Notre analyse et la leur

, par  Lagant (Christian) , popularité : 3%
Il est bien entendu que l’analyse marxiste, ou dite telle, est seule valable, pour une étude complète et sérieuse de situations données. Cette analyse embrasse et résoud automatiquement tous les problèmes, humains ou inhumains, et quand un « marxiste » a parlé, déduit et bien sûr prouvé, l’anarchiste n’a plus qu’à se taire. Oui, nous savons cela, on nous le répète depuis des années, et pourtant…

Et pourtant les anarchistes ne veulent pas se taire, c’est aussi un fait et malgré leurs propres erreurs, leur faiblesse numérique, l’apport péremptoire représenté par la Russie stalinienne pour les sous-marxistes du P.C., ils n’arrivent pas à se sentir ébranlés par les savantes explications des professeurs patentés en idéologie ouvrière. Mieux, non contents de rester imperméables à la grâce historico-matérialiste, ils se permettent, très humblement cela va de soi, de trouver quelques contradictions dans l’attitude de nos maîtres à penser, et plus particulièrement à l’occasion des évènements actuels.

Certes, les marxistes peuvent se décomposer en espèces bien distinctes, mais nous n’en retiendrons que deux : l’espèce intelligente, avec laquelle on peut discuter malgré les divergences, l’autre espèce appartient aux staliniens bornés, avec celle-ci pas de discussion possible ! Pour cette dernière, nous le disions plus haut, l’argument « U.R.S.S. » prime tout et le marxisme a forcément raison puisqu’il nous a donné cette réalité super-étatique, dont les Soviets hongrois sentent par ailleurs aujourd’hui tout le poids. Qu’ont donc les libertaires à opposer, disent-ils, à tout ce béton, ces usines, ces crèches modèles ? (les bureaucrates, les flics et l’armée avec son corps privilégié d’officiers ne sont pas souvent mentionnés, mais il ne s’agit là que de simples oublis sans importance). Des mots, de simples théories ? et le souvenir de réalisations syndicales de ce début de siècle, l’écrasement de Dénikine par la Makhnovitchina, les camarades de Kronstadt, l’apport anarchiste à la révolution hongroise de 1919, l’expérience libertaire d’Espagne, tout cela est aimablement balayé d’un haussement d’épaules désinvolte par notre croyant nouvelle manière. Et comme dirait l’édition de 1939 d’« histoire du Parti Communiste (b) de l’U.R.S.S. » en parlant de l’écrasement de Kronstadt [1] : »… et l’émeute fut liquidée ». Si nous voulions vraiment discuter, nous ne serions pas gênés pour répondre que la construction d’un État n’a rien de spécifiquement marxiste, et que la réalité, de l’URSS vaut bien, à ce compte-là, celle de l’Amérique. Les bourgeois ont aussi construit des États et n’ont certes pas eu besoin de Marx pour mener leur affaire !

Mais laissons la deuxième catégorie, nous y reviendrons tout à l’heure, et passons aux marxistes intelligents. Là se trouvent même des gens avec qui nous pouvons sympathiser, que nous considérons comme honnêtes. Ainsi le groupe « Socialisme ou Barbarie » dont la revue sort régulièrement depuis plusieurs années. Bien qu’en leurs débuts ces excellents camarades aient considéré les anarchistes (en bloc avec les trotskystes et les communistes de conseil comme des « souvenirs historiques, croûtes minuscules sur les plaies de la classe, vouées au dépérissement sous la poussée de la peau neuve qui se prépare profondeur des tissus » [2], des relations amicales n’en furent pas moins nouées par la suite entre des membres du groupe et des éléments libertaires dont nous étions déjà.

Au fond, nos camarades de « S ou B » n’avaient pas tort en parlant d’une classe dont la peau neuve est également un de nos grands soucis, malgré notre apparence croûteuse. Mais alors pourquoi faut-il maintenant que la classe ouvrière fasse peau neuve en Hongrie, sous forme de ces Soviets et Conseils ouvriers dont précisément « S ou B » niait le rôle déterminant au cours de longues polémiques qui opposèrent Chaulieu, un des principaux rédacteurs de la revue à ses camarades, marxistes également du groupe hollandais « Spartakus » ? Pourquoi faut-il qu’au cours d’une réunion, un camarade très proche de « S ou B » marxiste lui aussi et rédacteur a la revue anglo-saxonne « Correspondance » s’écrie à propos de la Hongrie : « la révolution hongroise a triomphé parce qu’aucun parti ne la guidait ! » et le camarade insistait sur l’importance du rôle joué par les Soviets pendant l’insurrection. S’il est vrai qu’en tant que libertaires, nous sommes heureux de constater pareille évolution, cela n’explique pas les hésitations et les erreurs des camarades solidaires d’une doctrine dont l’infaillibilité était en principe démontrée, et pour en terminer avec les camarades de « S ou B » nous pensons qu’il y a également contradiction dans l’affirmation selon laquelle « Par ailleurs il est évident que la distinction et l’opposition entre les organisations politiques proprement dites (partis) et l’organisation de la masse en tant que telle (Soviet, Comité d’usine) perdra rapidement son importance et sa raison d’être, car sa perpétuation serait le signe annonciateur d’une dégénérescence de la révolution » [3]. Cette position était certes exprimée en 1949 et depuis beaucoup d’eau a passé sous les ponts de la Seine et du Danube, mais il est difficile de comprendre comment l’opposition entre le Parti et les Soviets pourrait disparaître par on ne sait quel miraculeux tour de passe-passe ! De deux choses l’une : ou bien le Parti dirigera et la classe ouvrière de quelques pays a déjà apprécié les magnifiques résultats d’un tel état de choses, ou bien les Soviets s’imposeront, et ce sera l’écroulement à brève échéance du Parti et avec lui de tout l’appareil de l’État. Empressons-nous d’ajouter que les Soviets de Hongrie, bien qu’ayant fait un formidable travail pour la démystification de la classe ouvrière mondiale, ne pourront finalement triompher parce que précisément sous la coupe de la Russie stalinienne et par voie de conséquence du parti communiste russe et de son valet, le parti de Kadar.

Si nous engageons cette discussion avec de bons camarades c’est parce qu’il nous semble utile que certaines questions soient fraternellement débattues et nous serons toujours prêts à confronter nos points de vue, dans ces cahiers si nécessaire. Par conséquent, en parlant de marxistes avec lesquels une discussion est possible, nous faisions une place bien particulière aux camarades précités et il est bien évident que nous ne pourrions placer toutes les organisations politiques, ou les individualités, sur le même plan. Nous ne croyons pas utile, par exemple, de controverser avec « France Observateur » dont les positions politiciennes sont bien connues et nous nous contentons de rappeler pour mémoire les bourdes historiques commises par ces marxistes ; en soutenant fermement Mendès-France, entre autres. La présentation de listes aux élections alors que les conditions minimums d’un maigre succès n’étaient même pas réunies montrait aussi leur sérieux dans l’analyse de la conjoncture historique. Dans la série des grands trompés après application rigoureuse de la dialectique marxiste, nous n’aurons pas la cruauté d’insister sur le cas des trotskystes de tout poil. Rappelons simplement le soutien formel puis l’attaque tout aussi formelle de la Yougoslavie titiste, toujours aussi dialectiquement. Leurs hésitations fameuses sur le bien-fondé d’un gouvernement P.S.—P.C., sur son soutien inconditionné (c’est toujours inconditionné !) ou non sont encore dans toutes les mémoires des militants révolutionnaires.

Nous passerons sur diverses autres nuances se réclamant du marxisme et terminerons cet article par un cas, celui d’une individualité dont nous avions déjà parlé dans le nº 1 de nos cahiers, le très distingué professeur André Ribard, plus stalinien que les pires staliniens, quoique non-membre du Parti. Pour ce monsieur, classable dans la catégorie nº 2 car faisant partie de ces gens qui discutent à condition qu’on partage leur avis, la situation actuelle permet de fournir aux anarchistes que nous sommes des explications marxistes irréfutables. Ainsi, et tenez-vous bien, si les travailleurs hongrois se sont révoltés, s’ils ont combattu dans la rue, s’ils se sont constitués en Conseils, s’ils sont morts les armes à la main, c’est parce qu’ils manquaient de… passion révolutionnaire ! [4] Tout est là, et nul doute que Marx n’ait consacré de percutantes pages à la Passion considérée comme science spécifiquement matérialiste. On demande tout de même à voir, car dans notre naïveté nous n’aurions jamais pensé que de telles valeurs puissent être revendiquées par un grave magister pour qui l’anarchisme est un phénomène imputable… au désert ! Oui, et si les Arabes ont une tendance anarchiste (merci, Mr Ribard) c’est parce que la solitude développe leurs instincts individualistes, donc anarchistes, C.Q.F.D. ! Il est vrai que le même professeur ne peut expliquer (à une de nos questions précises) comment nos camarades espagnols s’étaient regroupés à plus d’un million dans la CNT et dans la FAI, puis avaient combattu et construit d’une manière on ne peut plus collective, communautaire, de 1936.à 38. Il est de ces mystères devant lesquels le marxiste le plus prouve reste coi. Ces énigmes n’empêchent d’ailleurs pas les élégantes assemblées devant lesquelles dialectise notre homme d’avoir conscience de leur valeur et quand à propos de la Hongrie un innocent posa la question : « Ne croyez-vous pas que la règle suivant laquelle la fin justifie les moyens soit payée d’un poids de sang parfois trop lourd ? » Il faut entendre et savourer l’exclamation mi-indignée mi-amusée de la multitude qui, cravate de soie savamment nouée et fourrures en bataille, s’apitoie ironiquement sur de telles broutilles. Parce qu’eux, les Ribard et ses amis, ils l’ont, la Passion ! Et autrement chevillée au corps que les misérables membres d’un quelconque Soviet ouvrier.

Mais laissons nos héros à leur place, c’est à dire dans leur fauteuil et rappelons que l’analyse libertaire, si elle paraît et est moins systématique que maints lourds schémas souvent en défaut devant les faits, cette analyse persiste et persistera dans sa dénonciation impitoyable de l’État. ce faisant, elle attaquera forcément tout système gouvernemental et tout parti puisque le vrai pouvoir est celui des travailleurs, groupés en Conseils et fédérés. Il aura fallu que de lointains camarades (parce qu’ils prirent spontanément cette forme d’organisation) luttent et meurent enveloppés dans un rideau de silence plus épais que tous les rideaux de fer, pour que certaines « analyses » s’avèrent pitoyables devant la simple action des hommes.

Christian

[1Histoire du Parti Communiste (b) de l’URSS, page 236, sous le titre « les difficultés (sic) de la période de redressement ».

[2Socialisme ou Barbarie, n°1 page 9.

[3Socialisme ou barbarie n°1, page 45.

[4Conférence à la Mutualité, 3 déc. 1956.