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L’Unique N°3 (août-sept. 1945)
Pluralité
entretien à quatre personnage
Article mis en ligne le 18 janvier 2007

par E. Armand
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Roland. — Comme c’est compliqué, tout ça. J’ai suivi de près ce que vous me permettrez tous deux d’appeler votre manège. J’ai très vivement déploré tout ce qu’il a engendré de souffrance inutile pour vous deux ; inutile, je l’ai toujours pensé. Je le déplorais d’autant plus que c’est moi qui vous ai fait connaître l’un à l’autre et que c’était pour moi une responsabilité que je ne cherchais pas à éluder. Vos tourments ont été Les miens. Je te l’ai dit tant de fois, Fabienne, tu attachais trop d’importance à des impressions relevant d’une thérapeutique appropriée. Enfin, n’en parlons plus : tout est bien qui finit bien.

Fabienne. — Compliqué, cela est bientôt dit… enfin, ne revenons pas sur ce qui n’est plus que du passé. Mais ne trouves-tu pas qu’autant compliquées, sinon davantage, sont les relations qu’entretiennent entre eux nos amis Victor, Lucie et Delphine ?

Claire. — Lucie est rongée par le doute et cela la rend malheureuse. Victor l’aime-t-il réellement ? L’aime-t-il d’amour ? Assurément il se montre prévenant, tendre à son égard, mais elle n’est pas certaine de ses sentiments. De là son inquiétude. La confiance lui fait défaut. Victor — je le lui ai dit bien souvent — a eu le grand tort, non de lui manifester, mais de lui laisser sentir qu’il lui préférait Delphine. Il a beau se montrer empressé auprès d’elle, lui céder sur bien des points, lui consacrer même plus de temps qu’a Delphine, Lucie sent que celle-ci est la préférée. Delphine, de son côté, a beau témoigner à Lucie une affection sans alliage, la traiter en amie intime, s’éclipser même quand elle apparaît, elle reste la préférée. Or, Lucie est, de par sa nature, la femme d’un amour unique. Elle me semble incapable, pour le moment, de concevoir qu’on puisse nourrir deux amours en même temps. Victor, je le lui ai représenté, aurait dû s’en enquérir au début. Il aurait dit refuser l’amour qu’elle lui offrait — puisque c’est elle qui a commencé — où, puisqu’elle acceptait la situation comme un pis aller, ne pas la troubler en la laissant conclure qu’il préférait Delphine… « On ne badine pas avec l’amour »…. Victor savait, je l’en avais prévenu, quelle femme sensible et fine est notre amie Lucie.

Roland. — Je n’ai jamais compris qu’elle, la femme d’un amour unique, se soit proposée à Victor. Delphine l’avait précédée dans le coeur de Victor. Lucie savait donc à quoi s’en tenir…

Fabienne. — Nous nous sommes souvent entretenues de ces choses, Lucie et moi. Peut-être, en s’offrant à Victor, n’a-t-elle fait que suivre une impulsion momentanée, d’ordre physiologique. Peut-être a-t-elle cru, se fiant à certaines de ses paroles, qu’il tiendrait entre elles deux la balance égale, non pas extérieurement, mais dans les profondeurs de son être sentimental, Lucie demeure sous l’impression qu’elle n’est pas indispensable à la vie de Victor ; que s’il montre qu’il tient à elle, il pourrait finalement s’en passer, alors qu’elle a acquis la conviction qu’il ne pourrait faire sa vie sans Delphine. Le rôle de « satellite » ne convient pas aux aspirations amoureuses de Lucie. Elle craint de n’être pour Victor que de la chair à plaisir, un prétexte à délassement, une halte sentimentale, elle qui appelle de tous ses voeux la venue d’une « âme sœur ». Elle n’a pas rompu avec lui, parce qu’elle l’aime, encore, aussi parce qu’il tient à elle et le lui fait comprendre, mais elle n’est pas satisfaite. Elle est persuadée qu’il ne se rend pas compte du sacrifice que représente pour elle un partage contraire à son tempérament. Et, pourtant, elle admet la priorité de Delphine…

Roland. — Tu connais la thèse de Delphine. Il lui indiffère d’être ou non la préférée, de jouer dans la vie de ceux qu’elle aime un rôle de premier ou de second plan, pourvu qu’elle y occupe une place…

Fabienne. — Lucie me racontait l’autre jour que dans une lettre dont-elle se rappelle tous les termes, Victor lui avait manifesté son intention de la rendre heureuse. Ou quelque chose d’analogue. Que voulait-il dire ? Elle redoute que « la rendre heureuse » sons-entende, pour lui, l’employer à satisfaire ce qu’elle dénomme son « égoïsme masculin ». Elle l’aime encore, mais elle le juge trop personnel, s’insouciant de faire souffrir ceux qui l’aiment ou éprouvent de la sympathie pour lui. « Je demande à personne de souffrir à cause de moi », dit-il. Fort bien, mais à condition de ne pas créer l’occasion de faire souffrir. Quoi qu’il en soit, elle souhaitait avoir trouvé en lui son compagnon de route, l’homme de sa vie. Or, il est déjà tout cela pour une autre femme. Pourquoi Victor, qui n’est dénué ni de tact ni de délicatesse, ne s’explique-t-il pas carrément avec les deux femmes et ne leur déclare-t-il pas que toutes deux occupent une place égale dans son existence ?

Lionel. — Il m’a assuré l’avoir fait, mais qui a parlé ? Ses lèvres ou son coeur ? C’est toujours là où en revient Lucie. Je suis avec beaucoup d’attention le déroulement des relations que vivent ces trois amis. Ils me sont trop chers pour que l’évolution de leurs rapports ne me tienne pas à coeur. De ce que j’en sais, de l’étude de cas analogues au leur, il appert que pour qu’elle réussisse, la pluralité en amitié ou en amour ne peut comporter ni hiérarchie de sentiments, ni préférence d’aucune sorte. La préférence est source d’humiliation en son essence : l’humiliation infligée à ceux qui se savent relégués à l’arrière-plan et n’y remédient ni les protestations verbales ou écrites ni les manifestations extérieures. Il y a, également, dans la préférence, de l’injuste et de l’injustifié à l’égard de qui se sent infériorisé. Il se demande. en quoi il peut avoir « démérité » de l’amitié ou de l’amour de l’aimé ou de l’ami, pour se voir attribuer une amitié ou un amour de second choix. En quoi a-t-il manqué ? Qu’on le lui fasse savoir et il avisera ! Son amitié ou son affection est-elle d’un aloi moins pur, d’une sûreté moins absolue que l’amitié ou l’amour dispensé par les préférés ? Puisqu’une nouvelle amitié, un amour nouveau indique que dans ceux qui l’ont précédé, on n’a pas rencontré le complément qui justifie l’amitié nouvelle ou le nouvel amour, pourquoi cette préférence, laquelle sous-estime l’importance du complément obtenu ? J’opine que la préférence est fonction d’une indigence de coeur, d’une absence de sens moral, un signe. D’irréflexion : c’est cette carence qui cause le doute, le ressentiment, la douleur que traînent à leur suite tant d’expériences plurales… Vous savez tous trois mon point de vue à. ce sujet, qui est le vôtre, d’ailleurs, et je crois que nous ne sommes pas près d’en démordre. La pluralité en amitié ou en amour — pour de bon, bien entendu — n’est concevable que restreinte, très restreinte même, et ne réussit que là où la balance entre les amis et les aimés est exactement équilibrée. Tous les documents que j’ai réunis jusqu’à ce jour me démontrent que là où cet équilibre fait défaut, il y a échec. Certes, l’expérience se poursuit, engendrant amertume, aigreur, insatisfaction, elle continue à cause de raisons purement sentimentales Ou elle cesse, laissant derrière elle une traînée de regrets, de découragement, de défiance à l’égard de tout ce qui est amitié ou amour, parfois d’irrémédiable désespérance. Nous savons que pour les sensibles et les conscients, c’est seule la durée qui confère de la valeur à une expérience. Compare toutes ces tentatives avortées à ce qui se passe entre nous : point de grincements dans les rouages. La cause : la préférence n’a pas droit de cité chez nous et cela parce que nous sommes unis, parce que nous nous aimons en esprit et en vérité.

Fabienne. — C’est vrai. Et quand je pense que certains prétendent que la préférence, comme la jalousie, est inhérente à la nature de l’homme !

Lionel. — Évidemment, c’est humain, très humain, trop humain… Mais la pluralité, en amitié comme en amour, se situé par delà cet humain-là… Elle est seulement à l’usage d’êtres d’exception : les sensibles qui ne veulent pas être cause de souffrance, les conscients qui ont appris à se surmonter eux-mêmes… Tout le reste est boniments !

Claire. — Si nous allions dîner…

(Fin). 1er octobre 1943

E. Armand




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