d’un époux, aux enfants qu’ils ont besoin de leurs parents et que, par la suite, l’obéissance de leurs enfants leur sera nécessaire. C’est en vertu de ces idées que la femme, l’homme, les jeunes gens ont dû sacrifier leur bonheur de diverses façons, sans qu’ils aient pu se demander avec précision quels étaient leurs besoins individuels et s’ils n’auraient pas pu les satisfaire avec moins de sacrifices.

La famille, s’efforçant de devenir un Ego, traite ses membres comme un Ego traite naturellement la matière organique ou inorganique dont il peut disposer. L’inepte, l’incapable devient du matériel brut. La personne a la faculté de ne plus s’occuper de soi, de se résigner à être utilisée comme une chose par n’importe quel autre Ego ou soi-disant tel, en quête d’aliments et de base d’opérations.

Ce soi-disant Ego, cet Ego en puissance, « l’organisme social » renforce les exigences de la famille avec une persuasion qui ne recule devant aucun mensonge, en commençant par convaincre l’individu avec une certaine logique générale que chacun a besoin de son prochain, puis il a recours à la flatterie, promet de compenser les désavantages encourus par la louange, intérieure et extérieure, cela tout en exerçant une véritable terreur morale sur chaque esprit assez faible pour s’incliner – tout cela pour soumettre l’Ego réel au soi-disant complexe mais impossible Ego. Car ce n’est pas le bien de la famille qui est l’objet de l’État ou de « l’organisme social » – mais le sien propre. L’État bavarde sur la sainteté, l’indestructibilité de la famille, mais la traite sans ménagements quand ses intérêts entrent en conflit avec les siens. « L’organisme social » arme la famille contre l’individu et l’État contre la famille, menaçant ainsi la situation de celle-ci – il menacera même l’État, si celui-ci peut être distingué de la communauté, c’est-à-dire que « l’organisme social » ne tolère pas l’existence de nations séparées.

Ces observations ne sauraient nous faire oublier que le groupe, ou la collectivité, reflète la volonté de quelques esprits dirigeants, ou, dans un sens plus étendu, la volonté d’un grand nombre de chefs influencés par certaines croyances. Selon que la charrue est tirée par un, deux ou trois chevaux, ses mouvements diffèrent. La complexité des mouvements résultant de l’attelage des trois chevaux est un phénomène qu’il convient d’étudier, mais ce qui importe c’est de se préoccuper des forces-motifs élémentaires dont la combinaison amène le résultat ; il en est ainsi pour toute société. Les phénomènes qui s’y produisent se relativent aux conditions de connaissance et de circonstances qui déterminent la direction des désirs personnels. Le désir et l’aversion sont des mobiles certains, fondés qu’ils sont sur la conservation personnelle, qu’on rencontre dans la nature de l’existence organique, ce qui la différencie de l’existence inorganique. L’ensemble des désirs et des déplaisirs, agissant et réagissant, constitue ce qu’on appelle la « volonté sociale » – terme plus commode qu’exact. Vouloir en faire une entité est une fantaisie métaphysique. L’unité de volonté est le signe de l’individualité. L’apparente personnalité sociale, les individus mis à part, est le résultat évident du concours général des volontés. Elles ne peuvent faire autre chose que suivre des lignes parallèles de moindre résistance, mais le prisme intellectuel sépare les rayons sociaux amalgamés.

L’église forme un groupe important, soumis à une croyance théologique. Le caractère primitif de son principe trouve son expression complémentaire dans le simple et transparent Égoïsme de ses mobiles immédiats. Un dictateur personnel, juge et rémunérateur à la fois, à l’existence fondée sur la foi, commande et menace. Le croyant sacrifie une partie de ses plaisirs pour se rendre ce maître propice, car il redoute son pouvoir. Des habitudes s’acquièrent et l’esprit d’investigation est terrorisé à la fois par la foi personnelle et la crainte des autres croyants, vigilants et intolérants. L’espoir du Paradis et la crainte du châtiment relèvent de l’Égoïsme le plus pur. Sur le même plan, la moralité implique la crainte de l’homme et l’espoir de tirer du profit de l’homme – tout cela allié à la foi en la nécessité de remplir en premier lieu les devoirs ecclésiastiques. Transporté sur ce plan métaphysique, l’analyse s’avère plus difficile, sans doute, mais la philosophie s’est déjà emparée, en son entier, de cet état d’esprit secondaire ou transitoire, de telle sorte que l’évolutioniste est en mesure de prédire la disparition de ce phénomène et son remplacement par des idées positives et progressives. Le stade métaphysique passera, quoique l’opposition en marche néglige les formules qui l’abritent. En fait, l’homme mystifié, ensorcelé, est libéré dès qu’il a le courage de briser la chaîne de fantaisie qui a remplacé la chaîne de la peur théologique. Dans cette course progressive, l’exemple a une valeur suggestive et même démonstrative, et de nouvelles habitudes de recherche positive et spécifique rendent l’intellect maître de soi et des émotions qui jusque-là le tenaient en esclavage.

Pour résumer cette partie de notre sujet, que ceux qui prêchent contre l’Égoïsme au nom de la divinité, de la société ou de l’humanité, nous montrent une divinité qui soit autre chose qu’un autocrate égoïste, ou des fidèles se courbant devant lui pour une autre raison que celle-ci : ils pensent qu’il est plus sage de se soumettre ; qu’ils nous montrent une famille qui se sacrifie à ses membres et non les espérances et les aspirations de ceux-ci à elle-même ; qu’ils nous montrent une communauté, une organisation sociale, un État renonçant à se défendre et à s’accroître ; qu’ils nous montrent un milieu quelconque, visant à la durée, qui n’existe autrement que pour soi et se dresse contre toute individualité qui voudrait échapper à son influence et à son pouvoir ; qu’ils nous montrent une humanité collective existant autrement que pour elle-même, collectivité, même s’il faut décourager et supprimer tonte liberté individuelle que la dite collectivité considère mal disposée à son égard ou, pour le moins, sur laquelle elle ne peut compter pour œuvrer, en dernier ressort, à son profit. Soi-même est la pensée et le but de tous et de chacun. Pour soi-même est leur caractéristique commune. Sans cela, il n’y aurait que matière brute, primitive, proie à la disposition des autres organismes en progrès.

(À suivre).

James L. Walker.
Traduction E. Armand.