« Et voilà justement comme on écrit l’histoire »
Article mis en ligne le 1er août 2020

par Macé (Henri)

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Un livre sur Paris ne peut jamais être exhaustif. Et cela, par définition. On regrettera toujours, dans quelque livre que ce soit, l’absence de tel ou tel détail, l’omission de tel ou tel fait. L’auteur le regrette peut-être aussi, mais il a dû se résigner, sous peine de voir son volume prendre la forme d’un monstre aux proportions démesurées, et il a dû se résoudre à « couper », à choisir. Dans le genre, on peut sans aucun doute dire qu’actuellement, le meilleur ouvrage sur Paris est le Dictionnaire historique des rues de Paris de M. Jacques Hillairet, aux éditions de Minuit.

C’est parce que nous l’avons beaucoup consulté, beaucoup feuilleté soit avant, soit après nos promenades dans Paris, c’est parce qu’il nous a appris beaucoup de choses, donné beaucoup de renseignements que nous voudrions ici lui signaler quelques erreurs qui lui ont échappé et qui feront peut-être l’objet – même sans notre truchement – de rectifications dans une édition ultérieure.

Nous ne voulons pas parler des coquilles que le lecteur rectifiera de lui-même et qui sont souvent – hélas ! – le lot des ouvrages le plus consciencieusement faits.

Nous ne parlerons pas des « transpositions », encore qu’elles soient plus fâcheuses et qu’il soit gênant, par exemple, de faire mourir Mézeray, l’historiographe de Louis xiv, en 1863 au lieu de 1683 (9, rue de la Chapelle).

Certaines erreurs de dates sont plus étonnantes. Ainsi (24, rue d’Amsterdam) Alphonse Allais n’est pas mort le 6 novembre 1905, mais le 28 octobre. Ainsi (1, rue Saint-Claude), Cagliostro ne fut pas, dans l’Affaire du Collier de la Reine, jugé le 30 juin 1786, mais le 31 mai, ce qui appert quelques lignes plus bas d’ailleurs, quand M. Hillairet nous apprend que Cagliostro était à Londres le 16 juin. Ainsi, il est inexact de dire (96, rue Saint-Honoré) que Molière est né le 15 janvier 1622. Cette date est en effet celle de son baptême à Saint-Eustache. Sa date de naissance reste ignorée.

Dans le même ordre d’idées, il semble que M. Hillairet exagère un tant soit peu en donnant (41, boulevard du Temple) 83 ans à Mme Saqui quand celle-ci traversait l’Hippodrome sur une corde raide. Sa date de naissance est mal connue, mais 75 ans nous paraîtrait plus vraisemblable. C’est d’ailleurs l’âge qu’indique Robert Baldick dans sa Vie de Frédérick Lemaitre. De toute façon, 75 ou 83, la performance était jolie…

En revanche, Émile Henry (108, rue Saint-Lazare) n’avait tout de même pas 19 ans, mais 22, lorsqu’il fut exécuté, le 21 mai 1894 (et non le 22) après l’attentat de l’Hôtel Terminus.

Du lapsus à l’erreur de fait

Dans le domaine des faits, quelques erreurs plus graves de M. Hillairet. Passons sur le lapsus répété qui lui fait confondre, rue des Plantes, la rue du Chemin-Vert et la rue du Moulin-Vert et signalons-lui (24, rue Berton) que Balzac n’écrivit jamais de roman intitulé Eve et David (sans doute veut-il parler d’Illusions perdues) et que les Ressources de Quinotia, représentées en 1842, n’ont pu être écrites en 1847.

De même (9, passage de la Boule-Blanche), Lacenaire ne peut être accusé d’un crime commis en 1850, puisqu’il était mort depuis quatorze ans déjà, après être devenu la coqueluche du Paris snobinard de l’époque qui oublia, au profit de quelques poèmes à la Béranger, la férocité et la stupidité de ses assassinats.

De même, il semble avéré aujourd’hui que Coffinhal (5, rue Le Regrattier) ne prononça jamais le fameux « La République n’a pas besoin de savants » qu’il faut attribuer à l’abbé Grégoire dans le cadre de la réaction thermidorienne. (Il y a d’ailleurs controverse sur la texture exacte du mot. Philippe Le Bas qui était le fils du robespierriste Le Bas, et qui avait donc grand souci des choses de l’époque, émet cette hypothèse dans son Dictionnaire encyclopédique (Paris, Firmin-Didot, 1841, tome v, p. 264) que le mot prononcé authentiquement par Coffinhal aurait été celui-ci : « La République n’a plus besoin de chimistes » !)

De même (impasse Ronsin), Mme Japy n’était pas la belle-sœur du peintre Steinhel, mais sa belle-mère.

De même (28, avenue Trudaine), on ne sait où M. Hillairet est allé chercher que c’est chez Marie Colombier qu’Alphonse Daudet étrenna son premier habit. Alphonse Daudet l’a raconté dans Trente ans de Paris : cela se passa chez Augustine Brohan, rue Lord-Byron.

On le voit, finalement, rien de bien grave. Rien que quelques petites taches à faire disparaître. De toute manière, l’Hillairet est appelé pour de longues années à être le Rochegude de nos pères.

Après ? Paris se transforme. Bosc publiait récemment dans un hebdomadaire un excellent dessin qui représentait la tour Eiffel, encastrée au milieu de dix buildings qui la dépassaient et la faisaient paraître minable, ridiculement petite. Le dessin était daté 1980. C’est peut-être bien l’avenir.

Henri Macé