La Presse Anarchiste
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La Lanterne Noire n°9 (décembre 1977)
Dans le carnaval de l’histoire
Leonid Pliouchtch, Paris, Le Seuil, 1977, 441 p.
Article mis en ligne le 12 juillet 2007
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Le livre de Plioutch veut dépeindre deux aspects : l’évolution subjective de l’auteur, « l’itinéraire d’un homme se libérant des préjugés staliniens », et les raisons du combat de ses amis en URSS et les persécutions qu’ils subissent. Sur l’Ouest, l’auteur ne dit rien par manque d’informations, encore qu’il lutte « contre tous les actes de tous les gouvernements d’Est et d’Ouest dirigés contre l’homme ».

Il est évident qu’on se demande aussitôt si « stalinien » englobe aussi « léniniste » et quels sont les actes des gouvernements contre lesquels il faut lutter (la xénophobie sans doute, mais le déplacement de population pour trouver du travail dans l’intérieur d’un pays, entre les pays, l’emploi de l’énergie nucléaire, les dossiers militaires et policiers sur ordinateurs, sont-ils en cause ?).

Cette impression de « flou » vient probablement du fait que Plioutch ne connaît pas encore les questions que se posent les militants occidentaux. On retrouve ce problème dans l’exposé des faits ; Plioutch traite à plusieurs reprises l’opposition ouvrière, le marxisme, le nationalisme, etc., au fur et à mesure de son évolution, mais sans donner sa position finale.

Aussi, je ferai brièvement 2 commentaires : le premier sur l’auteur le second sur la synthèse des différentes remarques qu’il fait sur des points qui m’intéressent.

Il est remarquable que malgré la misère, l’antisémitisme, la délinquance, l’alcoolisme, la corruption et la démerde, le piston, Plioutch se soit formé une éthique à laquelle il soit resté fidèle jusqu’à l’asile.

Cette morale est cependant nuancée par un fort sens pratique, parfois réformiste : Plioutch est d’abord un membre zélé des jeunesses communistes (p. 24), puis un enseignant puis un chercheur (non sans avoir utilisé le piston p. 48) qui le serait sans doute resté, si le passé n’avait fait irruption pour briser les idoles.

Cette intrusion, cette conquête du passé (le stalinisme, les camps, les autres courants révolutionnaires et non révolutionnaires) est la clef qui permet de redécouvrir le présent (p. 20, 44). On s’aperçoit ainsi que le Russe non politisé n’en sait pas plus sur son pays ― et plutôt moins ― que n’importe quel occidental qui s’intéresse à l’URSS.

Et ce présent est sans issue aussi bien à l’université, p. 92, qu’à usine, p. 133, donc il y a un désir de fuir, d’échapper au carcan du Parti, p. 96, mais le Parti est omniprésent et il ne reste que la cassure, l’expulsion (quand on a de la chance) être brisé (le sort le plus banal) si on persiste à ne pas faire semblant de céder, et faire semblant, c’est au moins dénoncer ses camarades… Et Plioutch doit partir parce qu’il veut la justice et un pays meilleur, p. 295, 440.

― O ―

Plioutch est-il léniniste ? Quelle est son analyse de l’URSS ? Que veut-il faire ?

Plioutch fait des réserves sur la conception de l’État de Lénine, en soulignant que Marx dans ses écrits de jeunesse, interdits en URSS, en a donné une description plus complète, p. 88 ; ses goûts littéraires étaient « primitifs et arriérés » (p. 201) ; et à propos d’une lettre attribuée selon lui, authentique selon d’autres, de Lénine sur l’organisation d’une provocation contre l’Église, Plioutch écrit : « Je décidais de ne tirer aucune conclusion de cette lettre et de mettre en marge un point d’interrogation, à défaut de garantie de son authenticité. Ces garanties en main j’aurais mis une croix sur Lénine. Cette façon d’agir n’était que du netchiaevisme [1], du machiavélisme, une attitude étrangère au marxisme et au socialisme, digne des héros des Possédés (p. 230).

On aurait pu penser qu’en Occident Plioutch aurait eu le temps de vérifier ce point et bien d’autres semblables de Lénine (utilisation des otages ― voir « Kropotkine », Maspéro ―, création de la Tchéka, des camps, de la répression ― texte du 25/28 ― 12-1917 ―, et de la discipline de haut en bas en politique et en économie ― 1917 « Tâches immédiates du pouvoir soviétique »).
Quant à l’URSS, Plioutch ne partage pas l’analyse de Djilas sur la nouvelle classe (p. 190,191), il pense l’URSS « comme un capitalisme d’État sur le plan économique, politiquement comme une idéocratie, bref comme une structure sociale analogue à une théocratie qui implique la toute puissance d’une couche particulière (clergé ou bureaucratie) » p. 215 (curieusement, il semble qu’il dise le contraire p. 136).

Plioutch aborde aussi le fameux problème de la misère de la population et en même temps des réussites scientifiques sur le plan militaire (p. 122) qui serait dû à « certains avantages de la propriété d’État, qui permet de concentrer tout l’effort économique » et ensuite à la « logique formelle » des mathématiques. Cette explication me semble fantaisiste dans sa brièveté, mis à part le rôle des savants allemands prisonniers de guerre (de 1945 à leur mort) ; si elle était vraie, elle devrait l’être dans tous les domaines. Or à part l’industrie de guerre, l’URSS est technologiquement peu efficace, et ses progrès actuels ne viennent que des contrôles ― payés en devises fortes ― de Krupp et autres firmes d’Allemagne de l’Ouest, et de Fiat pour l’automobile.

Quant aux Russes eux-mêmes, leurs réactions envers les « dissidents » est partagée : les laisser tomber (même la famille) ― p. 269, 310 ―, être solidaires ― p. 271, 292. Plioutch conclut au moment de son arrestation : « Ces quatre années avaient été des années de bonheur et de dignité. Au bout du compte ce n’est pas pour des idées qu’on va en prison, mais pour le respect l’un de l’autre et de soi-même » (p. 324).

Bien sûr, c’est là un résumé squelettique de ce livre, qui est important et à lire malgré son schématisme sur l’attitude de la Police (p. 251), les rapports avec les droits communs, le séjour en asile (p. 385) où les pires individus sont les médecins (p. 386 etc.)

Mes deux reproches sont l’absence de position politique résumant cette expérience et l’absence du contexte russe pour restituer les détails (la responsabilité collective chère à Lénine est la clef de la répression froide : refus du droit au travail pour le dissident et refus de prendre sa fille à la crèche (p. 203 voir aussi 185-188).

Le premier point peut être complété par une interview en russe où il se déclare en faveur de la décentralisation de l’économie soviétique et l’autogestion par les travailleurs, du droit de grève. Mais comme depuis des dizaines d’années le mensonge règne, il n’y a pas de réflexion politique dans le peuple. « C’est pourquoi je pense que la révolution ne peut se produire en grande partie que d’en haut ». Cependant Plioutch ne croit pas à des changements à la suite de l’arrivée de nouveaux groupes au pouvoir (thèse de presque tous les dissidents, Soljenitsine inclus). Mais ces groupes devront faire des réformes économiques, qui entraîneront des réformes politiques. Et il faut compter sur « le mouvement ouvrier international » (« CCCF démocratitcheskie alternativi », Achberger, 1976).

Pour le 2e aspect, on peut lire Hedrick R. Smith : Les Russes. La vie de tous les jours en Union Soviétique, en livre de poche. Mais je prendrai mes références dans l’édition Belfond. Ce livre en poche est d’un point de vue intérêt et du nombre de pages beaucoup plus valable que La vie soviétique (Q. S. J.), trop pro-soviétique ; quant au livre du Seuil de Marabini, il a l’air un peu vieux ; pour le passé il y a le fameux Les archives de Smolenk de Merle Fainsod.

Le livre de Smith est superficiel, répétitif (au moins un tiers de baratin) mais il aborde tous les aspects et l’auteur, s’il est pour l’Occident, n’a pas l’air trop manipulé par la CIA, moins en tout cas que les socialistes par la propagande pro-russe.

Quatre éléments me semblent vrais : la classe dirigeante, les points forts du régime, la vie quotidienne, l’économie.

La classe dirigeante ne jouit pas forcément d’un salaire plus élevé, mais de la disposition (de plus en plus grande au fur et à mesure qu’on monte dans la hiérarchie) de biens collectifs : voitures d’entreprises, congés payés très bon marché dans les stations balnéaires ou de montagne, soins médicaux sérieux dans des cliniques apparemment publiques. En outre, il y a des magasins aussi discrets que spéciaux ― pour le gratin ― où on trouve ce qui existe théoriquement sur le marché, et des produits occidentaux, le tout à des prix inférieurs aux prix officiels.

Les points forts sont l’absence de licenciements et l’obligation de travailler (pas de chômage, encore que le sous-emploi et les changements de professions soient fréquents) ; les loyers très bon marché, les soins médicaux gratuits dans les hôpitaux (mais fantaisistes, et les médicaments sont payants en pharmacie et jamais remboursés) ; la stabilité des prix, surtout alimentaires (tout ce qui est manufacturé tend à augmenter et le jeu de la pénurie fait que les produits « manquent » !). Enfin , le piston, les privilèges sont devenus une habitude qui permet à un certain nombre de faire leur trou. De plus, le régime dispense dans la presse la radio et la TV des tas de critiques, qui sont autant de soupapes d’échappement au protestations. Mais Smith fait très bien remarquer que ce sont toujours des cas particuliers : « montrer les failles pour consolider l’édifice » et qu’ils sont dénoncés par la « sagesse infaillible du parti ».

La vie quotidienne, c’est tous ces défauts que nous venons d’évoquer, avec en plus l’alcoolisme, qui est une industrie, d’une part pour l’Etat, d’autre part pour les gens qui semblent vouloir se suicider à petit feu, mais qui s’entraident spontanément sans se connaître, tant que le cas ne dépend pas de la police politique.

L’économie est fantaisiste (voir La corruption en Union Soviétique d’Ilya Zemsov, bien que tout le livre et l’introduction d’Alain Besançon ― tout comme le Court traité de soviétologie à l’usage des autorités civiles, militaires et religieuses de ce dernier auteur ― me semblent particulièrement creux, soit par manque d’informations, soit par exagérations.) Un cas type : pourquoi les conserves Bulgares sont-elles meilleures que les russes ? Réponse d’un responsable Bulgare : « nous suivons à la lettre les recettes et la technologie soviétiques, mais il y a une telle désorganisation dans la profusion d’ordres et de modifications que chaque brigade improvise à partir des consignes. Le film russe La prime (qui ne semble pas très connu en URSS), avec une équipe sur un chantier du bâtiment qui refuse la prime de rendement, parce que les ouvriers se sont aperçus que le pain a été baissé par les responsables qui se la coulent douce, est un exemple de cela ; bien sûr le film finit bien, les méchants se rendent compte de leurs erreurs, grâce à un jeune (donc pas ex-stalinien) et beau responsable du parti, et un jour nouveau s’annonce…

Dans le même ordre d’idées, il faut lire Salaires aux pièces de Miklos Haraszi, Seuil. C’est court et clair, mais peut-être que l’envolée finale sur la perruque et la fauche, le détournement du travail forcé par un travail personnel, est un peu exagérée. Mais de toute façon, on remarque la similitude avec n’importe quel boulot du même genre dans n’importe quelle usine.

Dang Spartacus, revue n° 5 avril — mai 77, on a l’habituelle étude de Galar sur les Pays de l’Est. Toujours bien informé (sources occidentales) Galar pense que l’URSS se militarise de plus en plus et en même temps réprime de plus en plus. Il est certain que la logique conduirait à la guerre mondiale. Il est non moins évident que la répression aggravée traduit une forte déstabilisation du système et crée les conditions d’une révolte généralisée au moindre indice de faiblesse ».

Il est certain que si l’on prend Soljénitsine « Lettres aux dirigeants… » et sa croyance à l’inévitabilité de la guerre chino-russe (ce qui est le reflet de ce que pense la majorité des Soviétiques), le jugement de Galar parait juste. Personnellement, je pense que la répression est moindre au niveau des travailleurs qu’il y a dix ans. Plioutch cite 2 exemples de grèves en Ukraine, noyées dans le sang des mitrailleuses. Mais il semble que le régime soit moins brutal, sauf avec les dissidents qui représentent ces cadres.

Je crois plutôt que l’exemple Titiste, malgré l’échec de la libéralisation tchèque, exerce toujours un attrait sur certains groupes proches du pouvoir en URSS et ailleurs. Du reste, le cas polonais, et la souplesse du gouvernement, sans oublier la Hongrie qui depuis 1956 n’a pas eu de gros problèmes au prix d’un changement d’attitude du P.C. ; montrent que les pouvoirs à l’Est et à l’Ouest savent récupérer et manipuler certains mécontentements (la critique ponctuelle déjà évoquée, le chauvinisme et le football, la xénophobie contre certains groupes, une certaine tolérance pour la drogue etc.).

Notes :

[1Agir comme Netchaiev ― que Bakounine admira puis repoussa ― en sacrifiant les militants à la cause (Voir une étude dans Spartacus, une autre chez Maspéro).


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