Entre nous

, par  Théo , popularité : 5%
Il y a un certain nombre de questions et de problèmes que je voudrais soulever devant les camarades. Ce sont les éternelles questions de principes et de tactiques, qui nécessitent actuellement, d’après moi, une nouvelle mise au point. Ce même problème a préoccupé en réalité de nombreux camarades depuis plusieurs années ― mais il est devenu encore plus actuel dernièrement.

… « Nous pensons que la réalisation d’un programme suffisamment sérieux et d’une organisation seront impossibles sans une liquidation préalable des hésitations et des incertitudes théoriques. D’un autre côté, même un « programme » ou une « organisation », une fois créés malgré les hésitations théoriques, n’entraîneront pas la liquidation de ces dernières. Contre la maladie causale ― hésitations théoriques et idéologiques ― il faut les médicaments correspondants : un travail théorique approfondi sur certains problèmes et leur éclaircissement complet. La guérison de la maladie causale entraînera la guérison de ses conséquences (la désorganisation) ― mais non vice-versa »…

Réponse à la plate-forme d’Archinov ― Voline et les camarades russes, Paris, 1927.

Cette hésitation existe encore. Dans nos rangs, il y a des confusions non seulement dans la terminologie, mais aussi dans les conceptions et les interprétations. À l’extérieur, notre voix en tant que force sociale est absente, tandis que les masses des opprimés et des exploités déçus par toutes sortes de « solutions » ou d’« expériences sociales » cherchent de nouvelles voies pour l’avenir.

Il faut avoir la force de faire cette étude collective de notre conscience révolutionnaire, de notre rôle et de notre tache devant ces opprimés en révolte, et aussi de notre fidélité aux principes anarchistes.

Il faut trouver le moyen de le faire. Mais où ? Dans la grande (?) presse anarchiste ― avec ses multiples éditions, journaux, etc. ― on trouve un reflet de ce travail ingrat, et c’est compréhensible dans une certaine mesure : elle se propose avant tout un travail de propagande, de pénétration et d’éducation. Dans les bulletins intérieurs, même si ce souci existe, le travail reste en famille, et les voix de quelques camarades sont, consciemment ou inconsciemment, isolées et étouffées…

C’est un fait que depuis des années on répète les mornes formules, toujours plus superficiellement, et d’une manière sclérosée ; on n’ose pas toucher à certains tabous et on stérilise les quelques vérités du siècle dernier ; on arrive toujours en retard et toujours à côté des problèmes essentiels. Ce n’est pas encore le pire quand on sort de ce soi-disant « classicisme », on entre dans une mauvaise imitation des « grands partis ouvriers et révolutionnaires ». Ici, les limites entre nous et les autres deviennent floues, pour un succès immédiat on accepte la démagogie, la lutte politique les élections, tout. Pour gagner quelques militants, on est prêt à abandonner non seulement notre nom mais aussi notre physionomie idéologique, le fédéralisme est vite remplacé par un centralisme dynamique. Ou bien, l’expérience néfaste d’une organisation pareille pousse d’autres camarades à nier toute organisation anarchiste l’identifiant à un parti. Et on tourne en rond.

Sur le plan mondial, beaucoup de camarades sont trop fascinés par la « réalité » des deux forces principales. Et on bascule, soit acceptant la démocratie comme un moindre mal (les camarades qui connaissent un peu trop le bolchevisme), soit cherchant des contacts avec les Marxistes (comme force révolutionnaire). Les autres, fatigués de sonner le grand réveil, se réfugient dans une attitude d’incompris. Alors que les peuples des colonies classiques, que ceux des colonies de Moscou, sortent avec les poitrines nues devant les chars, les mitrailleuses ou les hélicoptères. La vie nous donne chaque jour des leçons de la force inéluctable des milliers de gens qui tournent le dos au passé, refusent la réalité, et les mains tendues en avant, cherchent la liberté sociale et économique, la dignité humaine et un nouvel ordre dans le monde. Mais où est notre voie ?

Où faut-il commencer nos discussions ? Avant tout sur le caractère social de notre mouvement. L’individu est, et restera, la cellule vivante de l’organisme social, mais trop souvent on se réclame d’anti-autoritarisme… que parce qu’on n’admet que sa propre autorité. Ensuite, si aujourd’hui nous ne sommes pas capables de réaliser une organisation fédéraliste et libre entre nous, comment pouvons-nous prétendre que notre société de demain sera fédéraliste et libre ? Il y a encore tant de questions : la possibilité d’une révolution, l’expérience quotidienne de luttes, l’expérience de tant de révoltes encore mal étudiées, l’existence de plusieurs déclarations qui se réclament de l’anarchisme, etc.

Ces remarques ne veulent pas être le signe d’un nihilisme pessimiste, ni de stériles critiques. Pour beaucoup de gens, l’anarchisme consiste en discussions intellectuelles ou en « jeux de peaux rouges » ― pour nous, les principes anarchistes ont une valeur, ils jouent et continueront à jouer un rôle dans les luttes sociales. C’est pourquoi nous lançons plutôt des appels et des cris d’alarme pour le redressement de notre mouvement. Dans ce domaine, N.et R. peut jouer un rôle non négligeable en tant que cahier d’études socialistes. Il dépend de nous tous qu’il se dégage de ces pages quelque chose de positif et de constructif. Si nous arrivons à tracer nos limites entre, d’une part, la bourgeoisie progressiste, et de l’autre le marxisme, si nous aidons la tendance sociale, révolutionnaire et organisationnelle dans le mouvement anarchiste, N. et R. aura été utile.

Nous rapporterons ici quelques lignes de Bakounine qui illustrent notre pensée, malgré quelques camarades qui prétendent « n’avoir pas besoin de nurses » ou qui sans connaître nos classiques sont prêts à les abandonner. S’il y a certaines choses à développer, à ajouter, ou à corriger dans les thèses des classiques, ils restent une base suffisamment large et valable.

… « Il n’y a aucun doute que si nous ne formulions pas nettement le caractère réel de nos principes, le nombre de nos adhérents pourrait vite devenir considérable, nous pourrions en ce cas, accepter dans nos rangs, comme on nous le propose, des militaires et des prêtres, et pourquoi pas des policiers. Mais comme on dit : qui trop embrasse mal étreint, nous achèterons ces adhérents au prix de notre suicide idéologique et nous deviendrons les pires des plaisantins dans la masse des phraseurs et des hypocrites qui empoisonnent maintenant l’opinion publique en Europe. De l’autre côté, il est évident que si nous proclamons à haute voix nos principes, le nombre de nos membres sera très limité. Mais, en fin de compte, ce seront des adhérents sincères sur qui nous pourrons sûrement compter, et notre travail de propagande, un travail sérieux, sincère, éducatif, pourra assainir moralement notre public…. Les erreurs de St Simon et Fourier se résument ainsi :

1° Ils ont cru sincèrement que par une propagande pacifiste et par la force de leurs convictions ils arriveraient à convaincre les riches a un tel degré que les riches eux-mêmes donneraient le superflu de leurs richesses.

2° Ils ont imaginé qu’on pourrait théoriquement construire a priori le paradis social dans lequel l’humanité se calmera pour l’éternité. Ils n’ont pas compris que, malgré qu’il est pour nous possible de prévoir les grands principes du futur développement de l’humanité, la réalisation pratique de ces principes devra au moins être réservée à l’expérience future… »

(Fédéralisme, Socialisme et antithéologisme, Bakounine, tome 3, pp. 123-138 du texte russe).


Théo