Éros dans le iiie Reich
V. – La femme allemande sous le régime nazi. – « Les machines à faire des enfants ». – La surpopulation, l’un des motifs de l’impérialisme politique et facteur de guerre. – Le martyrologe des femmes socialistes et antifascistes. – Le traitement infligé dans les prisons et dans les camps. – Témoignages de Lotte Fraenck et d’Ida Schwartz. – Épisode de l’hôpital Rotschild de Paris ; les six infirmières. – « Je viens d’Auschwitz ». – L’accouchement des femmes dans les camps. – Le massacre des nouveaux-nés.
Article mis en ligne le 16 juillet 2020

par Relgis (Eugen)

Nous avons montré, dans les pages consacrées à la jeunesse hitlérienne, quelle fut la « conception » des garçons concernant l’amour et comment furent considérées en général les jeunes filles allemandes, masculinisées par une même éducation, dont la sévérité fut renforcée par une mentalité tribale, par des fétichismes raciaux et le culte bestial de la force.

Quant à la femme allemande, sa situation fut aggravée sous le régime nazi ; déjà, dès 1934, dans le programme minimum du parti national-socialiste, se révélait la tendance à restreindre la mission de la femme à la cuisine et à la maternité. Elle devait être « une machine à faire des enfants », le plus d’enfants possible, car les dictatures encouragent par toutes sortes de prix et d’avantages, l’augmentation de la natalité – c’est-à-dire la surpopulation, pour justifier leur impérialisme politique et belliqueux. De la viande à canon, de la chair à travail forcé pour les privilégiés de l’État totalitaire et pour ses fonctionnaires, tous en uniforme. Si elles ne furent pas militarisées, les femmes allemandes se virent écartées systématiquement de la vie professionnelle, bien que nombre d’entre elles aient possédé des titres universitaires. Même celles qui étaient membres du parti nazi protestèrent au début contre ces exclusions, inévitables cependant dans un système de « camaraderie » exclusivement masculine.

Avant tout, elles devaient mettre au monde de nombreux enfants et les élever, en leur bas âge, pour la gloire de la « race élue », du peuple destiné à dominer le monde. Un professeur allemand – comme le relate la British United Press, juin 1934 – a répondu à une femme qui voulait éviter la maternité pour des motifs d’ordre physiologique : « On ne permet pas d’interrompre la grossesse tant qu’il reste à la femme 2 % de chance de survivre. L’État s’intéresse davantage aux enfants qu’aux mères ».

Un dogme politique, qui prétend que l’enfant appartient à l’État avant de commencer à fréquenter l’école, ne peut pas considérer la femme comme une citoyenne égale en droits à l’homme. Elle doit obéir aussi aveuglément que les robots de l’assassinat et de la destruction : Perinde ac cadaver.

Si les femmes nazies étaient ainsi traitées par les privilégiés de leur parti, il est facile de s’imaginer avec quelle fureur les bêtes sauvages de la Gestapo et des sections d’assaut se sont jetées sur les courageuses allemandes qui ont osé lutter contre le régime. Dans leurs expéditions punitives contre ceux qui se refusaient à l’accepter, ils ne faisaient aucune distinction de sexe ou d’âge. Des femmes, les très jeunes comme les plus âgées, ont été affreusement torturées au cours des longues périodes d’enquête, afin de leur arracher des aveux et des dénonciations. Dès le début du gouvernement nazi, les tortures ne se différenciaient que par leur ampleur de celles qui furent en usage pendant la guerre. De 1939 à 1944, les femmes socialistes et antifascistes, formant d’immenses troupeaux de prisonnières, ont été emmenées dans tous les coins du Reich vers les camps de concentration.

Les faits relatés par Lotte Fraenk (Le martyre des femmes dans le 3e Reich, publié dans « l’en dehors », n° de déc. 1934) conservent, après dix ans, l’accent de la douloureuse indignation de la dignité féminine cruellement outragée. Des femmes allemandes, qui n’ont pas abandonné « leur solidarité socialiste », leur idéalisme supra-national, ont été impliquées dans les célèbres procès qui se déroulèrent devant « le Tribunal du Peuple », lequel n’était en réalité que l’anti-chambre des tortures auxquelles étaient soumis les adversaires du régime. Une simple lettre reçue d’un autre pays pouvait devenir le prétexte d’un procès pour « le crime d’avoir entretenu des relations avec l’étranger » ; et cela signifiait, selon le décret sanguinaire de Goering, la peine de mort.

Quant au régime des femmes dans les prisons, « on conçoit difficilement que des hommes aient pu se livrer à de pareilles orgies sadiques si l’on ne tient pas compte qu’il s’agissait pour une part d’individus manifestement malades mentalement, désaxés, alors que l’autre partie s’en tenait uniquement à la proclamation du Führer ordonnant que l’adversaire soit impitoyablement exterminé »… Coups de matraque et de lanières de bœuf, coups de poing dans la figure, blessures graves qu’on ne soignait pas ; toutes les atrocités subies par les femmes dans les caves et les casernes du fait « de ces S. A. déchaînés dans la plus crapuleuse bestialité », sont, « indescriptibles ».

C’est ainsi que s’exprime Lotte Fraenck dans son bref « martyrologe » écrit au début de la domination, nazie, alors que « toute l’Allemagne n’était plus qu’un vaste camp de concentration où toute note humanitaire était rigoureusement étouffée ». Et lorsqu’on pense qu’à cette époque-là les accusés étaient encore jugés par un tribunal, que la justice allemande gardait encore un simulacre d’équité ! Mais bientôt, la cruauté et le cynisme nazis abandonnèrent leurs derniers masques.

* * * *

Si tel fut le sort réservé aux femmes allemandes, il est inutile de se demander quelle fut l’attitude qu’adoptèrent à l’égard des femmes des pays envahis les hordes des bourreaux (parmi lesquels se trouvaient aussi des femmes allemandes, gardiennes de camps de concentration, qui souvent se sont montrées plus impitoyables et plus imaginatives que les hommes, en fait de supplices). Ces professionnels de la torture furent dressés comme des chiens féroces pour s’élancer sur les peuples « inférieurs, dégénérés, barbares ». Des crimes, des attentats, des viols, des mutilations… Tout cela réalisé dans une proportion qui dépasse les moyens d’expression qu’on puisse employer ; tout cela exécuté avec cette froide cruauté caractéristique de « l’ordre » et de la science vénale asservie aux plus apocalyptiques « projets d’épuration » du monde par le meurtre et l’incendie qu’on puisse concevoir.

Voici un exemple de mutilation mortelle des femmes, tout aussi effroyable que la mutilation des hommes – et en même temps aussi symbolique en ce qui concerne la corrélation entre les horreurs de la guerre et le sadisme sexuel. L’un des témoins cités dans le procès, du maréchal Pétain, Ida Schwartz, chef d’un groupe de résistance de France, a relaté entre autres l’épisode suivant. :

« Pendant l’occupation nazie, il était défendu aux médecins aryens d’accorder leurs soins aux Juifs. On leur assigna un seul endroit de consultation, à Paris, ce fut l’hôpital fondé par. Rotschild. De temps à autre cet hôpital était cerné par les gens de la Gestapo qui enlevaient un certain nombre de malades pour les adjoindre aux fameux convois envoyés en Allemagne. Six infirmières se mirent en rapport avec le mouvement de résistance pour lui envoyer les malades qui devaient être ainsi déportés… Un jour, ayant appris qu’une importante rafle était à prévoir, les infirmières délivrèrent huit Juifs qu’elles conduisirent au mouvement clandestin. Or, il y avait un traître, on n’a jamais su qui, peut-être ne le saura-t-on jamais. Le lendemain, tous les malades furent sortis dans la cour où il gelait à pierre fendre ; en leur présence les six infirmières furent cruellement frappées et étendues ensuite sur le pavé. Les bandits de la Gestapo leur enfoncèrent alors des clous de bois clans les organes génitaux jusqu’à ce qu’elles succombassent. (cf.. Mântuirea, Bucarest, n° du 16 sept. 1945) [1].

Ce que subirent les femmes dans les camps de concentration et dans les prisons n’est donc en rien inférieur aux tortures infligées aux hommes. Ceux-ci, si on se limite seulement au fait sexuel, pouvaient être stérilisés ou châtrés ; mais les femmes violées, les fillettes polluées (car l’âge ne comptait pas quand se déroulait l’orgie sanguinaire) récoltaient outre des maladies vénériennes, le fruit le plus odieux, le plus insupportable dans ce déchaînement de passions dénaturées : l’enfant.

Beaucoup d’entre elles mouraient pendant l’accouchement ou étaient sacrifiées avant d’enfanter – car l’impératif de « la pureté de la race » ne permettait pas à ces brutes à figure d’homme de se perpétuer par les femmes des « peuples inférieurs ». Ces femmes ne pouvaient être que de la chair à plaisir, de la viande fraîche pour rassasier le frénétique Lustmord – la volupté de tuer – non de la chair à créer.

Et cependant, dans certains camps de concentration, des femmes accouchaient. On les laissait enfanter pour que leurs souffrances et leurs humiliations atteignissent jusqu’aux dernières limites de l’endurance. « Par delà le bien et le mal », cette déclaration n’était pas la vaine devise métaphysique qu’elle fut sous la plume du malheureux Nietzsche ce fut une réalité dans un monde où régna la folie sardonique et la férocité implacable pour lesquelles il n’existe pas de rémission, mais seulement l’anéantissement consommé dans sa propre hypertrophie et sa hideur.

* * * *

Nous voudrions reproduire en entier l’article d’une femme déportée : Je viens d’Auschwitz ‘cf. « Renasterea Noastrà », Bucarest, n° du 16 juin 1945). L’auteur, Mimi Grünberg, a échappé par hasard à la chambre à gaz et au four crématoire.

Elle a connu toute « la gamme des souffrances et des humiliations, impossibles à décrire par des paroles et que seuls ont pu ressentir ceux qui les ont subies », Elle s’adresse aux femmes aisées qui ont eu la chance de mener, pendant la tuerie, leur existence paresseuse, confortable et vide – lesquelles, s’il leur arrivait d’enfanter, étaient soignées dans des maisons de santé, dans une chambre remplie de fleurs qui « saluaient le petit être lié fiévreusement attendu ».

« … Et je vis – écoutez bien Madame ! – une femme tout aussi cajolée par les siens, mettant au jour un enfant, au camp de concentration d’Auschwitz. Il pleuvait à verse sur le toit de la baraque en bois, au-dessus du corps contorsionné dans les douleurs de l’accouchement. La femme se tordait de souffrance sur le ciment humide, empâté par la boue qu’apportaient des milliers de paires de pieds, à la vue de milliers de paires d’yeux. Mille femmes la virent dans la fange, le corps demi-nu, baignée dans son propre sang. Nous avons déchiré nos chemises sales pour lui faire une layette. Je vis un petit tout blême de froid, étendu sur le ciment boueux, geignant sous la pluie qui inondait son petit corps : En dépit de ce sacrifice, la mère ne put conserver l’enfant : il fut emporté là-bas, où tous nos enfants, tout aussi beaux, tout aussi gentils que les vôtres, ont trouvé leur fin : la chambre à gaz et le crématoire »…

Cet enfant – et c’est ici le sublime de la maternité tragique et sacrée – était un enfant désiré, même dans le plus profond abîme de la misère et de la férocité. Il fut certes conçu dans le foyer familial. Il appartenait à la femme déportée et à l’époux qui agonisait dans un autre camp de concentration, s’il n’était déjà mort. Cet enfant appartenait à une mère d’un pays envahi ; plus encore : c’était le rejeton du peuple le plus blasphémé, le plus misérable, le plus martyrisé qui soit et qui erre à travers le monde sans avoir de pays à lui – d’un peuple « dégénéré », d’une « race vieillie et pourrie » qui devait être totalement exterminée de la surface de la terre. Cet enfant né dans la boue ensanglantée du camp de concentration d’Auschwitz, dans le Reich sacro-saint de « la race pure », du « peuple des maîtres du monde », cet enfant était donc juif. Et il devait périr comme les autres enfants des peuples inférieurs, ces peuples composés d’esclaves et de barbares – après être né dans d’indicibles souffrances – à la satisfaction suprême de ces déments au sang froid, ceints de la sombre armure de la haine et du crime, qui voulaient assujettir le monde entier (comme le disait le vieux pasteur de « La jeunesse païenne ») sons « le signe des poissons » – l’ère millénaire, livide et glaciale, d’une humanité stupide, châtrée, rampant aux pieds d’un Führer, le souverain unique, incomparable et tout puissant !

(à suivre)

Eugène Relgis.