Correspondance
Où le passé ressuscite ! (Victor S. Yarros) — Stirner et le propriétarisme en amour (Michel Terramone) — Réflexions sur l’art (Daniel Bartel)
Article mis en ligne le 16 juillet 2020

par Bartel (Daniel), Terramone (Michel), Yarros (Victor S.)

Où le passé ressuscite !

La Jolla., Calif. Déc. 14. 1947.

… Voici quelque temps que je reçois l’Unique… Je le lis avec une attention et un intérêt soutenus.

Peut-être serez-vous surpris d’apprendre que je suis l’unique survivant du groupe des anarchistes individualistes et philosophiques bostonien tuckerien. Tous mes camarades et collaborateurs des jours d’autrefois sont morts. Durant plusieurs années je fus éditeur adjoint de Liberty et j’y collaborai pendant à peu près vingt ans. J’eus des controverses d’ordre théorique avec Tucker, mais malgré cela, nous restâmes des amis personnels.

Je n’ai pas modifié radicalement mes idées. Mais je suis depuis longtemps convaincu que l’avènement du Socialisme s’approche. Cette tendance qui se manifeste partout, y compris l’Amérique, aboutit à n’en point douter à cette conclusion. Nous ne pouvons combattre l’inévitable. Notre tâche réelle est de rendre le Socialisme aussi libre, aussi démocratique, aussi progressif qu’il est possible. Ceci peut et doit se faire. Le socialisme n’est pas nécessairement totalitaire ; il n’entraîne pas nécessairement la perte des libertés civiles, politiques et intellectuelles.

Je n’ai jamais admis l’Égoïsme de Stirner. Je ne crois pas que la majorité des disciples de Tucker l’aient admis. Seule une minorité le fit. Au point de vue éthique, je suis un évolutionniste, de tendance Spencer, Darwin, Huxley, Tyndall. L’Égoïsme est platitude ou illusion. L’Homme est un animal social et politique. L’altruisme est aussi naturel que l’égoïsme et c’est vers toujours plus et davantage d’altruisme que s’oriente le progrès. Selon les paroles de Spencer « Le produit le plus élevé de l’évolution morale est la personne qui trouve du plaisir à donner du plaisir »…

Victor S. Yarros

Stirner et le propriétarisme en amour

1er février 1947.

Mon cher E. Armand. – Il y a longtemps que j’aurais voulu t’écrire, bien longtemps même. Hélas, je connais mon insuffisance : je ne suis pas capable, en pleine réunion, de réciter par cœur, en allemand, arabe ou sanskrit, des proses des grands philosophes occidentaux ou orientaux. Au fond j’en suis heureux, car j’évite ainsi que bâillent en m’entendant, les auditeurs qui « n’entravent que dalle »…

Mais voici l’objet de ces lignes : Je vous ai entendus, vous prétendant disciples ou continuateurs de Stirner, déclamer contre le propriétarisme en amour, le propriétarisme sentimentalo-sexuel (terminologie de l’ex en dehors), le propriétarisme qui…, le propriétarisme que… ; or, je fréquente depuis longtemps de braves copains stirnériens que vos déclamations faisaient se « marrer » doucement. En effet, disaient-ils, nous avons lu dans « L’Unique et la Propriété » ceci : « Mon amour n’est ma propriété que s’il consiste uniquement en un intérêt personnel, si, par conséquent l’objet de mon amour est réellement mon objet ou ma propriété [1] ». Et quelques lignes plus loin : « Je m’en tiens au vieux mot : j’aime l’objet qui est mien – j’aime – ma propriété ». Si l’objet aimé est notre propriété, il est clair que nous la défendrons – cette propriété – contre les attaques dont elle pourrait être l’objet, nous la défendrons de toutes nos forces, unguibus et rostro (Pages roses du Petit Larousse). D’autant plus que Stirner nous a enseigné qu’on n’est pas digne d’avoir ce que par faiblesse on se laisse prendre ; on n’est pas digne de le garder parce qu’on n’est pas capable de le garder [2]. » Nous agirons de telle sorte que ceux qui s’en prendront aux objets de notre amour, à notre, à nos propriétés, rencontrent à qui parler, etc. Ceci montre que Stirner peut être accommodé à bien des sauces, quoiqu’il n’y ait guère de doute quant à la façon dont, théoriquement, il considère le non-moi (le monde y compris) comme sa propriété.

Remarque qu’en ce qui me concerne, j’en suis arrivé à partager ton point de vue que, à l’instar des autres produits de l’activité individuelle, ce qui concerne les relations sexuelles ou sentimentales est objet d’entente ou de contrat.

Je vais plus loin encore. J’estime que pas plus que le nudisme, les langues auxiliaires, le problème de l’alimentation, la question sexuelle n’a rien à faire avec la doctrine anarchiste proprement dite. An-Archie veut dire simplement : négation de l’autorité – l’autorité politique (étatiste ; gouvernementale) – c’est-à-dire sur le plan constructif, inutilité de l’autorité de l’État, de l’intervention gouvernementale dans les rapports ou les accords des hommes entre eux (terminologie armandiste). J’ai dit.

Michel Terramone.

Réflexions sur l’art

Certains, dont je suis, prétendent qu’on ne saurait donner aujourd’hui les mêmes rythmes aux productions esthétiques de tout ordre qu’à celles d’hier, ce en quoi ils ont absolument raison. Certains, dont je ne suis pas, arguent que l’art doit fatalement subir les influences, mécaniques, techniques, scientifiques, etc., qui transforment, on pourrait presque dire quotidiennement, le visage de nos sociétés modernes.

Alors que pour tout individu ayant étudié tant soit peu l’histoire du développement technique des civilisations depuis seulement 5 000 ans, on s’aperçoit que l’humanité a progressé d’une façon visible, on peut même dire aveuglante depuis 150 ans seulement, multipliant ici par 10, là par, 100 et ailleurs par encore davantage ; il s’ensuit que depuis la découverte de la vapeur, du pétrole, de l’électricité et récemment de l’énergie atomique, la face de nos sociétés a été transformée et bouleversée. Donc, d’après ces théories esthétiques, l’art d’aujourd’hui ne devrait ressembler en rien à ce qu’on a déjà produit jusqu’à ce jour, et cela jusque dans le détail.

Ou alors considérant la variété inouïe des diverses formes de l’art pendant 4 850 ans, alors que le progrès technique était stabilisé sur des bases qu’en aurait pu croire éternelles, alors que l’industrie était quasi inexistante, reconnaissons que le-chemin que suit l’art n’est pas parallèle à celui que suit le progrès matériel des sociétés. Pas davantage progrès de l’un quand il y a décadence de l’autre, que décadence de l’autre quand il y a progrès du premier. Si l’un ou l’autre de ces phénomènes se produit la cause en est ailleurs.

Je me résume, l’individu soi-disant artiste qui limite sa production à une imitation plus ou moins servile des œuvres du passé (que ce passé comprenne 5 000 ans, 500 ans, 50 et même 5 ans, est sans intérêt réel) ; quelle que soit son habileté, cet individu ne fera jamais mieux que ses prédécesseurs, ses travaux seront stériles, mornes et morts.

Ne nous intéresse pas davantage l’individu, soi-disant artiste, qui (parce que quelques secrets ont été arrachés à la nature et employés par l’homme pour accroître une production quelconque ou en faire naître une nouvelle), se croit autorisé à peindre, chanter, écrire, sculpter, etc., de façon à vouloir nous faire croire que là aussi une révolution s’est opérée, parce qu’on ne sait plus, en regardant une soi-disant peinture ou sculpture, si c’est là de la peinture ou de la sculpture et en écoutant musique ou poésie, si c’est encore de la musique ou de la poésie.

Être soi-même en travaillant pour sa propre satisfaction d’abord. Pas davantage être un prêtre de l’art, car comme tous les prêtres de toutes les religions il faudrait, mentir, pratiquer « l’art pour l’art », formule creuse et rose comme un radis.

Peindre, sculpter, écrire, chanter, etc., parce que, quels que soient les menaces et même les dangers, les sollicitations et les tentations, on ne peut rien faire d’autre !

Et s’il doit rester quelque chose le temps fera son choix…

Daniel Bartel.