André Frossard et les Zutistes
Article mis en ligne le 1er août 2020

par Croix (Alexandre)

Il y a controverse entre le fils de Ludovic-Oscar et les Zutistes, ceux-là ne pouvant être évidemment ceux qui défrayèrent la petite histoire littéraire à la fin de l’autre siècle, à peu près dans le même temps que les Hydropathes et les Hirsutes mais plus contemporainement des animateurs de ce Zut, surgi peu après Ça ira ! Frère ennemi, et incontestablement frère puîné, à s’en tenir à l’apparence, et Frossard de protester contre le faux air de famille tout en arguant du droit d’aînesse ! Droit que nos Zutistes – MM. Jean-André Faucher et Christian Le Borgne – contestent, alléguant de très anciens préparatifs et l’intention affichée où ils étaient, bien avant que Ça ira commençât d’aller, de dire Zut à tout le monde et dans le format exact, à peu de chose de celui du libelle de Frossard.

Nous n’opinerons pas.

Notre propos est ailleurs que dans ces contentions au demeurant fort secondaires, et qui, de quelque manière qu’elles se résolvent, n’ôteront ni n’ajouteront au talent des protagonistes. Plutôt que de prioritaires nous sommes en quête de précurseurs.

Pour Zut, il n’y a pas apparence que dans la chose imprimée il y ait eu des prédécesseurs. Un caboulot exista bien sur la Butte qui portait cette enseigne, et qu’évoque Mac Orlan dans sa Rue Saint-Vincent, mais l’appellation n’avait tenté personne au-delà de ce folklore.

Mais pour Ça ira, la tradition est plus riche.

Le « Ça Ira » de Marie-Antoinette

Deux feuilles au moins, à notre connaissance, portèrent dans le passé même état civil allègre que celle d’André Frossard. Et dans des temps qui nous sont moins éloignés qu’on ne penserait puisque trois révolutions – 1789, 1848, 1871 – en dépit d’un foisonnement, comme il ne s’en était jamais vu, le dédaignèrent.

Il est vrai que pour les grands ancêtres le chant du Ça ira ne fut pas dès le départ, le péan de guerre civile qu’il devint dans la suite.

Né de père, sinon inconnu du moins contesté, le Ça ira à son origine, en 1790, n’était encore qu’une bluette assez innocente pour que Marie-Antoinette ne crût pas s’encanailler en l’interprétant sur son clavecin.

Ça ira
La liberté s’établira :
Malgré les tyrans, tout réussira


Il faudra 1793, pour que le Ça ira, enrichi par tradition verbale devienne celui venu jusqu’à nous, le « meurtrier Ça ira » comme dit Michelet. Écoutons d’ailleurs Sébastien Mercier, le vieil enchanteur parisien, parler du premier Ça ira comme de la plus anodine berquinade : Le sang ne coulait pas à cette époque, l’amour pour la Révolution était entier, l’énergie était pure, l’idée du meurtre ne s’y mêlait point, on répétait Ça ira d’un concert unanime.

Nul doute que si André Frossard a eu quelque réminiscence, quand il s’est agi pour lui de s’arrêter à un titre, c’est à ce Ça ira de Marie-Antoinette et de Sébastien Mercier qu’il aura pensé. Et non à celui de carnage et de sang, dont s’épouvantait le vieux Jules lui-même, pourtant convaincu, bien avant l’autre, que la Révolution était un « bloc » !

Du compagnon Constant Martin…

Mais après une incursion aussi lointaine, rapprochons-nous de notre époque pour arriver au premier Ça ira connu dans l’Histoire de la presse, c’est celui du compagnon Constant Martin, Ça ira, dont Jean Maitron le très savant historien du Mouvement anarchiste a dénombré une dizaine [1]de numéros à la Nationale.

Ce Constant Martin était un des anciens de la Commune de 1871 qui avaient choisi dans les années 80-90 de demander à l’« anarchie porteuse de flambeaux » les consolations et les espoirs que les différentes écoles socialistes n’étaient plus en état de leur fournir. De ce petit nombre, Constant Martin était un de ceux qui avaient le plus marqué avec Louise Michel et Marie Ferré, la sœur de Théophile, fusillé à Satory en 1872.

Il venait du blanquisme et avait même tenu quelque emploi dans la suite d’Édouard Vaillant, quand celui-ci était délégué à l’Instruction publique, sous la Commune, cela par compagnonnage blanquiste. Réfugié à Londres, les fendeurs de cheveux en quatre des parlotes de l’exil l’avaient graduellement éloigné de ses amours premières et c’est en farouche partisan de l’anarchie, ami d’Émile Pouget, le fameux Père Peinard, plus tard fondateur de la C.G.T., qu’il avait resurgi en 1888, prétendant même qu’un peu de dynamite ne messiérait pas pour que ça aille mieux. Ce premier Ça ira signalera d’ailleurs assez son fondateur, pour que quelques années plus tard lors des grandes rafles de 1894 consécutives aux exploits de Vaillant et d’Émile Henry, une police qui tenait bien ses comptes s’enquière de lui, au titre du fameux procès des Trente, qui fera date longtemps, ne fût-ce que pour les mots de Félix Fénéon, à coup sûr parmi les insolences les plus belles qu’un tribunal essuya jamais.

Constant Martin, inculpé, mais déjà très vieux routier des procédures et des arrestations de toutes sortes, n’avait pas paru à l’audience, s’étant défilé vers Londres, de même que Pouget, Paul Reclus et quelques autres. Il en reviendra pour créer le Libertaire en 1896, avec Louise Michel et Sébastien Faure.

Tel fut le premier précurseur d’André Frossard. Nous est avis qu’il n’est pas dépourvu de branche, et que par considération pour son propre père, qui eut des commencements pas tellement dissemblables des achèvements de Constant Martin, notre actuel Figuriste ne le récusera pas.

… Aux pèlerins de Budapest

Pour ceux qui vinrent après, ils étaient plus banals, n’étant après tout que résidus du Parti communiste, donc personnages ouvrés en grande série.

C’est vers 1930 que ces messieurs prétendirent faire aller les choses. Leur affaire était née d’une dissidence du Parti communiste, dite des Six ou des Pèlerins de Budapesth, dissidence que M. Jacques Fauvet, qui n’a pas le goût du pittoresque, n’a pas enregistrée dans son catalogue, fort lacunaire, des schismes du Parti.

Le pendable de leur cas était dans ceci : six conseillers généraux de Paris et de sa banlieue, tous dûment immatriculés au Parti, n’avaient pas cru devoir se refuser à une expédition officielle accomplie à Budapest, au temps où y régnait l’amiral Horthy, et ce sous couleur d’urbanisme ou d’édilité comparée.

Simple mondanité, mais dont s’étaient alarmés quelques faux purs, qui en voulaient surtout aux places des incriminés, pour la raison qu’un contact comme celui d’Horthy ne pouvait être d’un communiste digne de ce nom (parmi ces vestales éplorées, Doriot naturellement, qui n’en était pas encore au bouche-à-bouche avec Hitler).

Donc nécessité pour les exclus de se défendre, d’où ce Ça ira, le deuxième que l’histoire connaisse, et érigé en organe d’un Parti ouvrier et paysan, plus tard mué en Parti d’unité prolétarienne, par fusion avec des débris plus anciens.

Un Ça ira qui avait comme grand homme Louis Sellier, conseiller de la Goutte-d’Or et qui avait été le successeur de papa, au secrétariat général du P.C., après que papa s’en fut démis en janvier 1923.

De quel papa direz-vous ?

Mais de celui d’André, Ludovic-Oscar Frossard !

Alexandre Croix